‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 189 sur 192 · LÉONIDE · texte numérisé non relu

LÉONIDE

Moi.

Astolphe.

Ma voix t’a dit que c'eft l’un des deux; ma tendreffe taira qui c’eft des deux.

Eft-ce donc là aimer, que de vouloir que deux périffent pour en fauver un ? Puilque tous deux font également réfolus à mourir , ce n’eft point moi qui fuis tyran. Soldats, qu'on frappe l’un & l’autre 1

Astolphe.

Tu y penferas mieux.

Que veux-tu dire ?

Astolphe.

Si la vie de l’un te fait ombrage- , la mort de l’autre te cauferait bien de la douleur.

P HO CAS

Pourquoi cela ?

Astolphe.

C’eft que l’un des deux eft ton propre fils ; & pour t’en convaincre , regarde cette gravure en or, que me donna autrefois cette villageoise 2 qui m’avoua tout dans fa douleur, qui me donna tout, & qui ne fe réferva pas même ion fils. A présent que tu es sur que l’un des deux eft né de toi', pourras-tu les faire-périr l’un & l’autre ?

Qu’ai-je entendu ? qu’ai-je vu ?

Quel évènement étrange !

O Ciel ! où fuis-je ? Quand je fuis près de me venger d’un ennemi qui pourrait me fuccéder, je trouve mon véritable fuccefleur fans le connaître ; & le bouclier de l’amour repouffe les traits de la haine. Ah ! tu me diras quel eft le fangde Maurice, quel eft le mien.

Astolphe.

C’eft ce que je ne te dirai pas. C’eft à ton fils de fervir de fauve-garde au fils de mon prince, de mon feigneur.

Ton filencene te fervira de rien : la nature, l’amour paternel parleront ; ils me diront fans toi quel eft mon fang ; & celui des deux en faveur de qui la nature ne parlera pas, fera conduit au fupplice.

Astolphe.

. Ne te fie pas à cette voix trompeuse de la nature. Cet amour paternel eft fans force & fans chaleur, quand un père n’a jamais vu fon fils , & qu’un autre l’a nourri. Crains que dans ton erreur tu ne donnes la mort à ton propre fang. 446 TOU T ES T V ÉRITÉ;

Tu me mets donc dans l’obligation de te donner la mort à toi-même, fi tu ne me déclares qui eft mon fils?

La vérité en demeurera plus cachée. Tu fais que les morts gardent le fecget.

Eh bien , je ne te donnerai point la mort, vieil infenfé ! vieux traître ! je te ferai-vivre dans la plus horrible prifon ; & cette longue mort t’arrachera ton fecret pièce à pièce.

( Phecas renverfe le vieil Ajiolphe par terre , les deux jeunes-

gens le relèvent. )

F Non , ta fureur ne l’outragera pas : que gagnestu à le maltraiter?

Ofez-vous le protéger contre moi ?

Les deux ensemble

S’il a fauvé notre vie , n'eft-il pas jufte que nous gardions, la fienne ?

Ainfi donc l’honneur de pouvoir être mon fils ne pourra rien changer dans vos cœurs ?

Heraclius.

Non pas dans le mien ; il y a plus d'honneur à mourir fils légitime de l'empereur Maurice, qu’à vivre bâtard de Phocas & d’une payfaze.

Et moi, quand je regarderais l’honneur d'être ton fils comme un fuprême avantage, qu'Héraclius n’ait pas la préfomption de vouloir être au-deffus de moi.

Quoi! l’empereur Maurice était-il donc plus que l’empereur Phocas?

Les deux.

Oui.

Phocas.

Et qu'eft donc Phocas ?

Les deux.

Rien.

Phocas.

O fortuné Maurice! ô malheureux Phocas ! je ne peux trouver un fils pour régner, & tu en trouves deux pour mourir. Ah ! puifque ce perfide refte le maître de ce fecret impénétrable, qu’on le charge de fers, & que la faim , la foif, la nudité, les tourmens 2 le faflent-parler.

Les DEUX enf mile.

Tu nous verras auparavant morts fur la place. 1

Phocas.

Ah ! c'eft-là aimer. Hélas ! je cherchais aufi à aimer l’un des deux. Que mon indignation fe venge fur l’un & fur l’autre, & qu’elle s’en prenne à tous trois.

( Les foldats les entourent» )

Il faudra auparavant me déchirer par morceaux^ 448 TOUT EST VÉRITÉ, 6c.

LEONIDE,

Je vous tuerai tous.

Qu’on châtie cette démence ! qu'efpèrent-ils ? qu’on les traîne en prifon, ou qu’ils meurent!

Astolphe,

Mes enfans , ma vie eft trop peu de chofe : ne lui facrifiez pas la vôtre.

L IB I A à Phocas»

Seigneur

Ne me dites rien , je fens un volcan dans ma poitrine, & un Etna dans mon cœur.

( Cette fcène terrible > fi étincelante de beautés naturelles , efi in-

terrompue par les deux payfans gracieux. Pendant ce tems-là

les deux fauvages fie défendent contre les foldats de Phocas,

Cintia G Libia refient préfentes fans rien dire. Le vieux

forcier Lifippo , père de Libia arrive.)

Voilà des prodiges devant qui les miens font peu de chofe ; je vais tâcher de les égaler. Que l’horreur des ténèbres enveloppe l’horreur de ce combat ! Que la nuit, les éclairs , les tonneres , les nuées , le ciel, la lune & le foleil, obéifent à ma voix !

( ^ujftôt la terre tremble , le théâtre s’obfcurcit , on voit les

éclairs, on entend la foudre , 6 tous les acteurs fe fauver.i

en tombant les uns fur les autres. )

C'ef ainfi que finit la première journée de la pièce de Caldéron.

TTN SECONDE JOURNÉE.

Irya des beautés dans la fécondé journée , comme il y en a dans la première , au milieu de ce chaos de folies inconféquentes. Par exemple, CINTIA , en parlant à LIeia de ce fauvage qu’on appelle HERACLIUS , lui parle ainfi :

« Nousfommes les premières qui avons vu com- » bien fa rudeffe eft traitable.... J'en ai eu com- 3 paffion , j’en ai été troublée , je l’ai vu d’abord fi » fier, & enfuite fi fournis avec moi! il s’animait » d’un fi noble orgueil, en fe croyant le fils d'un » Empereur ! il était fi intrépide avec Phocas! » il aimait mieux mourir que d’être le fils d’un 3 autre que de Maurice ! enfin fa piété envers ce » vénérable vieillard ! Tout doit te plaire comme à » moi. »

Cela eft naturel & intéreant. Mais voici un morceau qui paraît fublime ; c’eft cette réponfe de Phocas au forcier Lisippo , quand celui - ci dit que ces deux jeunesgens ont fait une belle action, en ofant fe défendre feuls contre tant de monde. Phocas répond :

« C’eft ainfi qu’en juge ma valeur; & en voyant » l’excès deleur courage , je les ai crus tous deux » mes fils. »

Phocas dit enfin au bon - homme ASTOLPHE, qu'il eft content de lui & des deux enfans qu’il a élevés , & qu’il les veut adopter l’un & l’autre ; mais il s’agit de les trouver dans les bois & dans les antres où ils fe font enfuis» On propofe d’y envoyer de la mufique , au lieu de gardes.

« Car (dit Adolphe) puifquele fon des inftrumens » les a fait -fortir de notre carverne ,il les attirera » une féconde fois.»

On détache donc des muficiens avec les deux payfans gracieux.

Cependant , le Sorcier perfuade à PHOCAS que toute cette aventure pourrait bien n’être qu’une illufion, qu’on n'ef fur de rien dans ce monde , que la vérité eft partout jointe au menfonge.

« Pour vous en convaincre , dit-il, vous ver- » rez tout - à l'heure un palais fuperbe, élevé au » milieu de ces déferts fauvages. Sur quoi eft-il » fondé ? fur le vent ; c'eft un portrait de la vie » humaine. »

Bientôt après ,HERACLIUS & LEONIDE reviennent au fon de la mufique,& HERACLIUS fait l’amour à Cintia à-peuprès comme Arlequin fauvage. 11 lui avoue d’ailleurs qu’il fe fent une fecrète horreur pour PHOCAS. Les payfans gracieux apprennent à HERACLIUS & à LEONIDE que PHOCAS eft à la chaffe du tigre , & qu’il eft dans un grand danger. LEONIDE s’attendrit au péril de PHOCAS : ainfi la nature s’explique dans LEONIDE & dans HERACLIUS ; mais elle fe dément bien dans le refte de la pièce. On les fait

ET TOUT MENS ONG E. 451 tous deux entrer dans le palais magnifique que le Sorcier fait - paraître -, on leur donne des habits de gala. CINTIA leur fait encore entendre de la mufique. On répond,en chantant, à toutes leurs queftions. On chante à deux chœurs : le premier cheur dit : On ne fait fi leur origine royale efimenfonge ou vérité. Le fécond chœur dit : Que leur bonheur fait vérité & menfon^e. Enfuite on leur préfente à chacun une épée.

« Je ceins cette épée en frionnant ( dit Héraclins :) je me fouviens qu’Afolphe me disait que c’eû l'inftrument de la gloire, le tréfor de la renommée; que c'eft fur le crédit de fon épée que la valeur accepte toutes les ordonnances du tréfor royal: plusieurs la prennent comme un ornement, & non comme le figne de leur devoir. Peu de gens oferaient accepter cette feuille blanche, s’ils favaient à quoi elle oblige. »

Pour Leonide , quand il voit ce beau palais & ces riches habits dont on lui fait préfent. Tout cela efi beau , dit-il 3 cependant je n f en fuis point ébloui^ je fens quil faut quelque chofe de plus pour mon ambition. L’auteur a voulu ainfi développer daas le fils de Maurice l'inftinct du courage , & dans le fils de Phocas l'inftinct de l’ambition. Cela n'eft pas fans génie & fans artifice ; & il faut avouer ( pour parler le langage de Caldéron ) qu’il y a des traits de feu qui s’échappent au milieu de ces épaiffes fumées.

Phocas vient voir les deux Sauvages ainfi équipés ; ils fe profternent tous deux à fes pieds, & les baifent. PHocas les traite tous deux comme fes enfans. Hera CLIUS fe jette encore une fois à fes pieds , & les baife encore : aviliffement qui n’était pas nécefaire.LEONIDE, au contraire, ne le remercie feulement pas. Phocas s’en étonne.

« De quoi aurais-je à te remercier ? lui dit Léonide. » Si tu me donnes des honneurs, ils font » dus à ma naiffance , quelle qu’elle foit : fi tu m’as » accordé la vie , elle m'eft odieufe quand je me » crois fils de Maurice.— Je ne hais pas cette arro- » gance , répond Phocas. »

Les payfans gracieux fe mêlent de la converfation. La reine CINTIA & LIBIA arrivent, elles ne donnent aucun éclairciffement à Phocas , qui cherche en vain à découvrir la vérité.

Au milieu de toutes ces difparates arrive un Ambaffadeur du Duc de Calabre, & cet Ambaffadeur eft le Duc de Calabre lui-même. Il baife aufi les pieds de Phocas, pour mériter dit-il, de lui baifer la main. Phocas le relève ; le prétendu Ambaffadeur parle ainfi :

« Le grand duc Frédéric fachant, ô Empereur ! que vous êtes en Sicile, m’envoie devers vous & devers la reine Cintia, pour vous féliciter tous deux; vous, de votre arrivée, & elle , de l’honneur qu’elle a de pofféder un tel hôte : il veut mériter de baifer fa main blanche. Mais , pour venir à des matières plus importantes, le grand Duc mon maître m’a chargé devons dire, qu’étant fils de Caffandre, fœurde l'empereur Maurice, dont le monde pleure la perte, il ne doit point vous payer les tributs qu’il payait autrefois à l’empire ; mais que s’il ne fe trouve point 'd’héritier plus proche que Maurice , c'ef à mon mitre qu’appartient le bonnet impérial & la couronne de laurier , comme un droit héréditaire. Il vous fomme de les reftituer. »

Ne pourfuis point; tais-toi : tu n’as dit que des folies. De fi fottes demandes ne méritent point de réponfe ; c'eft affez que tu les aies prononcées,

Non, Seigneur, ce n'eft point affez ; ce palais n'a. t-il pas des fenêtres par lefquelles on peut faire fauter au plus vite monfieur l’Ambaffadeur ?

HERACLIUs

Léonide, prends garde: il vient fous le nom facré d'Ambaffadeur : n'agravons point les motifs de mécontentement que peut avoir fon maître.

P H O C A S à ? Ambaffadeur.

Pourquoi reftes-tu ici ? n’as-tu pas entendu ma ré* ponfe ?

Frédéric,

Je ne d meurais que pour vous dire que la dernière raifon des princes , eff de la poudre, des canons & des boulets. {d)

Eh bien, foit.—Que ferons nous, Cintia?

Pour moi , mon avis eû, qu’ayant l’honneur de

(J) Le lecteur remarque affez ici l’érudition de Caldéron & celle des fpecateurs à qui il avait affaire. De la poudre & des boulets, au cinquième fiècle , font dignes de [la conduite de cette pièce. 454 T O UT EST VÉRITÉ, vous avoir pour hôte , je continue à vous divertir par des feftins , des bals , de la mufique & des danses,

Vous avez raifon : entrons dans ces jardins & divertiflons-nous , pendant que l’ambaffadeur s’en ira. { Léo ni de & Héraclius refient enfemble, Le vieux bon-homme

Afiolphe vient fe jeter à leurs pieds^Ce vieillard ^qui n’a pas

un foufile de vie , dit qu’il a rompu les portes de fa prifon,

» Qu’on me donne mille morts , foutent-il ^fy confens , puif-

9 que j’ai eu le bonheur de vous voir tous deux dans une fi

» grande fplendeur 6 une fi grande majefié. »)

LEONIDE

En quelle majefté nous vois-tu donc, puifque tu nous laifes encore dans le doute où nous fommes, & que tu ôtes l’héritage à celui qui y doit prétendre, pour le donner fortement à celui qui n’y a point de droit ?

Héraclius.

Léonide,tu lui payes fort mal ce que tului dois.

LEONIDE.

Qu'eft-ce donc que je lui dois ? Il a été notre tyran dans une éducation ruftique ; il a été le voleur de ma vie , au milieu des précipices & des cavernes. Ne devrait-il pas, puifqu'il favait qui nous étions, nous élever dans des exercices dignes de notre naifance , nous apprendre à manier les armes ? P H O C A S ( qui entre doucement fur la pointe du pied

pour les écouter, )

En vérité, Léonide parle très-bien, & avec un noble orgueil.

Mais il eft clair qu’il a protégé celui de nous deux qui eft le fils de Maurice, qu’il s’eft enfermé dans une caverne avec lui. Y a-t-il une fidélité comparable à cette conduite généreufe ? Et dis-moi, n’eft-ce pas aufi une piété bien fignalée d’avoir aufi confervé le fils de Phocas qu’il connaiffait, & qui était en fon pouvoir ? N’a-t-il pas également pris foin de l’un & de l’autre?

PlIOCAS derrière eux.

En vérité , Héraclius parle fort fagement.

Quelle eft donc cette fidélité ? Il a été compatiffaut envers l’un, tandis qu’il était cruel envers l’autre. Il eût bien mieux fait de s’expliquer , & de nous inftruire de notre deftinée : mourrait qui mourrait & régnerait qui régnerait.

Heraclius.

Il aurait fait fort mal.

Tais-toi, puifque tu prends fon parti; tu me mets fi fort en colère, que je fuis près de

De quoi?ingrat, parle.

D’être ingrat, puifque tu m'appelles aini , vieux traître, vieux tyran !

( Léonide lui faute à la gorge & le jette par terre ; Héraclius

le releve, )

Astolphe.

Ah ! je fuis tout brifé.

Heraclius.

Il faut que ma main qui t’a fecouru puniffe ce brutal.

(Les deux[P rinces tirent alors l'épée avec de grands cris ; les deux

payfans gracieux s'en vont en difant chacun leur mot, )

Astolphe.

Mes enfans, mes enfans, arrêtez!

( Phocas parait alois : Cintia & le Sorcier arrivent, )

P H o C A S à Héraclius.

Ne le tue pas.

Cintia.

Ne te fais point une mauvaife affaire.

Heraclius.

Non , Seigneur , je ne le tuerai pas , puifque vous le défendez. Il vivra, Madame, puifque vous le voulez.

( Léunide relevé , s'excufe devant Phocas & Cintia de fa chute*

il dit quun n'en ejl pas moins valeureux pour être mal-adroit,

& veut courir après Héraclius pour s f en venger ; P HO C AS

l'en empêche , & doutant toujours lequel des deux efi fon fis t

il dit à Cintia : )

J’ai beaucoup vu dans ces jeunes-gens, & je n’ai rien vu : mais dans mes incertitudes , jefens que tous deux me plaifent également ; qu’ils font également dignes de moi, l’un par fon courage opiniâtre, & Vautre par fa modération.

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