‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 126 sur 192 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LE BARON, un CONSEILLER privé en grande

perruque , en habit feuille-morte , 6 en manteau noir ; il

entre une foule de HOBEREAUX s de FILLES d'O trame»

Le Conseiller.

M ONSEIGNEUR , notre unique envie

Ef de vous voir heureux dans votre baronnie :

D’un feigneur tel que vous c'eft l’unique deftin.

Le Baron.

Ah ! que je m’ennuie !

Je n’ai point encore eu de plaifir ce matin.

( on habille Monfeigneur, )

Le Conseiller.

C’eft aujourd’hui le jour où le ciel a fait-naître Dans ce fameux château notre adorable maître. Nous célébrons ce jour par des jeux bien brillans,.

Le Baron.

Et quel âge ai-je donc ?

Le Conseiller.

Vous avez... dix-huit ans.

Le Baron.

Ah ! me voilà majeur 1

Le Conseiller.

Les barons à cet âge De leur majorité font le plus noble usage; Ils ont tous de reprit, ils font pleins de bon-fens: Ils font, quand il leur plaît, la guerre aux Muful-

mans ; Rançonnent leurs vaffaux à leurs ordres tremblans , Vident leurs coffres-forts , ou coupent leurs oreilles, ils ‘entreprennent rien dont on ne vienne à bout. Ils font tout d’un feul mot, bien fouvent rien du tout ; Et quand ils font oififs, ils font toujours merveilles

Le Baron.

On me l’a toujours dit: je fus bien élevé.

Or çà, répondez-moi , mon confeiller privé.

Ai-je beaucoup d’argent?

Le Conseiller.

Fort peu; mais on peut prendre Celui de vos fermiers, & même fans le rendre.

Le Baron.

Et des foldats ?

Le Conseiller.

i r; mais ,en disant deux mots, Tous les manans d’ici deviendront des héros.

Le Baron.

Ai-je quelque galère?

Le Conseiller.

Oui, Seigneur : votre alteffe A des bois, une rade; & quand elle voudra.

On fera des vaifleaux ; l'Hellefpont tremblera ; Elle fera des mers fou veraine maîtreffe.

Le Baron.

Je me vois bien puiffant.

Le Conseiller.

Nul ne l’ef plus que vous* Seigneur, goûtez en paixcedeftin noble & doux; Ne vous mêlez de rien : chacun pour vous travaille.

Le Baron.

Etant fi fortuné , d’où vient donc que je bâille?

Le Conseiller.

Seigneur, ces bâillemens font l’effet d’un grand cœur Qui fe fent au-deffus de toute fa grandeur.

Ce beau jour de gala, ce beau jour de naiffance Célèbre fon bonheur ainfi que fon pouvoir; Et Monfeigneur fans-doute aura la complaifance De prendre du plaifr, puifqu'il en veut avoir. Vous ferez harangué ; c'eft le premier devoir : Les pectaclesfuivront; c’eft notre antique ulage.

Le Baron.

Tout cela bien fouvent fait bâiller davantage : Les harangues fur-tout ont ce don merveilleux. O Ciel/ je vois Irène arriver en ces lieux!

Irène, fi matin, vient me rendre vifite !

Mes confeillers-privés, qu’on s’en aille au plus vite. Les harangues pour moi font des foins fuperflus. Ma coufine paraît; je ne bâillerai plus.

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