SCENE VI
D E C I U S entre.
César à Décius, A H ! voilà Décius, il fera le mefage.
Serviteur & bonjour, noble & vaillant Céfar ; Je viens pour vous chercher ; le fénat vous at-
tend.
Vous venez à propos , cher Décius Brutus.
A tous les fénateurs faites mes complimens.
Dites-leur qu’au fénat je ne faurais aller.
( à part. ) Je ne peux , ( c'eft très - faux ) je n’ofe, ( encor plus
faux ) Dites-leur , Décius , que je ne le veux pas.
Calphurnie.
Dites qu’il eft malade.
Eh quoi! Céfar mentir!
Ai-je au nord de l’Europe étendu mes conquêtes 9 Pour n'ofer dire vrai devant ces vieilles barbes? Vous direz feulement que je ne le veux pas.
DECIUS Grand Céfar, dites-moi du moins quelque raifon: Si je n’en difais pas, on me rirait au nez.
César.
La raifon, Décius, eft dans ma volonté :
Je ne veux pas, ce mot fuffit pour le fénat.
Mais Céfar vous chérit: mais je vous aime , vous ; Et pour vous fatisfaire il faut vous avouer Qu’au logis aujourd’hui je fuis, malgré moi-même, Retenu par ma femme ; — elle a rêvé la nuit, Qu’elle a vu ma ûatue en fontaine changée, Jeter par cent canaux des ruiffeaux de pur fang. De vigoureux Romains accouraient en riant ; Et dans ce fang, dit-elle , ils ont lavé leurs mains. Elle croit que ce fonge eft un avis des Dieux. Elle m’a conjuré de demeurer chez moi.
Decius.
Elle interprète mal ce fonge favorable;
C'eft une vifion très-belle & très-heureufe.
Tous ces ruifleaux de fang fortant delà ftatue.
Ces Romains fe baignant dans ce fang précieux,
Figurent que par vous Rome vivifiée ,
Reçoit un nouveau fang & de nouveaux deftins.
C’eft très-bien expliquer le fonge de ma femme.
Vous en ferez certain, lorfque j’aurai parlé.
Sachez que le fénat va vous couronner Roi ;
Et s’il apprend par moi que vous ne venez pas,
il eft à préfumer qu’il changera d’avis.
C'eft fe moquer de lui, Céfar , que de lui dire:
u Sénat, féparez-vous ; vous vous raffemblerez
» Lorfque fa femme aura des rêves plus heureux. 3 Ils diront tous : Céfar eft devenu timide.
Pardonnez-moi, Céfar , excufez ma tendreffe ; Vos refus m’ont forcé de vous parler ainfi.
L'amitié, la raifon vous font ces remontrances.
César.
Ma femme, je rougis de vos fottes terreurs , Et je fuis trop honteux de vous avoir cédé.
Qu’on me donne ma robe, & je vais au fénat.