ACTE V, SCÈNE XII C
Où je vois par mon crime expirer mon amant I N'était-ce pas assez, cruelle destinée, Qu'à lui survivre, hélas I je fusse condamnée ? Et fallait-il encor que, pour comble d'horreurs, Je ne pusse imputer sa mort qu'à mes fureurs ? Oui, c'est moi, cher amant, qui t'anache la vie, Roxane ou le sultan ne te l'ont point ravie. Moi seule j'ai tissu le lien malheureux Dont tu viens d'éprouver les détestables nœuds. Et je puis, sans mourir, en souffrir la pensée. Moi, qui n'ai pu tantôt, de ta mort menacée. Retenir mes esprits, prompts à m'abandonner? Ah I n'ai-je eu de l'amour que pour t'assassiner? Mais c'en est trop. Il faut, par un prompt sacrifice, Que ma fidèle main te venge et me punisse.
Vous, de qui j'ai troublé la gloire et le repos, Héros qui deviez tous revivre en ce héros ; Toi, mère malheureuse, et qui dès notre enfance Me confias son cœur dans une autre espérance. Infortuné vizir, amis désespérés, Roxane, venez tous, contre moi conjurés, Tourmenter à la fois une amante éperdue,
(i:ile se tue.) Et prenez la vengeance enfin qui vous est due.
Zaïre.
Ah I Madame... Elle expire. 0 Ciel ! en ce malheur, Que ne puis-je avec elle expirer de douleur !
Tragédie
Il n'y a gueres de nom plus connu que celuy de Milhridate. Sa vie et sa mort font une partie considérable de Ihistoire romaine ; et, sans conter les victoires quil a remportées, on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute la gloire de trois des plus grands capitaines de la Republique : c'est à sçavoir de Sylla, de Lucullus et de Pompée. Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer icy mes auteurs : car, excepté quelque événement que j'ay un peu raproché par le droit que donne la poésie, tout le monde reconnoistra aisément que j'ay suivi Ihistoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a gQeres d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui nayent trouvé place dans ma tragédie. J"y ay inséré tout ce qui pouvoit mettre en jour les mœurs et les sentimens de ce prince, je veux dire sa haine violente contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa dissimulation, et enfin cette jalousie qui luy estoit si naturelle et qui a tant de fois cousté la vie à ses raaistresses. La seule chose qui' pourroit n'estre pas aussi connue que le reste, c'est le dessein que je luy fay prendre de passer dans l'Italie. Comme 9c dessein m'a fourni une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie, je croy que le plaisir du lecteur pourra redoubler quand il verra que presque tous les historiens ont dit ce que je fay dire icy à Mithridate.
Florus, Plutarque et Dion Cassius, nomment los pais par où il devoit passer. Âppien d'Alexandrie entre plus dans le détail, et, après avoir marqué les facilités et les secours que Mithridate esperoit trouver dans sa mâche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace se servit pour faire révolter toute l'armée, et que les soldats, effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchoit qu'à périr avec éclat.
Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie. J'ay encore lié ce dessein de plus prés à mon sujet.
Je m'en suis servi pour faire connoistre à Mithridate les secrets sentimens de ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur te théâtre qui ne soit tres-necessaire ; et les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer du moment qu'on les peut séparer de l'action, et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin.
Voici la reflexion que fait Dion Cassius sur ce dessein de Mithridate. « Cet homme estoit véritablement né pour entreprendre de grandes choses. Gomme il avoit souvent éprouvé la bonne et la mauvaise fortune, il ne croyoit rien au dessus de ses espérances et de son audace, et mesuroit ses desseins bien plus à la grandeur de son courage qu'au mauvais état de ses affaires, bien résolu, si son entreprise ne réùssissoit point, de .faire une fin digne d'un grand roy, et de s'ensevelir luy-même sous les ruines d<- son empire plûtost que de vivre dans l'obscurité et dans la bassesse.
Jay choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. 11 paroist que c'est celle de toutes qui a esté la plus vertueuse, et qu'il a aimée le plus tendrement. Plutarque semble avoir pris plaisir à décrire le malheur et les sentimens de cette princesse. C'est luy qui m'a donné l'idée de Monime ; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite que j'ay fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telle* qu'Amiot les a traduites : car elles ont une grâce, dans le vieux stile de ce traducteur, que je ne croy point pouvoir égaler dans nostre langue moderne.
« Cette-cy estoit fort renommée entre les Grecs, pource que, quelques sollicitations que lui sceust faire le roy en estant amoureux, jamais ne voulut entendre à toutes ses poursuites jusqu'à ce qu'il y eust accord de mariage passé entre eux et qu'il luy eust envoyé le diadème ou bandeau royal, et appellée royne. La pauvre dame, depuis que le roy l'eût épousée, avoit vécu en grande déplaisance, ne faisant continuellement autre chose que de plorer la malheureuse beauté de son corps, laquelle au lieu d'un mary luy avoit donné un maistre, et, au lieu de compagnie conjugale, et que doit avoir une dame d'honneur, luy avoit baillé une garde et garnison d'hommes barbares qui la tenoient comme prisonnière loin du doux pais de la Grèce, en lieu où elle n'avoit qu'un songe et une ombre de biens, et au contraire avoit réellement perdu les véritables, dont elle jouïssoit au païs de sa naissance. Et quand l'eunuque fut arrivé devers elle et luy eut fait comman-
PRÉFACE 7i
dément de par le roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste son bandeau royal, et, se le nouant à l'entour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort et se rompit incontinent. Et lors elle se prit à dire : « 0 maudit et « malheureux tissu, ne me serviras-tu point au moins à ce triste « serïice ?» En disant ces paroles, elle le jetta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque. »
Xipharés estoit fils de Mithridate et d'une de ses femmes qui se nommoit Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance, où estoient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils Xipharés dans les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que Mithridate fit mourir ce jeune prince pour se venger de la perfidie de sa mère.
Je ne dy rien de Pharnace : car qui ne sçait pas que ce fut luy qui souleva contre Mithridate ce qui luy restoit de troupes, et qui força ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis? C'est ce mesme Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fat tué ensuite dans une autre bataille.
PERSONNAGES
MITHRIDATE, roi de Pont et de quantité d'autres royaumes. MONIME, accordée avec Mithridate, et déjà déclarée reine.
vinirioi^o ' i fils de Mithridate, mais de différentes mères-
AlrnAKhib, '
ARBATE, confident de Mithridate et gouverneur de la place de
Njuiphée.
PHCEDIME», confidente de Monime.
ARCAS, domestique de Mithridate.
Gardes.
La scène est à Nymphée, port de mer sur le Bosphore Cimmérien, dans la Chersonèse Taurique.
i. Le nom de la confidente de Monime doit, d'après l'étymologie, s'écrire Phœdime, et non Phtedime : mais, Vœ se trouvant dans tontes les éditions contemporaines de Racine, nous l'avons conservé
TRAGEDIE