‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 219 sur 305 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Aman.

L'insolent devant moi ne se courba jamais. En vain de la faveur du plus grand des monarques Tout révère à genoux les glorieuses marques. Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fièrement assis et la tête immobile, Traite tous ces honneurs d'impiété servile, Présente à mes regards un front séditieux. Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux. Du palais cependant il assiège la porte. A quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte, Son visage odieux m'afflige et me poursuit. Et mon esprit troublé le voit encor la nuit. Ce matin j'ai voulu devancer la lumière : Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière, Revêtu de lambeaux, tout pâle. Mais son œil Conservait sous la cendre encor le même orgueil. D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace ? Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe. Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui ? Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui ?

Hydaspe.

Seigneur, vous le savez, son avis salutaire Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le roi promit alors de le récompenser.

Le roi depuis ce temps paraît n'y plus penser.

Aman.

Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artifice. J'ai su de mon destin corriger l'injustice. Dans les mains des Persans jeune enfant apporté, Je gouverne l'empire où je fus acheté.

Mes richesses des rois égalent l'opulence. Environné d'enfants soutiens de ma puissance. Il ne manque à mon front que le bandeau royal. Cependant I des mortels aveuglement fatal I De cet amas d'honneurs la douceur passagère Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère ; Mais Mardochée, assis aux portes du palais. Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits ;

Et toute ma grandeur me devient insipide Tandis que le soleil éclaire ce perfide.

Hydaspet.

Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours : La nation entière est promise aux vautours.

Aman, Ah ! que ce temps est long à mon impatience 1 C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance, C'est lui qui, devant moi refusant de ployer. Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'était trop peu pour moi d'une telle victime : La vengeance trop faible attire un second crime. Un homme tel qu'Aman lorsqu'on l'ose irriter,

Dans sa juste fureur ne peut trop éclater, <

Il faut des châtiments dont l'univers frémisse ; Qu'on tremble, en comparant l'offense et le supplice ; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : « Il fut des Juifs, il fut une insolente race ; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face. Un seul osa d'Aman attirer le courroux. Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »

Hydasph.

Ce n'est donc pas, Seigneur, le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous excite ?

Aman. Je sais que, descendu de ce sang malheureux. Une éternelle haine a dû m'armer contre eux ; Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage ; Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage ; Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé. Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé. Mon âme, à ma grandeur toute entière attachée, Des intérêts du sang est faiblement touchée. Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus ? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus. J'inventai des couleurs ; j'armai la calomnie ; J'intéressai sa gloire ; il trembla pour sa vie. Je les peignis puissants, riches, séditieux ; Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux. « Jusqu'à quajid souffre-t-on que ce peuple respire,

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