SCÈNE VI
ULYSSE, CLYTEMNESTRE, ARCAS, ^GINE, Gardes.
Ulysse.
Non, votre fille vit, et les dieux sont contents. Rassurez-vous. Le Ciel a voulu vous la rendre.
Clytemnestre.
Elle vit ! et c'est vous qui venez me l'apprendre !
Ulysse.
Oui, c'est moi, qui longtemps contre elle et contre vous Ai cru devoir, Madame, affermir votre époux ; Moi qui, jaloux tantôt de l'honneur de nos armes. Par d'austères conseils ai fait couler vos larmes, Et qui viens, puisqu'enfîn le Ciel est apaisé, Réparer tout l'ennui que je vous ai causé.
Clytemnestre.
Ma fille I Ah ! prince ! 0 Ciel ! je demeure éperdue. Quel miracle, Seigneur, quel dieu me l'a rendue ?
Ulysse.
Vous m'en voyez moi-même, en cet heureux moment, Saisi d'horreur', de joie et de ravissement. Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce.
1. Horreur a ici le sens de saisissement, terreur religieuse.
198 IPHÏGENIE
Déjà de tout le camp la discorde maîtresse
Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal,
Et donné du combat le funeste signal.
De ce spectacle affreux votre fille alarmée
Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée.
Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux
Épouvantait l'armée et partageait les dieux.
Déjà de traits en l'air s'élevait un nuage ;
Déjà coulait le sang, prémices du carnage.
Entre les deux partis Calchas s'est avancé.
L'œil farouche, l'air sombre et le poil hérissé,
Terrible, et plein du dieu qui l'agitait sans doute :
« Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute
Le dieu qni maintenant vous parle par ma voix
M'explique son oracle et m'instruit de son choix.
Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie,
Sur ce bord immolée, y doit laisser sa vie.
Thésée, avec Hélène uni secrètement.
Fit succéder l'hymen à son enlèvement.
Une fille en sortit, que sa mère a celée.
Du nom d'Iphigénie elle fut appelée.
Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours.
D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.
Sous un nom emprunté sa noire destinée
Et ses propres fureurs ici l'ont amenée.
Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux ;
Et c'est elle, en un mot, que demandent les dieux. »
Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile L'écoute avec frayeur, et regarde Ériphile. Elle était à l'autel, et peut-être en son cœur Du fatal sacrifice accusait la lenteur.
Elle-même tantôt, d'une course subite.
Etait venue aux Grecs annoncer votre fuite. On admire en secret sa naissance et son sort. Mais, puisque Troye enfin est le prix de sa mort, L'armée à haute voix se déclare contre elle. Et prononce à Calchas sa sentence mortelle. Déjà pour la saisir Calchas lève le bras. « Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas, Le sang de ces héros dont tu me fais descendre Sans tes profanes mains saura bien se répandre. »