CASCA
Quelqu’un vit-il jamais les deux plus courroucés?
Oui ; celui qui connaît les crimes de la terre, Pour moi, dans cette nuit j’ai marché dans les rues; J’ai préfenté mon corps jà la foudre , aux éclairs: La foudre & les éclairs ont épargné ma vie.
CASCA Mas pourquoi tentiez-vous la colère des Dieux? C’efl à l’homme à trembler, lorque le ciel envoie Ses mefagers de mort à la terre coupable,
Q vj
CASSIUs
Que tu parais groflier ! que ce feu du génie ,
Qui luit chez les Romains , eft éteint dans tes fens?
Ou tu n’as point d'efprit , ou tu n’en ufes pas.
Pourquoi ces yeux hagards , & ce vifage pâle ?
Pourquoi tant t’étonner des prodiges des cieux ?
De ce bruyant courroux veux-tu avoir la caufe ?
Pourquoi ces feux errans , ces mânes déchaînés,
Ces montres , ces oifeaux , ces enfans qui prédi-
fent ? ‘ Pourquoi tout eft forti de fe bornes prefc rites ? Tant de monltres , crois-moi, doivent nous avertir Qu’il eft dans la patrie un plus grand monftre en-
core ; Et fi je te nommais un mortel , un Romain, Non moins affreux pour nous que cette nuit affreufe. Que la foudre, l'éclair , & les tombeaux ouverts; Un infolent mortel, dont les rugifemens Semblent ceux du lion qui marche au Capitole; Un mortel par lui-même auffi faible que nous , Mais que le ciel élève au-defus de nos têtes. Plus terrible pour nous , plus odieux cent fois Que ces feux, ces tombeaux, & ces affreux pro-
diges.
C'eft Céfar, c'ef de lui que tu prétends parler.
Qui que ce foit, n’importe. Eh quoi donc , les Ro-
mains N’ont-ils pas aujourd’hui des bras comme leurs pères ? Ils n’en ont point l'efprit , ils n'en ont point les
mœurs, Ils n’ont que la faiblefe & l’efprit de leurs mères. Les Romains dans nos jours ont donc ceffé d’être
hommes!
Ouï , û l’on m’a dit vrai, demain les sénateurs Accordent à Céfar ce titre affreux de Roi ; Et fur terre & fur mer il doit porter le fceptre. En tous lieux , hors de Rome où déjà Céfar règne.
Tant que je porterai ce fer à mon côté , Caflius fauvera Casfius d'efclavage.
Dieux ! c'eft vous qui donnez la force aux faibles
cœurs , C'eft vous qui des tyrans puniffez l'injuftice. Ni les fuperbes tours, ni les portes d’airain , Ni les gardes armés , ni les chaînes de fer, Rien ne retient un bras que le courage anime; Rien n'ôte le pouvoir qu’un homme a fur foi-même. N’en doute point, Cafca , tout mortel courageux Peut brifer à fon gré les fers dont on le charge.
Oui, je m’en fens capable ; oui, tout homme en fes
mains porte la liberté de fortir de la vie.
Et pourquoi donc Céfar nous peut-il opprimer? Il n’eût jamais ofé régner fur les Romains ; Il ne ferait pas loup, s’il n’était des moutons (o). 1
(o) Le loup & les moutons ne gâtent point les beautés de ce morceau , parce que le, Anglais n’attachent point à ces mots une idée baffe ; ils n’ont point le proverbe : Qui fe fait brebis ,le Loup le mange.
Il nous trouva chevreuils , quand il s’eft fait lion.
Qui veut faire un grand feu , fe fert de faible paille.
Que de paille dans Rome ! & que d’ordure, ô ciel !
Notre indigne baffefe a fait toute fa gloire.
Mais que dis-je ? ô douleurs ! où vais-je m’emporter?
Devant qui mes regrets fe font-ils fait-entendre ?
Êtes-vous un efclave ? êtes-vous un Romain ?
Si vous fervez Céfar, ce fer ef ma reffource.
Je ne crains rien de vous, je brave tout danger.
Vous parlez à Cafca, que ce mot vous fuffife. Je ne fais point flatter Céfar par des rapports. Prends ma main, parle agis, fais tout pour sauver
Rome.
Si quelqu’un fait un pas dans ce noble deffein 2 Je le devancerai, compte -fur ma parole.
Voilà le marché fait : je veux te confier Que de plus d’un Romain j’ai foulevé la haine. Ils font prêts à formel une grande entreprife, Un terrible complot, dangereux, important.
Nous devons nous trouver au porche de Pompée: Allons, car à préfent dans cette horrible nuit, On ne peut fe tenir, ni marcher dans les rues. Les élémens armés, enfemble confondus , Sont comme mes projets , fiers , fanglans & terri-
bles.
Arrête 5 quelqu'un vient à pas précipités.
C’eft Cinna, fa démarche e flai fée à connaître. C’eft un ami. (P).