‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 189 sur 305 · ACTE IV, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE II

D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel, Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire, De mes nobles travaux vienne souiller la gloire. Fuis ; et, si tu ne veux qu'un châtiment soudain T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main, Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire. Fuis, dis-je, et, sans retour précipitant tes pas, De ton horrible aspect purge tous mes États.

Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage D'infâmes assassins nettoya ton rivage.

Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux, Tu promis d'exaucer le premier de mes vœux. Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle Je n'ai point imploré ta puissance immortelle ; Avare du secours que j'attends de tes soins. Mes vœux t'ont réservé pour de plus grands besoins. Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père ; J'abandonne ce traître à toute ta colère ; Étouffe dans son sang ses désirs effrontés ; Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.

HiPPOLYTE,

D'un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte ! Un tel «xcès d'horreur rend mon âme interdite ; Tant de coups imprévus m'accablent à la fois Qu'ils m'ôtent la parole et m'étouffent la voix.

Thésée.

Traître, tu prétendais qu'en un lâche silence Phèdre ensevelirait ta brutale insolence : 11 fallait, en fuyant, ne pas abandonner Le fer qui dans ses mains aide à te condamner ; Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie, Lui ravir tout d'un coup la parole et la vie.

Hippolyte.

D'un mensonge si noir justement irrité.

Je devrais faire ici parler la vérité, Seigneur ; mais je supprime un secret qui vous touche. Approuvez le respect qui me ferme la bouche. Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis, Examinez ma vie, et songez qui je suis. Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes

Quiconque a pu franchir les bornes légitimes

Peut violer enfin les droits les plus sacrés :

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés,

Et jamais on n'a vu la timide innocence

Passer subitement à l'extrême licence.

Un jour seul ne fait point d'un mortel vertueux

Un perfide assassin, un lâche incestueux

Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,

Je n'ai point de son sang démenti l'origine.

Pitthée, estimé sage entre tous les humains*.

Daigna m'instruire encore au sortir de ses mains.

Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage ;

Mais, si quelque vertu m'est tombée en partage,

Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater

La haine des forfaits qu'on ose m'imputer.

C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce.

J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse ?

On sait de mes chagrins ^ l'inflexible rigueur.

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Et l'on veut qu'Hippolyte, épris d'un feu profane...

Thésée.

Oui, c'est ce même orgueil, lâche ! qui te condamne Je vois de tes froideurs le principe odieux : Phèdre seule charmait tes impudiques yeux, Et pour tout autre objet ton àme indifférente Dédaignait de brûler d'une flamme innocente.

HlPPOLYTE.

Non, mon père, ce cœur (c'est trop vous le celer) N'a point d'un chaste amour dédaigné de brûler. Je confesse à vos pieds ma véritable offense : J'aime ; j'aime, il est vrai, malgré votre défense. Aricie à ses lois tient mes vœux assen-is, La fille de Pallante a vaincu votre fils. Je l'adore ; et mon âme, à vos ordres rebelle. Ne peut ni soupirer ni brûler que pour elle.

Thésée.

Tu l'aimes? Ciel! Mais non, l'artifice est grossier: Tu te feins criminel pour te justifier.

i. Voir la note de la page 223.

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