‹ Théâtre complet de J. RacineChapitre 361 sur 716 · PRÉFACE D'IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

PRÉFACE D'IPHIGÉNIE

Il n*y a rien de pins edèbre dans les poètes que le sacriflce d'Iplilgo- •ie : mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les plus iroporlantes parttcoiarttés de ce sacriflce: Les uns, comme. Eschyle dans Aga- MBiiNOir, Sophocle dans Élbcttrb, et, après eux, Lucrèce, Horace, et beaucoup d'autres, veulent qu'on ait en effet répandu le sang dfphlgénle, fille d'Agamennon , et qu'elle sott morte en Aullde. il n« faut que tire Lucrèce au commencement de son premier livre :

AuUde quo pacto TrlvlM virglnls aram IphtanassaT turparunt sanguine fode Ductores Danaum , etc.

Et Oytemnestre dtt dans Eschyle qu'Agamemnon son mari, qui vient d'expirer, rencontrera dans les enfers Iphlgénle sa fiUe , qu'il a autrefois immolée.

D'autres ont feint que Diane ayant eu pitté de cette Jeune princesse, l'avait enlevée et portée dans la Tanride an moment qu'on l'allait sncrifier, et que la déesse avait fait trouVer en sa place ou une btclic , ou une autre victime de cette nature. Euripide a suivi cette fable , et Ovide l'a mise au nombre des métamorphoaea

Il y a une troisième opinion, qui n'est pas moins ancienne que les deia autres , sur IpMgénle. Plusieurs aittenrs, et entre autres Stésichorus , l'un des plus anciens portes lyriques, ont écrit qu'il était bien vrai qu'une princesse de ce nom avait été sacrifiée , mids que cette Iphigénle étaU une fille qu'Hyène avait eue de Thésée. Hélène, disent ces auteurs, ne l'avait oaé avouer pour sa fille, parce qu'elle n'osait déclarer h Ménélas qu'elle eAt été mariée en secret avec Thésée. Pansanias (Corinth. pag. las ) rapporte et le témoignage et les noms des poètes <pii ont été de ce «enUment; et il i^oute qae c'était la créance commune de tout le pays d'Argos.

Homère enfin, le père des poètes, a si peu prétendu qu'lphigénie , fiUe d'Agamemnon, eût été ou sacrifiée en Anlide, ou transport(>a dans la Scythie, que, dans le neuvième livre de l'IUade, c'est-A-dirc près de dix ans depuis l'arrivée des Grecs devant Troie, Agameranoa fait offrir en mariage à Achille sa fille Iphigénle, qu'il a, dit-il, laissée à Mycènes , dans sa maison.

J'ai rapporté tons ces avis si différents, et surtout le passage de Pansanias, parce que c'est à cet auteur que Je dois l'heureux personnage d'ÉrtphlIe, sans lequel Je n'aurais Jamais osé entreprendre celte tragédie. Quelle apparence que J'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il fallait représenter Iphigénle? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie parle secours d'une déesse et d'une machine , et par une métaroorphose qui pouvait bien trouver quelque créance du temps d'Euripide , mab qui serait trop absurde et trop incroyable parmi nbus ?

Je puis dire donc que J'ai été trèâ-heureux de trouver dans les anciens cette autre Iphigénle , que J'ai pu représenter telle qu'il m'a plu , et qui, tombant dans le malheur où cette amante Jalouse voulait précipiter «a rivale , mérite en quelque façon d'être piuile, aans être pourtant t9ut h fait Indigne de compassion. Ainsi le dénouement de fa pièce est

tiré da fond même 4e la pièce. Et il ne faut que ravoir ru représeBtrr pour comprendre quel plai^ J'ai fait aa speclatMir, et en sanvant i la lia une princesse vertaeiise pour qoi il s'est si fort Intéressé dans If cours de la U^igédie , et en la sauvant par one autre voie que par un wiracle, qu'il n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne le «aurait Jamais croire.

Le voyapie d'Achille A Lest)os, dont ce héros se rend maître, et d*» il enlève Eriphilc avant que de venir en Antide , n'est pas non phis sans fondement Euphorion de Chalcide, poète très-connu parmi les . et dont Virgile ( %log. lo) et Qutntilien ( InsUt L lo) font une honorable , pariait de ce voyage de Lesbos. Il disait dans un de ses poèmes, au rapport de Parthénius, qu'Achille avait fait la conquête de cette Ue avant que de Joindre l'année des Grecs, et qu'il y avait nèoce trouvé une princesse qui s'était éprise d'amour pour luL

VoilA les principales choses en quoi Je me suis un peu ékrigné de l'économie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui regarde les passions , Je me sois attaché A le suivre plus exactement. J'avoue que Je bri dois un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés daas m tragédie; et Je l'avoue d'autant plus volontiers , que cet approb^oai m'ont confirmé dans l'eptlme et dans la vénéraUon que j'ai toujours eoei pour les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre tliéAtre tout ce que J*ai imité m d'Homère ou d'Euripide , que le bon sens et la raison étaient les mènes dans tous les riècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme A celui d'Athènes : mes spectateurs ont été émns des mêmes choses qui ont mis autiefota en larmes le plus savant peuple de la Grèce , et qui ont fait dire qu'entre les poètes Euripide était extrêmement tragique, tragicOtatos . e'eslà-dire qu'il savait merveilleusement exciter la compassion et la teirair. qui sont les véritables effets de la tragédie.

Je m'étonne après cela que les modernes aient témoigné AcpvSn peu tant de dégoût pour ce grand poète , dans le Jugement qu'ils ont fait de son Alcjeste. Il ne s'agit point ici de I'Alcestk ; mais en vérité J'ai Irop d'obligation A Euripide pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire, et pour laisser échapper l'occasion de le réconcilier avec cet messieurs. Je m'assure qu'il n'est si mal dans leur e^rlt que parce qu'Us n'ont pas bien lu l'ouvrage sur lequel Us l'ont condamné. J'ai cbobi la plus Importante de leurs objections, pour leur montrer que f ai raison de parler ainsi . Je dis la plus importante de leurs objections; car ib la répètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seuleaaent que l'oa y puisse répliquer.

, II y a dans I'Alcestb d'Euripide une scène mervciUensc, on Aloeste qui se meurt, et qui ne peut phis se soutenir, dit à son mari les demien 'adieux. Admète , tout en larmes , la prie de reprendre ses forces, et de ne se point abandonner eUe-mème. Alccstc , qui a limage de la nort devant les yeux , lui parle ainsi :

Je vois déjà la rame et la barque fatale ; J'entends le vieux nocher sur la rive infernale ; Impatient . U crie , On t'attend ici-bas , Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pas.

l'aurais souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les grâces qa'Qs ont dans l'original : mais au moins en voilà le sons. Voici comme oea messieurs les ont entendus. Il leur est tombé mire 1rs mains une mai» heureuse édition d'Euripide , où l'imprimeur a oublié de mettre 6»"

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a tin . à côté de ces vers, un Al. qui signifie que c'est Alceste qui >le ; et , à c6té des vers suivants , un am. qui signifie que c'est luète qui répond. Là-dessus il leur est venu dans Tesprit la plus ange pensée du monde : ils ont mis dans la bouche d'Admëte les rôles qu'AIcestc dit à Admëte, et celles qu'elle se fait dire par Ca« a. Ainsi Us supposent qu'Admëte, quoiqu'il soit en parfaite santé, nse Tolr déjà Caron qui le vient prendre : et, au Ueu que, dans passage d'Buripide, Caron impatient presse Alceste de le venir DUTer ; selon ces mesrieurs, c'est Admëte effrayé qui est l'impatient, qui presse Aleeste d'expirer, de peur que Caron ne le prenne. « U l'exhorte (ce sont leurs termes) à avoir courage, à ne pas faire une lâcheté, et à mourir de bonne grâce ; U interrompt les adieux d*Alcestc pour hil ^re de se dépécher de mourir. » Peu s'en faut, à les enten- 'c . qu'il ne la fasse mourir lui-même.

Ce sentiment leur a paru fort vilain. Et ils ont raison : U n'y a per<

)nne qui n'en fût très-scandalisé. Mais comment l'ont-Us pu attribuer

Euripide? En vérité , quand tontes les autres éditions on cet Al. n'a

oint été oubUé ne donneraient pas un démenti au malheureux Impri-

leur qui les a trompés, la suite de ces quatre vers, et tous les discours

u' Adroète tient dans la même scène, étaient plus que suffisants pour les

mpécher de tomber dans une erreur si dérabionnable. Car Admète,

icn éloigné de presser Alceste de mourir, s'écrie «que tontes les morts

ensemble lui seraient moins cruelles que de la voir dans l'état où il

la voit : il la conjure de l'entraîner avec elle ; il ne peut plos vivre

I si eUe meurt : U vit en elle ; U ne reqiire que pour elle. »

Us ne sont pas plus heureux dans les autres objections. Ils disent » par exemple , qu'Euripide a fait deux époux surannés d'Adméte et d'Aï- :e8te ; que l'un est un vieux mari, et l'autre une princesse déjà sur l'âge i':uriplde a pris soin de leur répondre en un seul vers, où il fait dire par le chœur qu'Alceste toute Jeune , et dans la première fleur de son àgc, expire pour son Jeune époux.

Us reprochent encore à Alceste .qu'elle a deux grands enfants à marier. Comment n'ont-ils point lu le contraire en cent antres endroits , et surtout dans ce beau récit où l'on dépebit Alceste mourante au milieu de ses deux petits enfants qui la tirent , en pleurant, par la robe , et qu'elle prend sur ses bras l'un après l'autre pour les baiser ?

Tout le reste de lenrs critiques est à peu près de la force de cellet-d. Mais Je crois qu'en voilà assez pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouyrages des anciens. Un homme tel qu'Euripide méritait au moins qi'ils l'examinassent, puisqu'ils avalent envie de le condamner. Us devaient se souvenir de ces sages paroles de Quintilien : « Il faut être extrêmement clrcon»» « pect et trës-retenu à prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes, « de peur qu'il ne nous arrive , comme à plusieurs , de condamner ce » que nous n'entendons pas. Et, s'il fant tomber dans quelques excès, <■* encore vaut-41 mieux pécher en admirant tout dans lenrs écrits, v« qu'en y blâmant beaucoup de choses (i). »

(i) Modeste Uinen et circnmspecto Judicio de tantU virU pronandandum (•t,ne»qaod plerisque accidit , damneat qaa non faitcUigunt. Ac a{ occeaa M in alterara errare partem , omnia eonim legentibo» placere , quam mnlta displic«re , maluertiB.

ACTEURS

AGAMEHHON.

ACHILLE

tJLYS».

CLYTEMKBSTRR, femme d'Agaanmiea

tPHtGÉNlB, flUe d'Agamemnoa.

fiRIPHILE, fille d'Hélène et de Thésée.

KUHYBAIÏ I **®"<^*^<I"^® d'Agamemnon.

.fiGINE, femm^de la soUe de aytemaestre DORIS, coBtdeiite d'értphOe.

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