‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 179 sur 192 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

D E C I U S entre.

César à Décius, A H ! voilà Décius, il fera le mefage.

Serviteur & bonjour, noble & vaillant Céfar ; Je viens pour vous chercher ; le fénat vous at-

tend.

Vous venez à propos , cher Décius Brutus.

A tous les fénateurs faites mes complimens.

Dites-leur qu’au fénat je ne faurais aller.

( à part. ) Je ne peux , ( c'eft très - faux ) je n’ofe, ( encor plus

faux ) Dites-leur , Décius , que je ne le veux pas.

Calphurnie.

Dites qu’il eft malade.

Eh quoi! Céfar mentir!

Ai-je au nord de l’Europe étendu mes conquêtes 9 Pour n'ofer dire vrai devant ces vieilles barbes? Vous direz feulement que je ne le veux pas.

DECIUS Grand Céfar, dites-moi du moins quelque raifon: Si je n’en difais pas, on me rirait au nez.

César.

La raifon, Décius, eft dans ma volonté :

Je ne veux pas, ce mot fuffit pour le fénat.

Mais Céfar vous chérit: mais je vous aime , vous ; Et pour vous fatisfaire il faut vous avouer Qu’au logis aujourd’hui je fuis, malgré moi-même, Retenu par ma femme ; — elle a rêvé la nuit, Qu’elle a vu ma ûatue en fontaine changée, Jeter par cent canaux des ruiffeaux de pur fang. De vigoureux Romains accouraient en riant ; Et dans ce fang, dit-elle , ils ont lavé leurs mains. Elle croit que ce fonge eft un avis des Dieux. Elle m’a conjuré de demeurer chez moi.

Decius.

Elle interprète mal ce fonge favorable;

C'eft une vifion très-belle & très-heureufe.

Tous ces ruifleaux de fang fortant delà ftatue.

Ces Romains fe baignant dans ce fang précieux,

Figurent que par vous Rome vivifiée ,

Reçoit un nouveau fang & de nouveaux deftins.

C’eft très-bien expliquer le fonge de ma femme.

Vous en ferez certain, lorfque j’aurai parlé.

Sachez que le fénat va vous couronner Roi ;

Et s’il apprend par moi que vous ne venez pas,

il eft à préfumer qu’il changera d’avis.

C'eft fe moquer de lui, Céfar , que de lui dire:

u Sénat, féparez-vous ; vous vous raffemblerez

» Lorfque fa femme aura des rêves plus heureux. 3 Ils diront tous : Céfar eft devenu timide.

Pardonnez-moi, Céfar , excufez ma tendreffe ; Vos refus m’ont forcé de vous parler ainfi.

L'amitié, la raifon vous font ces remontrances.

César.

Ma femme, je rougis de vos fottes terreurs , Et je fuis trop honteux de vous avoir cédé.

Qu’on me donne ma robe, & je vais au fénat.

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