MARULLUS
Mais, dis-moi, quel eft ton métier, te dis-je? réponds pofitivement.
L‘ Homme du Peuple.
Mon métier, Monfieur ? mais j’efpere que je peut l’exercer en bonne confcience. Mon métier eft, Monfieur , raccommodeur d'ames. (c)
Marullus.
Quel métier, faquin? quel métier, te dis-je, vilain falope ?
L'HOMME du Peuple.
Eh , Monfieur, ne vous mettez pas hors de vous; je pourrais vous raccommoder-
Flavius.
Qu’appelles-tu, me raccommoder ? que veux-tu dire par-là?
L'HOMME DU Peuple.
Eh mais, vous reffemeler.
(c) Il prononce ici le mot de femelle comme on prononce celui d'ame en anglais.
Il faut favoirque Shakéfp tare avait un peu d'éducation , qu’il avait le malheur d’être réduit à être comédien, qu’il fallait plaire au peuple, que le peuple plus riche en Angleterre qu'ailleurs fréquente les fpectacles , & que Shahfpéare le fervait félon fon goût»
Flavius.
Ah, tu es donc en effet favetier ? l’es-tu? parle.
Le Savetier.
Il eft vrai, Monfieur, je vis de mon alêne; je ne me mêle point des affaires des autres marchands, ni de celles des femmes ; je fuis un chirurgien de vieux fouliers; lorfqu’ils font en grand danger, je les rétablis.
Flavius.
Mais pourquoi n’es-tu pas dans ta boutique ? pour quoi es-tu avec tant de monde dans les rues ?
Le Savetier.
Eh , Monfieur, c'eft pour ufer leurs fouliers , afin que j’aie plus d’ouvrage. Mais la vérité, Monfieur, ef que nous nous fefons une fête de voir paffer Céfar, & que nous nous réjouifions de fon triomphe.
M A R U L L U S. ( il parle en vers blancs» ) Pourquoi vous réjouir? quelles font fes conquêtes? Quels Rois par lui vaincus, enchaînés à fon char, Apportent des tributs aux Souverains du monde? Idiots, infenfés, cervelles fans raifon.
Cœurs durs, fans fouvenir , & fans amour de Rome, Oubliez vous Pompée, & toutes fes vertus ?
Que de fois dans ces lieux, dans les places publiques, Sur les tours, fur les toits, & fur les cheminées. Tenant des jours entiers vos enfans dans vos bras. Attendiez-vous le tems où le char de Pompée Traînait cent Rois vaincus aux pieds du Capitole ? Le ciel retentifait de vos voix , de vos cris: Les rivages du Tibre , & fes eaux s’en émurent. Quelle fête, grands Dieux ! vous affemble aujour-
d’hui? Quoi, vous couvrez de fleurs le chemin d’un coupable. Du vainqueur de Pompée, encor teint de fon fang! Lâches, retirez-vous, retirez-vous, ingrats : Implorez à genoux la clémence des Dieux; Tremblez d’être punis de tant d’ingratitude, (d)
Flavius.
Allez, chers compagnons ; allez, compatriotes; Affemblez vos amis , & les pauvres fur-tout : Pleurez aux bords du Tibre , & que ces triftes bords Soient couverts de fes flots qu’auront enflés vos larmes.
( le peuple s en va, ) Tu les vois, Marullus, à peine repentans ; Mais ils n'ofent parler , ils ont fenti leur crime. Va vers le Capitole, & moi par ce chemin ; Renverfons d’un tyran les images acrées.
Marullus.
Mais quoi ! le pouvons-nous le jour des lupercales ?
Flavius.
Oui, te dis-je, abattons ces images funeftes. Aux ailes de Céfar il faut ôter fes plumes:
Il volerait trop haut, & trop loin de nos yeux; Il nous tiendrait de loin dans un lâche efclavage.
(d) Si le commencement de la fcène ef pour la populace ,ce morceau eft pour la cour, pour les hommes d’état, pour les connaieurs.