‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 101 sur 305 · Instit · texte numérisé non relu

Instit

joindre l'année des Grecs, et qu'il y avoit mesme trouvé une princesse qui s'estoit éprise d'amour pour luy.

Voilà les principales choses en quoy je me suis un peu éloigné de rœconomie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement. J'avoue que je luy doi un bon nombre des endroits qui ont esté les plus approuvez dans ma tragédie ; et je l'avoue d'autant plus volontiers que ces approbations m'ont confirmé dans l'estime et dans la vénération que jay toujours eui pour les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. J'ay reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur nostre théâtre tout ce que j'ay imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et la raison estoient les mesmes dans tous les siècles. Le goust de Paris s'est trouvé conforme à celuy d'Athènes. Mes spectateurs ont esté émus des mesmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus sçavant peuple de la Grèce, et qui ont fait dire qu'entre les poëtes Euripide estoit extrêmement tragique, Tpor/txoiTKToç, c'est-à-dire qu'il sçavoit merveilleusement exciter la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie.

Je ra'estonne, après cela, que des modernes aient témoigné depuis peu tant de dégoust pour ce grand poëte, dans le jugement qu'ils ont fait de son Alceste. Il ne s'agit point icy de VAlceste, Mais en vérité j'ay trop d'obligation à Euripide pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire, et pour laisser échapper l'occasion de le reconcilier avec ces Messieurs. Je m'assure qu'il n'est si mal dans leur esprit que parce qu'ils n'ont pas bien leû l'ouvrage sur lequel ils Tout condamné. J'ay choisi la plus importante de leurs objections, pour leur montrer que j'ay raison de parler ainsi. Je dy la plus importante de leurs objections, car ils la répètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seulement que l'on y puisse répliquer.

Il y a dans VAlceste d'Euripide une scène merveilleuse, où Alceste, qui se meurt et qui ne peut plus se soutenir, dit à son mary les derniers adieux. Admete, tout en larmes, la prie de reprendre ses forces et de ne se point abandonner elle-mesme.

\ . Le participe eu n'est pas accordé dans l'édition que nous suivons.

Alceste, qui a l'image de la mort devant les yeux, luy parle ainsi :

Je voy déjà la rame et la ia/rque fatale , Tentens le vievuc nocher sur la rive infernale Impatient, il crie : « On t'attend icy bas ; Tout est prest, descens, vien, ne me retarde pas.

J'aurois souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les grâces qu'ils ont dans l'original. Mais au moins en voilà le sens. Voicy comme ces Messieurs les ont entendus. Il leur est tombé entre les mains une malheureuse édition d'Euripide où l'imprimeur a oublié de mettre dans le latin, à costé de ces vers, un Al. qui signifie que c'est Alceste qui parle, et à costé des vers suivans, un Ad. qui signifie que c'est Admete qui répond. Là dessus il leur est venu dans l'esprit la plus étrange pensée du monde : ils ont mis dans la bouche d'Admete les paroles qu'Alceste dit à Admete et celles qu'elle se fait dire par Charon. Ainsi ils supposent qu' Admete (quoiqu'il soit en parfait santé) « pense voir déjà Charon qui levient prendre. » Et au lieu que, dans ce passage d'Euripide, Charon impatient presse Alceste de le venir trouver, selon ces Messieurs, c'est Admete effrayé qui est l'impatient, et qui presse Alceste d'expirer de peur que Charon ne le prenne. « Il l'exhorte, ce sont leurs termes, à avoir courage, à ne pas faire une lascheté et à mourir de bonne grâce ; il interrompt les adieux d' Alceste pour luy dire de se dépescher de mourir. » Peu s'en faut, à les entendre, qu'il ne la fasse mourir luy-même. Ce sentiment leur a paru fort vilain, et ils ont raison : il n'y a personne qui n'en fust trus-scandalisé. Mais comment l'ont-ils pu attribuer à Euripide ? En vérité, quand toutes les autres éditions, où cet Al. n'a point esté oublié, ne donneroient pas un démenti au malheureux imprimeur qui les a trompez, la suite de ces quatre vers et tous les discours qu'Admete tient dans la même scène estoient plus que suffisans pour les empescher de tomber dans une erreur si déraisonnable. Car Admete, bien éloigné de presser Alceste de mourir, s'écrie que « toutes les morts ensemble lui seroient moins cruelles que de la voir en Testât où il la voit. Il la conjure de l'entraîner avec elle ; il ne peut plus vivre si elle meurt ; il vit en elle, il ne respire que pour elle. »

Ils ne sont pas plus heureux dans les autres objections. Ils disent, par exemple, qu'Euripide a fait deux époux surannez,

d'Admete et d'AIceste, que l'un est un vieux mary, et l'autre une princesse déjà sur l'âge. Euripide a pris soin de leur répondre en un seul vers, où il fait dire par le chœur qu'Alceste, « toute jeune et dans la première fleur de son âge, expire pour son jeune époux ».

Us reprochent encore à Alceste qu'elle a deux grands enfans à marier. Comment a'ont-ils point leû le contraire en cent endroits, et sur tout dans ce beau récit où l'on dépeint Alceste « mourante au milieu de ses deux petits enfans qui la tirent en pleurant par la robbe, et qu'elle prend sur ses bras l'un après l'autre pour les baiser » ?

Tout le reste de leurs critiques est à peu prés de la force de celle-cy. Mais je croy qu'en voilà assez pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces Messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu'Euripide meritoit au moins qu'ils l'examinassent, puisqu'ils avoient envie de le condamner ; ils dévoient se souvenir de ces sages paroles de Quintilien : a II faut être extrêmement circonspect et trèsretenu à prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes, de peur qu'il ne nous arrive, comme à plusieurs, de condamner ce que nous n'entendons pas. Et, s'il faut tomber dans quelque excès, encore vaut-il mieux pécher en admirant tout dans leurs écrits qu'en y blâmant beaucoup de choses. Modeste tamen et circumspecto judicio de tantis viris pronuntiandum est, ne [quod plerisque accidit] damnent qux non intelligunt. Ac, si necesse est in alteram errare partem, omnia eorum legentibus placere quant muUa displicere maluerim. »

PERSONNAGES

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