‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 188 sur 192 · M TOUT EST VÉRITÉ · texte numérisé non relu

M TOUT EST VÉRITÉ

Après qu’on a chanté ces beaux vers, CINTIA

rend hommage de la Sicile à P hoc AS ; elle fe félicite d’être la première à lui baifer la main : Nous finîmes tous heureux^ lui dit-elle , de nous mettre aux pieds d'un héros fi glorieux. Enfuite , cette belle reine fe tournant vers les fpectateurs , leur dit: Ce^, la crainte qui me fait - parler ain(i ; il faut bien faire fies complimens à un tyran, La mufique recommence alors , on répète que P H o c A s eft venu en Sicile par un heureux hazard. L’empereur Phocas prend alors la parole, & fait ce récit , qui, comme on voitj eû très-à-propos.

« Il eft bien force que je vienne ici, belle Cintia, dans une heure fortunée ; car j’y trouve des applaudifemens , & je pouvais y entendre des injures. Je fuis né en Sicile , comme vous favez; & quoique couronné de tant de lauriers , j’ai craint qu’en voulant revoir les montagnes qui ont été mon berceau , je ne trouvafle ici plus d'oppofitions que de fêtes, attendu que perfonne n'ef auffi heureux dans fa patrie que chez les étrangers, fur-tout quand il revient dans fon pays après tant d’années d'abfence.

» Mais voyant que vous êtes politique & avisée , & que vous me recevez fi bien dans votre royaume de Sicile, je vous donne ici ma parole , Cintia 9 que je vous maintiendrai en paix chez vous, & que je n’étancherai, ni fur vous, ni fur la Sicile, la foif hydropique de fang de mon fuperbe héritage : & afin que vous fâchiez qu’il n y a jamais eu de fi grande clémence , & que perfonne jufqu'à préfent n'a joui d’un tel privilège, écoutez attentivement.

» J’ai la vanité d'avouer que ces montagnes & ces bruyères m’ont donné la naiffance , & que je ne dois qu’à moi feul , non à un fang illuftre , les grandeurs où je fuis monté. Avorton de ces montagnes , c'eft grâce à ma grandeur que j’y fuis revenu. Vous voyez ces fommets du mont Etna dont le feu & & la neige fe difputent la cime : c'eft-là que j’ai été nourri, comme je vous l’ai dit : je n’y connus point de père ; je ne fus entouré que de ferpens; le lait des louvres fut la nourriture de mon enfance ;& dans ma jeuneffe je ne mangeai que des herbes. Elevé comme une brute , la nature douta long-tems fi j’étais homme ou bête , & réfolut enfin , en voyant que j’étais l’un & l’autre , de me faire-commander aux hommes & aux bêtes. Mes premiers vafaux furent les griffes des oifeaux , & les armes des hommes contre lefquels je combattis ; leurs corps me fervirent de viande, & leurs peaux de vêtemens.

» Comme je menais cette belle vie , je rencontrai une troupe de bandits, qui, pourfuivis par la juftice, fe retiraient dans les épaifles forêts de ces montagnes, & qui y vivaient de rapine & de carnage. Voyant que j’étais une brute raifonnable , ils me choifirent pour leur capitaine ; nous mîmes à contribution le plat pays ; mais bientôt nous élevant à de plus grandes entreprifes , nous nous emparâmes de quelques villes bien peuplées. Mais ne parlons pas des violences que j'exerçai : votre père régnait alors en Sicile, & il était affez puiffant pour me réfifter. Parlons de l’empereur Maurice qui régnait alors à Conftantinopie. Il pafa en Italie, pour fe venger de ce qu’on lui difputait la fouveraineté des fiefs du faint Empire romain. Il ravagea toutes les campagnes , & il n’y eut ni hameau ni ville qui ne tremblât en voyant les aigles de fes étendards.

» Votre père le Roi de Sicile, qui voyait l’orage approcher de fes États, nous accorda un pardon général, à nos voleurs & à moi : ( ô fottes raifons d'État ! ) il eut recours à mes bandits comme à des troupes auxiliaires , & bientôt mon métier infâme devint une occupation glorieufe. Je combattis l’empereur Maurice avec tant de fuccès , qu’il mourut de ma main dans une bataille. Toutes fes grandeurs, tous fes triomphes s’évanouirent ; fon armée me nomma fon capitaine parterre & par mer: alors je les menai à Conftantinople , qui fe mit en défenfe ; je mis le fiége devant fes murs pendant cinq années, fins que la chaleur des étés , ni le froid des hivers, ni la colère de la neige, ni la violence du foleil,me fiflent quitter mes tranchées : enfin les habitans prefque enfévelis fous leurs ruines, & demi-morts de faim, fe fournirent à regret, & me nommèrent Céfar. Depuis ma première entreprise jufqu'à la dernière , qui a été la réduction de l’Orient, j’ai combattu pendant trente . vous pouvez vous en appercevoir à mer eveux blancs, que ma main ridée & mal-propre peigne allez rarement.

« Me voilà à préfent revenu en Sicile ; & quoiqu’on puife préfumer que j’y reviens par la petite vanité de montrer à mes concitoyens celui qu’ils ont vu bandit, & qui eft à préfent Empereur, j'ai pourtant encore deux autres raifons de mon retour Ces deux raifons font des propofitions contraires ; l’une eû la rancune , & l’autre l’amour. C'eft ici , Cintia, qu’il faut me prêter attention.

» Eudoxe qui était femme & amante de Maurice , & qui le fuivait dans toutes fes courfes , la nuit comme le jour, ( à ce que m’ont dit plufieurs de fes fujets , ) fut furprife des douleurs de l'enfantement, le jour que j’avais tué fon mari dans la bataille; elle accoucha dans les bras d’un vieux gentilhomme nommé Aftolphe, qui était venu en ambaffade vers moi, de la part de l’empereur Maurice , un peu avant la bataille, je ne fais pour quelle affaire. Je me fouviens très-bien de cet Aftolphe , & fi je le voyais, je le reconnaîtrais. Quoi qu’il en foit , l’Impératrice Eudoxe donna le jour à un petit enfant, (û pourtant on peut donner le jour dans les ténèbres.) La mère mourut en accouchant de lui. Le bonhomme Aftolphe fe voyant maître de cet enfant, craignit qu’on ne le remît entre mes mains ; on prétend qu’il s’eft enfermé avec lui dans les cavernes du mont Etna, & on ne fait aujourd’hui s’il eff mort ou vivant.

» Mais laiftons cela , & paons à une autre aventure ; elle n’eft pas moins étrange , & cependant elle ne paraîtra pas invraisemblable ; car deux aventures pareilles peuvent fort bien arriver. On n’admire, les historiens, & on ne tire du profit de leur lecture, que quand la vérité de l'hiftoire tient du prodige.

» Il faut que vous fâchiez qu’il y avait une jeune paysanne nommée Eryphile. L'amour aurait juré

qu’elle était reine, puilqu'en effet l’empire eR dans

la beauté ; elle fut dame de mes pensées : il n’y a,

comme vous favez , fi fière beauté qui ne fe rende à

l’amour. Or, Madame , le jour qu’elle me donna

rendez-vous dans fon village , je la laiffai groffe.

Je mis auprès d’elle un confident attentif.

» Quand j’eus vaincu & tué l’empereur Maurice;

ce confident m’apprit qu’à peine la nouvelle en était

venue aux oreilles d'Eryphile, que ne pouvant fuppor-

ter mon abfence,elle réfolut de venir me trouver. Elle prit le chemin des montagnes; les douleurs de l’enfantement la furprirent en chemin dans un défert ; mon confident qui l'accpagnait ,alla chercher du fecours , & voyant de loin une petite lumière, il y courut. Pendant ce tems là, un habitant de ces lieux incultes arriva aux cris d’Eryphile; elle lui dît qui elle était, & ne lui cacha point que j'étais le père de l'enfant ; elle crut l'intereffer davantage par cette confidence, & craignant de mourir dans les douleurs qu’elle reffentait, elle remit entre les mains de cet inconnu , mon chiffre gravé fur une lame d’or , dont je lui avais fait préfent.

» Cependant mon confident revenait avec du monde ; l’inconnu difparutauffitôt,emportant avec lui mon fils, &le figne avec lequel on pouvait le reconnaître. La belle Eryphile mourut, fans qu’il nous ait été jamais poffible de retrouver ni le voleur, ni le wol. Je vous ai déjà dit que la guerre & mes victoires ne m’ont pas laiffé le tems de faire les recherches nécefaires. Aujourd'hui comme tout l'Orient eft calme, ainfi que je vous l’ai dit, je reviens dans ma patrie, rempli des deux fentimens de tendrefe & de haine, pour m’informer de deux vies qui me tourmentent ; l’une eil celle du fils de Maurice , l’autre de mon propre fils.

» Je crains qu’un jour le fils de Maurice n’hérite de l’empire, je crains que le mien ne périffe ; j’ignore même encore fi cet enfant eft un fils ou une fille. Je veux n’épargner ni foins, ni peines ; je chercherai par toute Pile , arbre par arbre , branche par branche, feuille par feuille , pierre par pierre, juqu’à ce que je trouve ou je ne trouve pas, & que mes efpérances & mes craintes finiffent.»

Si j’avais fu votre fecret plutôt, j’aurais fait toutes les diligences poffibles ; mais je vais vous féconder.

Quel repos peut avoir celui qui craint & qui fouhaite? Allons, ne différons point.

C I N T I A à fes femmes.

Allons, vous autres ; pour prémices de la joie publique, recommencez vos chants.

Et vous autres, battez du tambour , & fonnez de la trompette.

Faites redire aux échos :

Faites réfonner vos différentes voix :

« Sicile, en cet heureux jour,

» Vois ce Héros plein de gloire,

» Qui règne par la victoire ,

» Mais encor plus par l’amour.

Une partie du Chœur.

Que Cintiavive! vive Cintia !

- l’Autre Partie.

Que Phocas vive ! vive Phocas !

(On entend ici une voix qui crie derrière le théâtre, Meurs !)

Phocas.

Écoutez, fufpendez vos chants : quelle eft cette voix qui contredit l’écho, & qui fait-entendre tout le contraire de ces cris , Vive Phocas!

L I B I A derrière le théâtre.

Meurs de ma main ,malheureufe !

Cintia.

Quelle eft cette femme qui crie ? Nous voilà tombés d’une peine dans une autre : c’eft une femme qui paraît belle ; elle eft toute troublée ; elle defcend de la montagne ; elle court ; elle eft prête à tomber.

Phocas,

Secourons-la ; j’arriverai le premier.

Meurs de ma main , malheureuse ! & non pas des mains d’une bête.

Phocas, en tendant les bras à Libia lorfqu'elle eft

prête à tomber du haut de la montagne.

Tu ne mourras pas , je te foutiendrai , je ferai l’Atlas du ciel de ta beauté ; tu es en fureté, reprends tes efprits.

CINTIA à Libia.

Dis-nous qui tu es.

Je fuis Libia, fille du magicien Lifippo, la merveille de la Calabre. Mon père a prédit des malheurs au duc de Calabre fon maître, il s’ef retiré depuis en Sicile , dans une cabane, où il a pour tout meuble fon almanach , des fphères , des aftrolabes , & des quarts-de-cercle ; nous partageons entre nous deux le ciel & la terre ; il fait des prédictions , & j’ai foin du ménage. Je vais à la chafle. Je fuivais une biche que j’avais bleffée , lorfque j’ai entendu des tambours & des trompettes d’un côté, & de la mufique de l'autre. Etonnée de ce bruit de guerre & de paix, j’ai voulu m’approcher , lorqu'au milieu de ces précipices, j’ai vu une efpèce de bête en forme d’homme , ou une efpèce d’homme en forme de bête : c'eft un fquelette tout courbé, une anatomie ambulante; fa barbe & fes cheveux fales couvraient en partie un vifage fillonné de ces rides , que le tems, ce maudit laboureur , imprime fur les filions de notre vie pour n’y plus rien femer. Cet homme reffemblait à ces vieux étançons de bâtimens ruinés , qui étant fans écorce & fans racine, font prêts à tomber au moindre vent. Cette maigre face en venant à moi m’a toute remplie de crainte.

Femme, ne crains rien; ne pourfuis pas: tu ne fais pas quelles idées tu rappelles dans ma mémoire; Mais où ne trouve-t-on pas des hommes & des bêtes? Il y a là-dedans quelque chofe de prodigieux.

Vous pourrez trouver aifément cet homme ; car fi les tambours & la mufique font fait-fortir de fa caverne , il n’y a qu’à recommencer, & il ap. prochera.

Vous dites bien , fefons - entendre encore nos inOrumens.

( La mufique recommence, & on chante encore : )

Sicile, en cet heureux jour ,

Vois ce Héros plein de gloire, &c.

( Apiès cette reprife , r empereur Phocas , la reine Cintra ,8 . la fille du farder , s en vont à la pifie de cette vieille figure qui donne de l 9 inquiétude à Phocas ^fans qu'on fâche trop pour* quoi il a cette inquiétude. Alors ce vieillard qui efi Afiolphe lui* même , vient fur le théâtre avec Heraclius fils de Maurice , & Léonide fils de Phocas. Ils font tous trois vêtus de peaux de bêtes. )

Astolphe.

Eft-il poflible , téméraires , que vous (oyez fortis de votre caverne fans ma permiffion,& que vous hazardiezainfi votre vie & la mienne!

Que voulez-vous? cette mufique m’a charmé é ne fuis pas le maître de mes fens.

( On entend alors le fon des tambours f)

Heraclius.

Ce bruit m’enflamme, me ravit hors de moi; c'ett

un un volcan qui embrâfe toutes les puiffances de mon ame.

Le ONIDE

Quand, dans le beau printems, les doux zéphyrs & le bruit des ruifeaux s’accordent enfemble , & que les gofiers harmonieux des oifeaux chantent la bienvenue des rofes & des œillets , leur mufique n’approche pas de celle que je viens d'entendre.

J’ai entendu fouvent, dans l’hiver, les gémifemens de la croupe des montagnes fous la rage des ouragans , le bruit de la chute des torrens, celui de la colère des nuées : mais rien n’approche de ce que je viens d’entendre, c’efl: un tonnerre dans un tems ferein ; il flatte mon cœur & l'embrâfe.

ASTOLPHE

Ah ! je crains bien que ces deux échos , dont l’un ef fi doux, & l’autre fi terrible, ne (oient la ruin de tous trois.

H E R A cl lus & LÉONIDE ensemble.

Comment l’entendez-vous?

ASTOLPHE

C'eft qu’en fortanr de ma caverne pour voir où vous étiez, j’ai rencontré dans cette demeure obfcure une femme , & je crains bien qu elle ne dife qu’elle m’a vu.

HERACLIUs

Et pourquoi, fi vous avez vu une femme, ne m’avez-vous pas appelé pour voir comment une

Théâtre. Tome IX. T femme eft faite? car, félon ce que vous m’avez dit, de toutes les chofes du monde que vous m’avez nommées , rien n’approche d’une femme; je ne fais quoi de doux & de tendre fe coule dans l’âme à ion feul nom, fans qu’on puiffe dire pourquoi.

Moi, je vous remercie de ne m’avoir pas appelé pour la voir. Une femme excite en moi un fentiment tout contraire : car, d’après ce que vous en avez dit, le cœur tremble à fon nom , comme s’appercevant de fon danger; ce nom feul laiffe dans l'ame je ne fais quoi qui la tourmente fans quelle le fâche.

ASTOLPHE

Ah ! Héraclius , que tu juges bien ! Ah ! Léonide, que tu penfes à merveille !

Héraclius.

Mais comment fe peut-il faire qu’en difant des chofes contraires nous ayons tous deux raifon ?

Astolphe.

C'ef qu’une femme eft un tableau à deux vifages ; regardez-la d’un ïens , rienn'ef fi agréable; regardezla d’un autre fens , rien n’eft fi terrible. C'ef le meilleur ami de notre nature , c’ef notre plus grand ennemi ; la moitié de la vie de l’âme, & quelquefois la moitié de la mort ; point de plaifir fins elle , point de douleur fans elle auf: on a raifon de la craindre , on a raifon de l'eftimer. Sage eft qui s'y fie, & fage qui s’en défie. Elle donne la paix &la guerre , l'allégrefe & la triftefe; elle blefe &d elle guérit ; c’eft de la thériaque & du poifon. Enfin elle ef comme la langue : il n’y a rien de fi bon quand elle eft bonne , & rien de fi mauvais quend elle ef mauvaife , &c.

S’il y a tant de bien & tant de mal dans la femme, pourquoi n’avez-vous pas permis que nous connufions ce bien par expérience pour en jouir, & ce mal pour nous en garantir ?

Heraclius.

Léonide a très-bien parlé. Jufqu'à quand, notre père , nous refuferez-vous notre liberté ? & quand nous infiruirez-vous qui vous êtes & qui nous fommes?

Astolphe.

Ah ! mes enfans / fi je vous réponds, vous avancez ma mort. Vous demandez qui vous êtes? fâchez qu’il eft dangereux pour vous de fortir d’ici. La raifon qui m’a forcé à vous cacher votre fort , c’eft l'empereur Héraclius , cet Atlas chrétien.

( Cette converfation e/t interrompue par un bruit de c baffe»

Heraclius & Leonide s y échappent , excités par la curiofité.

Les deux Payfans gracieux, c’eft-à-dire , les deux Bôuffons

de la pièce , viennent parler au bon-homme Aftolphe , qui craint

toujours d 3 être découvert, Cintia & Héraclius forcent d'une

grotte, )

Heraclius.

Qu'eft-ce que je vois ?

Cintia.

Quel eft cet objet ?

Heraclius.

Quel bel animal !

Tij

La vilaine bête!

Heraclius.

Quel divin afpect !

Quelle horrible préfence !

Heraclius.

Autant j’avais de courage, autant je deviens poltron près d’elle.

Je fuis arrivée ici très-irréfolue , & je commence à ne plus l’être.

Heraclius.

O vous poifon de deux de mes fens , l'ouïe & la vue , avant de vous voir de mes yeux, je vous avais admirée de mes oreilles : qui êtes-vous ?

Je luis une femme, & rien de plus.

Heraclius.

Et qu’y at-ilde plus qu’une femme ? & fi toutes les autres font comme vous, comment refte-t-il un homme en vie ?

Ainfi donc vous n’en avez pas vu d’autres ?

Heraclius.

Non , je préfume pourtant que fi : j’ai vu le ciel ; & fi l’homme el un petit monde, la femme eft le ciel en abrégé.

Tu as paru d’abord bien ignorant, & tu parais bien favant; fi tu as eu une éducation de brute, ce n'eft point en brute que tu parles. Qui es-tu donc, toi , qui as franchi le pas de cette montagne avec tant d’audace ?

Je n’en fais rien.

Quel eft ce vieillard qui écoutait, & qui a fait tant de peur à une femme?

HERACLIUS

Je ne le fais pas.

CINTIA

Pourquoi vis-tu de cette forte dans les montagnes?

Heraclius.

Je n’en fais rien.

CINTIA

Tu ne fais rien.

Heraclius.

Ne vous indignez pas contre moi; ce n’eft pas peu favoir , que de favoir qu’on ne fait rien du tout.

Je veux apprendre qui tu es, ou je vais te percer de mes flèches.

( Cintia efl. arma d un arc , 6* porte un carquois fur Z‘épaule ;

elle veut prendre fes flèches,)

Heraclius.

Si vous voulez m'ôter la vie , vous aurez peu de chofe à faire. T iij (ClNTIA laljfint tomber fes fiches & fin carquois.)

La crainte me fait-tomber les armes.

HERACLIUS

Ce ne font pas là les plus fortes.

Pourquoi ?

Si vous vous fervez de vos yeux pour faire des blefTures , tenez-vous-en à leurs rayons ; quel befoin avez-vous de vos flèches?

Pourquoi y a-t-il tant de grâce dans ton Rylej lorque tant de férocité eft fur ton vifage ? Ou ta voix n’appartient pas à ta peau , ou ta peau n’appartient pas à ta voix. J’étais d’abord en colère, & je deviens une statue de neige.

HERACLIUS

Et moi je deviens tout de feu.

( Au milieu de cette converfation arrivent Libia & Léonide , qui

fe difent à-peu-près les mêmes chofes que Cintia & Héraclius

fi font dites. Toutes ces fcènes font pleines de jeu de théâtre.

Héraclius 6 Léonide fortent & rentrent. Pendant qu'ils font

hors de la fcene , les deux femmes troquent leurs manteaux ; les

deux Sauvages en revenant s'y méprennent , & concluent

qu ’Afofhe avait raifon de dire ^ie " la femme efl un tableau

9) à double vifage. » Cependant on cherche de tout edé le vieil-

lard Aflolphe , qui s'efl retiré dans fa grotte. Enfin Plocts

parait avec fa fuite , & trouve Cintia & Libia avec Héraclès

6 Léonide. )

Cintia en montrant Héraclius à Phocas,

J’ai rencontré dans les forêts cette figure épouvantable.

Et moi j’ai rencontré cette figure horrible ; mais je ne trouve point cette vieille carcaffe qui m’a fait tant de peur.

P II O C A S aux deux Sauvages.

Vous me faites-fouvenir de mon premier état 5 qui êtes-vous?

Nous ne favonsrien de nous, finon que ces montagnes ont été notre berceau, & que leurs plantes ont été notre nourriture : nous tenons notre férocité des bêtes qui l’habitent.

Jufqu'aujourd'hui , j’ai lu quelque chofe de moimême ; & vous autres , pourrai-je favoir aufi quelque chofe de vous , fi j’interroge ce vieillard qui en fait plus que vous deux ?

Nous n’en favons rien.

Tu n’en fauras rien.

Comment ! je n’en faurai rien ? Qu’on examine toutes les grotte , tous les buifons , & tous les précipices. Les endroits les plus impénétrables font fansdoute fa demeure; c'eft-là qu’il faut chercher.

T iv

Un Soldat

Je vois ici l’entrée d’une caverne toute couverte de branches.

Oui , je la reconnais ; c'eft de-là qu'ef forti ce (pectre qui m'a fait tant de peur.

Phocas à Libia.

Eh bien entrez-y avec des foldats , & regardez au fond.

( Héraclius & Léonide fc mettent à rentrée de la caverne, )

Léon IDE.

Que perfonne n’ofe en approcher , s’il n’a auparavaut envie de mourir.

PHOCAS

Qui nous en empêchera ?

Ma valeur.

Mon courage. Avant que quelqu’un entre dans cette demeure fombre, il faudra que nous mourions tous deux.

PHOCAS

Doubles brutes que vous êtes , ne voyez-vous pas que votre prétention ef impoffible?

HÉRACLIUS & LÉONIDE ensemble.

Va, va , arrive , arrive , tu verras à cela ef impoffible.

PHOCAS

Voilà une impertinence trop effrontée ; allons, qu’ils meurent !

Qu’il ne refie pas dans les carquois une flèche qui ne foit lancée dans leur potrine. (b) ( Comme on efiprêt à tirer fur ces deux jeunes - gens , Afiolphe

fort de fon antre , & s'écrie : )

Astolphe.

Non pas à eux, mais à moi ; il vaut mieux que ce foit moi qui meure ; tuez-moi, & qu’ils vivent.

( Tout le monde refie en fufpens , en s'écriant : )

Qu'eft-ce que je vois ? quel étonnement ! quel prodige ! quelle chofe admirable !

( Les deux payfans gracieux prennent ce moment intéreffant pour

venir mêler leurs bouffonneries à cette fituation , & ils croient

que tout cela efi de la magie : Phocas refte tout penfif )

Je n’ai jamais vu de léthargie pareille à celle dont le difcours de ce bon-homme vient de frapper Phocas.

Phocas à Afiwlphe.

Cadavre ambulant , en dépit de la marche rapide du tems, de tes cheveux blancs , & de ton vieux vifage brûlé par le foleil , je garde pourtant dans

( b ) Le lecteur peut ici remarquer que , dans cet amas d'extravagances , ce difcours de Cintia eft peut-être ce qui révolte le plus ; on ne s’étonne point que , dans un fiècle où l’on était fi loin du bon goût, un auteur fe foit abandonné à fon génie fauvage pour amufer une multitude plus ignorante que lui. Tout ce que nous avons vu jufqu'à prefent n'eft que contre le bon-fens : mais que Cintia qui a paru avoir quelques fentimens pour Héraclius , & qui doit l'époufer à la fin de la pièce, ordonne qu on le tue lui & Léonide , cela choque fi étrangement tous les sentimens naturels , qu’on ne peut comprendre que la Comédie fameufe de D. Pédro Calderort de U B area n ait pas 3 en cet endroit, excité la plus grande indignation.

T v ma mémoire les traces de ta perfonne ; je t’ai vu ambaffadeur auprès de moi. Comment es-tu ici ? Je ne cherche point à t'effrayer par des rigueurs ; je te promets au contraire ma faveur & mes dons. Lèvetoi , & dis-moi fi l’un de ces deux jeunes-gens n'eft pas le fils de Maurice , que ta fidélité fauva de ma colère ?

Oui, Seigneur , l’un eft le fils de mon empereur; que j’ai élevé dans ces montagnes , fans qu’il fâche qui il eft , ni qui je fuis ; il m’a paru plus convenable de le cacher ainfi , que de le voir en votre pouvoir , ou dans celui d’une nation qui rendait obéifiance à un tyran.

Eh bien, vois comment le deftin commande aux précautions des hommes. Parle , qui des deux eft le fils de Maurice ?

Astolphe.

Que c’eft l’un des deux , je vous l’avoue : lequel c'eft des deux, je ne vous le dirai pas.

Que m’importe que tu me le cèles ? empêcherastu qu'il ne meure, puifqu'en les tuant tous deux je fuis fur de me défaire de celui qui peut un jour troubler mon empire ?

i Tu peux te défaire de la crainte à moins de frais'

Comment ?

En afouvifant ta fureur dans monfang; ce fera pour moi le comble des honneurs de mourir fils d’un empereur, & je te donnerai volontiers ma vie.

Heraclius.

Seigneur, c'eft l’ambition qui parle en lui, mais en moi c’eft la vérité,

Pourquoi ?

Heraclius.

Parce que c’eft moi qui fuis Heraclius.

En es-tu sûr ?

Heraclius.

Oui.

Qui te l’a dit?

Heraclius.

Ma valeur. (c)

Quoi ! vous combattez tous deux pour l’honneur de mourir fils de Maurice ?

( Tous deux enfembk.)

Oui.

(c)On voit que , dans cet amas d’aventures & d’idées romanefques , il y a de tems en tems des traits admirables. Si tout reffemblait à ce morceau sla pièce ferait au-deffus de nos meilleures,

T vj 444 TOUT ESTVÉRITÉ,

P H O C A s à Aflolphe.

Dis , toi, qui des deux l’ef ?

HERACLIUS

Moi.

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