‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 211 sur 305 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours. Mais lui, voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère. Du triste état des Juifs, jour et nuit agité. Il me tira du sein de mon obscurité, Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance Il me fit d'un empire accepter l'espérance. A ses desseins secrets, tremblante, j'obéis. Je vins. Mais je cachai ma race et mon pays. Qui pourrait cependant t'expriraer les cabales Que formait en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes, disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Âssuérus attendaient leur arrêt ? Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages. L'une d'un sang fameux vantait les avantages ; L'autre, pour se parer de superbes atours, Des plus adroites mains empruntait le secours. Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice, De mes larmes au Ciel j'offrais le sacrifice.

Enfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus.

Devant ce fier monarque, Elise, je parus. Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes. Il fait que tout prospère aux âmes innocentes, Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes faibles attraits le roi parut frappé. Il m'observa longtemps dans un sombre silence ; Et le Ciel, qui pour moi fit pencher la balance. Dans ce temps-là sans doute agissait sur son cœur. Enfin, avec des yeux oîi régnait la douceur : « Soyez reine », dit-il, et, dès ce moment même, De sa main sur mon front posa son diadème. Pour mieux faire éclater sa joie et son amour. Il combla de présents tous les grands de sa cour Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces. Invitèrent le peuple aux noces de leur prince.

Hélas 1 durant ces jours de joie et de festins. Quelle était en secret ma honte, et mes chagrins I Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise ; La moitié de la terre à son sceptre est soumise, Et de Jérusalem l'herbe cache les murs ! Sion, repaire affreux de reptiles impurs,

Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées !

Élise.

N'avez-vous point au roi confié vos ennuis?

EsTHER.

Le roi, jusqu'à ce jour, ignore qui je suis.

Celui par qui le Ciel règle ma destinée

Sur ce secret encore tient ma langue enchaînée.

Élise.

Mardochée? Hé ! peut-il approcher de ces lieux?

EsTHER.

Son amitié pour moi le rend ingénieux.

Absent, je le consulte ; et ses réponses sages

Pour venir jusqu'à moi trouvent mille passages.

Un père a moins de soin du salut de son fils.

Déjà même, déjà, par ses secrets avis.

J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques

Que formaient contre lui deux ingrats domestiques.

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion,

Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées.

Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Dans un lieu séparé de profanes témoins.

Je mets à les former mon étude et mes soins ;

Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,

Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même,

Aux pieds de l'Éternel je iiens m'humilier

Et goûter le plaisir de me faire oublier.

Mais à tous les Persans je cache leurs familles.

Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles.

Compagnes autrefois de ma captivité.

De l'antique Jacob jeune postérité.

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