SCÈNE II
LE BARON, un CONSEILLER privé en grande
perruque , en habit feuille-morte , 6 en manteau noir ; il
entre une foule de HOBEREAUX s de FILLES d'O trame»
Le Conseiller.
M ONSEIGNEUR , notre unique envie
Ef de vous voir heureux dans votre baronnie :
D’un feigneur tel que vous c'eft l’unique deftin.
Le Baron.
Ah ! que je m’ennuie !
Je n’ai point encore eu de plaifir ce matin.
( on habille Monfeigneur, )
Le Conseiller.
C’eft aujourd’hui le jour où le ciel a fait-naître Dans ce fameux château notre adorable maître. Nous célébrons ce jour par des jeux bien brillans,.
Le Baron.
Et quel âge ai-je donc ?
Le Conseiller.
Vous avez... dix-huit ans.
Le Baron.
Ah ! me voilà majeur 1
Le Conseiller.
Les barons à cet âge De leur majorité font le plus noble usage; Ils ont tous de reprit, ils font pleins de bon-fens: Ils font, quand il leur plaît, la guerre aux Muful-
mans ; Rançonnent leurs vaffaux à leurs ordres tremblans , Vident leurs coffres-forts , ou coupent leurs oreilles, ils ‘entreprennent rien dont on ne vienne à bout. Ils font tout d’un feul mot, bien fouvent rien du tout ; Et quand ils font oififs, ils font toujours merveilles
Le Baron.
On me l’a toujours dit: je fus bien élevé.
Or çà, répondez-moi , mon confeiller privé.
Ai-je beaucoup d’argent?
Le Conseiller.
Fort peu; mais on peut prendre Celui de vos fermiers, & même fans le rendre.
Le Baron.
Et des foldats ?
Le Conseiller.
i r; mais ,en disant deux mots, Tous les manans d’ici deviendront des héros.
Le Baron.
Ai-je quelque galère?
Le Conseiller.
Oui, Seigneur : votre alteffe A des bois, une rade; & quand elle voudra.
On fera des vaifleaux ; l'Hellefpont tremblera ; Elle fera des mers fou veraine maîtreffe.
Le Baron.
Je me vois bien puiffant.
Le Conseiller.
Nul ne l’ef plus que vous* Seigneur, goûtez en paixcedeftin noble & doux; Ne vous mêlez de rien : chacun pour vous travaille.
Le Baron.
Etant fi fortuné , d’où vient donc que je bâille?
Le Conseiller.
Seigneur, ces bâillemens font l’effet d’un grand cœur Qui fe fent au-deffus de toute fa grandeur.
Ce beau jour de gala, ce beau jour de naiffance Célèbre fon bonheur ainfi que fon pouvoir; Et Monfeigneur fans-doute aura la complaifance De prendre du plaifr, puifqu'il en veut avoir. Vous ferez harangué ; c'eft le premier devoir : Les pectaclesfuivront; c’eft notre antique ulage.
Le Baron.
Tout cela bien fouvent fait bâiller davantage : Les harangues fur-tout ont ce don merveilleux. O Ciel/ je vois Irène arriver en ces lieux!
Irène, fi matin, vient me rendre vifite !
Mes confeillers-privés, qu’on s’en aille au plus vite. Les harangues pour moi font des foins fuperflus. Ma coufine paraît; je ne bâillerai plus.