TROI- TROISIÈME JOURNÉE
L A troifième journée refemble aux deux autres. La reine Cintia donne toujours des concerts aux deux Sauvages pour les polir ; & ces deux Princes , qui font devenus les meilleurs amis du monde , s’épuifent en galanteries fur les yeux & fur la voix de CINTIA & de Libia« Enfin Libia découvre à HÉRACLIUS , en préfence de LÉO- NIDE , qu’HERACLIUS ef le fils de Maurice.
« Comment le favez-vous ( dit Héraclius ) ? C’eft ( répond Libia ) que mon père me l’a dit quand il a craint que Phocas ne le fît mourir avec ion fecret,
Libia.
Oui, c'eft à vous, Héraclius , qu’appartient l’empire invincible de Conftantinople.
Cintia.
Oui , non-feulement l’empire, mais aufi la Sicile où je règne, qui ef une colonie feudataire.
Libia.
Mais tandis que Phocas vivra, il faut garder ce fecret ; il y va de votre vie.
Cintia.
Gardons bien le fecret tant qu’il vivra; car l’Empereur ef hydropique de mon fang, & il s'aflouvi. tait du vôtre & du mien.
Libia,
Oui, gardons le fecret, & voyez comment vous
Théâtre. Tome IX. V ■pourrez le déclarer par quelque belle action.
Silence , & voyons comme vous pourrez vous y prendre.
Si vous trouvez quelque chemin,
Si vous trouvez quelque moyen ,
Je ne doute pas qu’au même moment
Je ne doute pas que fur-le-champ
Plufeurs ne vous fuivent.
Plusieurs ne vous proclament.
Mais il me paraît impoffible ,
Je vois évidemment l'impoffibilité ,
( Toutes deux enfétabli )
Que vous réuffiffiez tant que Phocas fera en vie.
LEONIDE
Ecoutez, Libia.
HERACLIUS
Cintia , attendez.
LEONIDE.
Incertain fur tout ce que j’ai entendu,
Etonné de tout ce que j’apprends,
LEONIDE.
Je meurs de chagrin.
HERACLIUs
Je vis dans la joie.
P H O C A S dans le fond du théâtre ayant feint de dormir
Déjà ils font informés de cette tromperie, & perfuadés de la vérité à mon préjudice; il eft bien force qu’entre deux fentimens fi contraires & fi diitincts, celui d’ennemi & celui de père , le fang faffe fon devoir. Je vais leur parler tout-à-l'heure : mais non; il vaut mieux que je les oblerve finement ; car il eft clair qu’ils diffimulent avec moi, & qu’ils ne fe confient qu’à elles ; de manière que je vais une féconde fois faire femblant d'avoir fommeil.
Je flotte toujours dans mes incertitudes : mon cœur fe partage nécefairement en deux fentimens contraires, celui de père & celui d'ennemi; allons, voyons fi la nature fe fera-cor naître. Je viens pour leur parler. Mais non ; il vaut mieux les épier avec prudence : il eft clair qu’ils diffimulent avec moi , & qu’ils ne fe confient qu’à des femmes. Il faudra bien enfin que ce fonge finile.
LEONIDE fans voir Phocas.
J’avoue que je me fuis fenti pour Phocas je ne fais quelle affection fecrète ; mais je vois à préfent que ce fentiment ne venait que de mon orgueil qui alpirait à l'empire. La même tendrefe me prend
Vÿ actuellement pour Maurice , &je fens que ce faux amour que je croyais fentir pour Phocas n’était au fond que de la haine , quand j’imagine qu’il eft un tyran: & qu'il m’ôte l’empire qui était à moi. (e)
HERACLIUS
Je vis abhorré de Phocas. Je me vois dans le plus grand danger. Mais, n’importe, je triomphe d'avoir fu quel noble fang échauffe mes veines , quoiqu'à préfent ce feu foit attiédi.
P H O C A S derrière eux.
Je ne peux rien avérer fur ce qu’ils difent • approchons-nous pour les écouter ; peut-être que du menfonge on paffera à la vérité. Je me fens trop troublé par les inquiétudes de tout ce fonge, dont la rêverie eft un vrai délire.
Je n’ai ni frein , ni raifon, ni jugement ; je ne veux que régner; & je ferai tout pour y parvenir.
HERACLIUS
Et moi, je n’ai d’autre ambition, d’autre defir, que d’être digne de ce que je fuis. LaiiTons au ciel l'accompliffement de mes deffeins. Il foutiendra ma caufe.
(e ) On fent combien ce difcourseft abfurde : comment l'em pire était-il à Léonidt ? parlerait-il autrement, ft on lui avait dit qu’il eft le fils de Maurice* chacun d’eux croit-il que c’eft à lui que Libia. & Cintra ont parlé? Tout cela paraît d’une démence inconcevable. ( Ici Héraclius fe retire un moment, fans qu'on en Juche ta
raifon. )
LEONIDE
Il eft parti, & je refte feul. Non, je ne fuis pas feul ; mes inquiétudes , mes peines font avec moi... je fuis fi faifi d’horreur en voyant le traître qui m’empêche de ceindre mon front du laurier facré des empereurs , que je ne fais comment je réfifte aux emportemens de ma colère.
HERACLIUS revenant.
J’avais fui de ces lieux pour calmer mes inquiétudes; mais ayant trouvé du monde dans le chemin, je rentre ici pour ne parler à perfonne.
LEONIDE.
Cependant fi Libia m’a fair-entendre en m’en difant davantage, que quand Phocas fera mort il faudra bien que tout le monde prenne mon parti , je dois efpérer (f). Mais quoi ? je me fuis fend une fecrète inclination pour Phocas. Un empire ne vautil pas mieux que cette fecrète inclination ?Sans-doute: donc, qu'eft-ce que je crains? pourquoi refté-je en fufpens ?
HERACLIUS
Que prétend là Léonide?
(f) Libia ne lui a rien dit de cela ; c’efl à Héraclius qu'elle a tenu ce propos : apparemment qu’il y a dans cette fcène un jeu de theatre , tel que chacun des deux Princes puiffe croire que Libia s'adreffe à lui, l’appelle Héraclius, & déclare qu’il e& fils de Maurice,
v iij ( Léonide tire ici [on poignard , Héraclius tire le fien , & Phocos
qui était endormi s'éveille, )
Qu’il meure !
HERACLIUS
Qu’il ne meure pas !
Qu'eft-ce que je vois ?
LEONIDE.
Tu vois qu'Héraclius voulait te donner la mort, & que c'eft moi qui me fuis opposé à fa fureur.
HERACLIUS
C’eft Léonide qui voulait t'afaffiner , & c’eft moi qui te fauve la vie.
Ah ! malheureux, je ne fuis ni endormi, ni éveillé ; j’entends crier: Qu’il meure! j’entends crier: Qu’il ne meure pas / je confonds ces deux voix; aucune n’eft diftincte : ce font deux métaux fondus enfemble que je ne peux démêler : il m’eft impofible de rien décider. Si je m’arrête à l'action & aux paroles, tout elt égal de part & d’autre ; chacun d’eux a un poignard dans la main.
HERACLIUS
Je me fuis armé de ce poignard , quand j’ai vu que Léonide tirait le fien pour te frapper.
Prenons garde; je ne peux, il eft vrai, porter
Viy un jugement affuré fur les voix que j’ai entendues , fur l'action que j’ai vue ; mais l’épouvante que j’ai refentie dans mon cœur, me dit par des cris étouffés , que c'eft toi , Héraclius , qui es le traître. Le fer que j’ai vu briller dans ta main , ce couteau » cet acier, le fil de ce poignard , font-hérifer mes cheveux fur ma tête. Défends-moi, Léonide ; toute ma valeur tremble encore à l’idée de cette fureur, de cette aveugle hardieffe, de cette fanglante audace; il me lemble que je le vois encore efcrimer avec cet afpic de métal, & ces regards de bafilic.
Héraclius.
Eh ! Seigneur, quand je mets à vos pieds , nonfeulement ce poignard, maisauffi ma vie, pourquoi vous fais-je peur ?
Lifippo, Cintia, Libia, puifque vous êtes mes amis & mes commenaux, fâchez qu'Héraclius me veut faire-périr.
Héraclius.
Ah!fi une fois ils en font perfuadés , ils me tueront. Ah ! ciel, où m’enfuirai-je dans un fi grand péril ? «
( Il s en va, & on le laij^e aller. )
P H O C A S quand Héraclius efl. parti.
Défendez-moi contre lui.
Leonide. (à part.)
Moi, Seigneur, je vous défendrai... Dieu merci, j’en fuis tiré.».. Oui, Seigneur, je le fuivrai ; fon châtiment fera égal à fa trahifon ; je lui donnerai mille morts.
Cours, Léonide; la fuite du traître eft un nouve] ndice de fon crime.
LISIPPo, les Femmes.
Quel mal vous prend fubitement, Seigneur?
Je ne fais ce que c’eft ; c’eft une léthargie, un éva± nouiffement , un roulement de tête, un fpafmea une frénésie , une angoiffe ; mes idées font toutes troublées ; je ne fais fi c’eft un fonge , fi tout cela eft vrai ou faux. C’eft un crépufcule de la vie; je ne fuis ni mort ni vivant. Chacun d’eux prétend qu'is voulait me fauver au lieu de me tuer. Je ne fais quo 1 me dit au fond du cœur qu'Héraclius eft coupable, & que fi Léonide ne m’avait fecouru , Héraclius fe ferait baigné dans mon fang. Je jurerais que cet Héra, clius eft le fils de Maurice ; toute ma colère crève fur lui. Dites-moi ce que vous en penfez \ & fi je juge bien ou mal.
Tout cela eft fi obfcur, qu’on ne peut pas juger de leur intention ; il faut les entendre : notre jugement ne peut atteindre à ce qui n’eft pas fur les lèvres.
P H O C A S J Lifippo.
Et toi, Magicien , ne nous diras-tu rien fur cette trange aventure?
Si je pouvais parler, je vous aurais déjà tout dit; mais la Déité qui m’infpire , me menace fi je parle.
Mais ne pourrais-tu pas forcer ta fille Libia, la reine Cintia , & les autres, à dire ce qu’ris favent de ces prodiges ?
(Tous enfemble.)
On ne pourra nous y obliger, ni nous faire vios lence.
Pourquoi ?
Libia.
Il faut céder à la fatalité.
Cintia.
Le terme des deftinées eft arrivé.
Oui, ce jour même, cet inftant même.
( Tous enfemble^
Nous fommes entraînés par la force de l'enchante ment.
( Is difparaijfent tous avec le palais, Phocas & Lifppo rejlent
fur la fcène, )
Ecoute, efpère tout de moi»
C'eft en vain ; je dois vous laiffer dans la fituation où vous êtes. Jugez, par ce que vous avez vu, des raifons de mon filence, (il fort,)
Eh bien, tu t’en vas ausi?
( On entend derrière la fcène des cris de Chaféurs,^
A la forêt ! à la montagne/ au buifon ! au rocher!
( Libia & Cintia derrière la /cène appellent Phocas, }
Ils m’ont tous laiffé ici dans la plus grande incertitude ; je n’ai pu favoir autre chofe d’eux tous ? finon qu'Héraclius m’a voulu fecourir, après que je l’ai vu le poignard à la main pour me tuer, & que Léonide eft un affafin , quand mon cœur me dit qu’il volait à mon fecours. O abyme impénétrable! que de chofes tu me dis , & que de chofes tu me caches !
( On entend derrière le théâtre, )
Voilà le tigre que Phocas a lancé, qui va vers la montagne.
ClNTIA dans le fond du théâtre.
Allons , courons après lui. Sans - doute , puifque Phocas n'a point paru depuis hier, le tigre l’a déchiré, & il revient pour chercher quelque nouvelle proie. (z) ( les Chafeurs appellent ici leurs chiens , & les nomment
par leurs noms, )
PHOCAS fur le devant du théâtre,
Ainfi donc, afin que la conclusion de cette terri-
(g)JT y a dans l’original hambricnto^ qui veut dire affamée de hambre, faim, ble aventure réponde à fon commencement , voici mon tigre qui revient fur moi , pourfuivi par les chiens, fans que j’aie le tems de me mettre en défenfe. J’ai des vaffaux, des domeftiques, des amis, & aucun d’eux ne vient à mon fecours.
( Héraclius & Léonide arrivent chacun de leur coté, vêtus de peaux de bêtes , comme ils Vêtaient à la première journée de
cette pièce. )
TOUS DEUX enfemble.
Je t’ai entendu ; j’accours à ta voix.
HERACLIUS
Je reviens pour favoir..... mais que vois-Je?
LEONIDE.
Je viens favoir....; mais qu’aperçois-je?
HERACLIUS
Tu apperçois mon ancien habit de peau.
LEONIDE.
Tu vois auffi le mien.
HERACLIUS
Mais ai-je vu ce que j’ai fongé ?
LEONIDE
Mais ai-je rêvé ce que j’ai vu ?
HERACLIUs
Qu'ef devenu ce beau palais ? où était-il?
LEONIDE.
Qui a emporté cet édifice ?
De quel palais, de quel édifice parlez-vous ? De-
V vj
puis hier jufqu’à cette heure j’ai couru après mon tigre ; les rochers ont été mon lit. Aujourd’hui j’ai fait ce que j’ai pu pour trouver le chemin, jufqu'à ce qu'enfin j’ai entendu les cris des bêtes fauvages les aboiemens des chiens : j’ai appelé ; vous êtes venus ; furement Cintia & Libia vous auront dit où j’étais, car elles vous auront trouvés à leur ordinaire au fon de la mufique. Soyez les bien-venus.
( Tous les Chaffeurs derrière le théâtre, )
Allons tous, allons tous ; nous les découvrirons ici. ( Les dames arrivent avec les deux Payfans gracieux 9
& une fuite nombreufe, Les Payfans gracieux font fort
étonnés de voir qu Héracpus & Léonide nom plus kurs
beaux habits, )
Qu’avez-vous fait, dit un des gracieux , de tous ce ornemens , de ces belles plumes , de ces joyaux ?
LEONID E.
Je n’en fais rien.
{Les dames font des complimens à Phocas fur le bonheur qu'il
a eu d‘échapper au tigre, Les deux. Payfans gracieux fou*
tiennent à Héraclius & à Léonide qu ils les ont vus dans un
beau palaisni l'un ni t autre n en veut convenir,)
PHOCAS
Quoi qu’il en foit de ce palais, qui fans-doute ef un enchantement, j’ai déjà dit que j'aimais mieux vous faire du bien à l’un & à l'autre, que de me ven-, ger de l’un des deux ; allons-nous-en dans un autre palais , où vous changerez vos vêtemens de fauvages en habits royaux , & où nous ferons des feûins & des réjouiffances.
O ciel ! fera-ce une fiction ? & ce que nous avons vu était-il une vérité ? Quel eft le certain ? quel es l’incertain ? je n’y conçois rien. Mais n’importe, allons-nous-en où nous ferons bien logés, pompeufement vêtus, & bien fervis : que ce foit une vérité ou un menfonge , qui jouit, jouit ; foit que les chofes foient vraies ou non , je me jette à tes pieds, je baife ta main pour l'honneur que je reçois.
Leonide parle très-fagement. Et toi, Héraclius 3 ne me remercies-tu pas auffi des grâces que je te fais?
Héraclius.
Non, Seigneur, quand je vois que la pourpre & l'émail de Tyr ne caufent que des peines , & que les pompes royales font fi paffagères qu’on ne fait pas fi elles font un menfonge ou une vérité, je vous prie de me rendre à ma première vie. Habitant des montagnes, compagnon des bêtes fauvages, citoyen des précipices , je n’envie point ces grandeurs qui paraiiTent & qui difparaiffent , & qu’on ne fait G elles font vraies ou faufes.
PHOCAS
Je ne t’entends point.
Héraclius.
Et moi je m’entends un peu.
( Le vieil Atolphe 6 Lifippo arrivent, & s'arrêtent au fond
du théâtre»)
ASTOLPHE
J’ai fu que Léonide & Héraclius étaient avec Phocas: je viens les voir, mais je n'ofe approcher.
Je veux favoir quel parti ils auront pris, & je vais de ce côté.
P II O CA s à Héraclius.
Eh bien, ingrat, tu méprifes donc mes bontés?
Héraclius.
Non ; j’en fais tant de cas , que je ne veux pas les expoler à un nouveau danger. Je nie jette à tes pieds, je te fupplie de m’éloigner de toi : mon ambition ne veut d’autre royaume que celui de mon libre arbitre.
N'eft-ce pas agir en défepéré , au mépris de mon honneur ?
Héraclius.
Non, Seigneur; il ne s’agit que du mien.
Tes refus font une preuve de ta trahifon. Que fais-je? je réprime ma colère.
Quelle trahifon pouvez-vous avoir découverte en lui, puif qu’il arrive tout-à-l'heure ?
Va , ingrat, puifque tu abhorres mes faveurs, je vois bien que tu es le fils de mon ennemi.
Eh bien, c’ef la vérité ; & puifque tu fais le fecrée d’un prodige que je ne peux comprendre, que je me perde ou non, je fuis le fils de Maurice ; & je m’enorgueillis à tel point d’un fi beau titre , que je dirai mille fois que Maurice eft mon père.
Je m’en doutais afez; mais de qui le fais-tu?
Heraclius.
D’un témoin irréprochable : c'eft Cintia qui me l’a dit.
Cintia.
Moi’ comment? quand ? & de qui aurais-je pu le favoir ?
Heraclius.
C'eft Adolphe qui vous l’a dit, quand on l’a amené: devant vous.
ASTOLPHE
Ils vont me tuer ! quel efpoir me refte-t-il? Moi Madame, je vous l’ai dit?
Cintia.
Non, Adolphe ne ma rien dit, & moi je ne t’ai point parlé,
Heraclius.
S’il vous a dit ce grand fecret, je le paye affez par ma mort ; &toi, charitable impie , qui m’as caché tant d'années la gloire de ma naiflance, puilque tu l’as révélée aujourd'hui , pourquoi es-tu fi hardi de la nier à préfent , & de manquer de respect à Cintia ?
Je t’ai déjà dit que je ne fais rien du tout.
HERACLIusà Cintia.
Pour toi, je ne te réplique rien ; mais à celui-ci9 qui après m’avoir ôté l'honneur, m’ôte le jugement 2 & la vie que je lui ai fauvée dans ce riche palais, je veux le planter là.
ASTOLPHE
Quoi ! quel palais ?
L E O Ni D £ à Héraclius.
Arrête , ne le maltraite point fans raifon ; car s’il ef vrai' que nous avons été dans ce palais, il ne l’ef pas que nous foyons , toi le fils de Maurice, & moi le fils de Phocas. Libia m’a dit comme à toi que Maurice ef mon père, & je n’en ai rien cru.
Libia.
Moi ! Je te l’ai dit ? quand t’ai-je vu ? quand t’ai-je parlé ?
Dans ce même palais où nous étions tous. Tu m’as dit que ton père le forcier l’avait deviné par fa profonde fcience.
( à part. ) L I s i p p Q.
Ah ! voilà l’enchantement rompu.
( à Léonide. )
Et comment ma fille Libia a-t-elle pu flatter aînfi ton audace, & me faire-dire ce que je n’ai point dit ?
Un des Payfans gracieux»
Il faut que le diable s’en mêle, il ef déchaîne.
PHOCAS
Puifque cette confusion augmente , venons à bout de fortir de ce profond abyme. — Adolphe, j’ai voulu favoir ton fecret ; j'ai employé des moyens qui m’ont inftruit. On m'a appris qu’être Héraclius, c'ef être fils de Maurice.
ASTOLPIE.
Ce ferait donc la première vérité que le menfonge aurait dite.
Mais afin qu’il ne reste aucun fcrupule dans l'efprit de Léonide, explique-toi clairement?
Seigneur, puifque vous le favez, que puis-je dire?
Et toi, traître Lifippo, pourquoi viens-tu ici?
L I S I P P O à Phocas.
Seigneur, je vois la colère de la Divinité pour laquelle je gardais le filence. Ses fourcils froncés me menacent ; il n’eft plus tems de feindre : Léonide eil votre fils, c'eft affez que je l’affirme, & qu'Aftolphe ne le nie pas.
Phocas.
C'eft plus qu’il ne faut. Mes vafaux, mes fujets; Léonide ef votre prince.
Tous les Acteurs crient.
Vive Leonide !
Vive Léonide, & meure Héraclius!
Arrêtez!
Prétendez-vous empêcher la mort d’Héraclius ?
Oui, je l’empêche : il ef venu fur votre parole & fur la mienne ; il faut la tenir ; & fi vous voulez le faire-mourir , commencez par enfoncer votre poignard dans mon fein.
Quelle parole ai-je donc donnée ?
De ne le faire-mourir, ni de l'emprifonner.
Eh bien, pour vous & pour moi , j'accomplirai ma promesfe. Allez, vous autres ; faites-démarrer cette barque qui eft fur la rive, percez-en le fond.— Madame, je le laifferai vivant, puifque je ne lui donne point la mort; il ne fera point prifonnier, puifque je l’envoie courir la mer à fon aife. Allez , qu’on l’enlève , qu’on le mette dans cette barque.
Héraclius aux gens de Phocas,
Non, ruftres, non , point de violence. J’irai moimême à mon tombeau , puilque mon tombeau eft dans ce bateau. Adieu, Cintia , charmant prodige, le premier & le dernier que j’ai vu. Adieu , Aftolphe, mon père ; je vous laifle au pouvoir de mon ennemi, qui en mentant a dit la vérité, & qui a dit la vérité en mentant. (h)
Efpère mieux , & vois fi j’ai de la compafion. Je ne t'envie point la confolation d'être avec cet Aftolphe qui t’a fervi de père. Qu’on entraîne aufi ce malheureux vieillard.
ASTOLPHE
Allons, mon fils, je ne me foucie plus de la vie, puifque je vais mourir avec toi.
Quelle pitié !
LIBIA.
Quel malheur !
Les Paysans gracieux.
Quelle confufion !
A présent, afin que les échos de leurs gémifemens ne viennent point julqu'à nous, commençons nos réjouifances ; que Léonide vienne à ma cour, que tout le monde le reconnaiffe ; que tous mes vaf-
( h ) C’est que Phocas a fait femblant de avoir qu'Héraclius était fils de Maurice , n’en étant pas certain , & voulant tirer cet aveu ^Aftolphe: AinG , félon Caldéron , Touteft menfange 6 vérité, faux lui baifent la main , & qu’ils difent à haute voix: Vive Léonide!
HERACLIUS
O cieux, favorifez-moi !
ASTOLPHE
O deux, ayez pitié de nous !
( La mafque chanté*. Vive Léonide ! )
LEONIDE
Que tout ceci foit une vérité ou un mensonge, que cela foit certain ou faux, que l'enchantement finiffe ou qu’il dure, je me vois en attendant héritier de l’empire ; & quand le deftin envieux voudrait reprendre le bien qu’il m’a fait, il ne m'empêcherait pas d’avoir goûté une fi grande félicité à côté d’un fi grand péril.
HERACLIUS
Ciel , favorifez-moi !
ASTOLPHE
Cieux , ayez pitié de nous !
( La mufique recommence 9 G chante : Vive Léonide / On
entend de l'artillerie , des tambours 6* des trompettes. )
P H O C A S à Héraclius & à Aflolphe.
Je vous crois exaucés. J’entends de loin des trompettes, des tambours & du canon , qui paraiffent vouloir changer nos divertiffemens en appareil de guerre.
CINTIA(qui apparemment s'en était allée, G
qui revient fur le théâtre. )
Je regardais d'une vue de çompaffion le combat des vents & des flots, & ce gonflement pafager des vagues qui fe jouent en bouillonnant fur ces vaftes champs verts & falés , lorfque j’ai vu de loin dans le golfe une vafte cité de navires, qui ont fait une falve en venant reconnaître le port.
C'eft apparemment quelque Roi voifin , feudataire de l’empire ,( comme ils le font tous) qui vient nous payer les tributs.
Seigneur, en obfervant de plus près ces voiles enflées, je penche à croire plutôt...
Quoi ?
Que c’eft la flotte du prince de Calabre, dont l'ambafladeur eft venu nous menacer.
Que cette idée ne trouble point notre joie & nos divertiffemens. Cette flotte ne m’inspire aucune épouvante ; je vais enrôler du monde ; & pendant que ces vaiffeaux répéteront leurs falves d'artillerie , qu’on répète nos chants d'allégreffe.
Vous verrez que Léonide remplira les devoirs où fa naiffance l’engage.
Je te fuis, malgré moi, avec mes gens. Ils fuivent Phocas, Aflolphe & Heraclius refient, Tous
deux enfemble s'écrient : O Cieux ! ayez pitié de nous.
On voit avancer la flotte de Frédéric } & on entend: A terre, à terre ! Aux armes , aux armes ! Guerre , guerre!
H E R A C L I U S GASTOLPHE.
Secourez-nous , ô pouvoirs divins !
Troupe de Soldats de Phocas.
Vive Léonide ! vive Leonide!
FREDERIC ^r. duc de Calabre, défendant de fon val fie au.
Prenons terre, formons nos efcadrons; que les ennemis furpris foient épouvantés ; qu’ils ne tachent mon débarquement que par moi, puilque les eaux & les vents m’ont été fi favorables; que le fang & le feu faffent-voir un autre élément. Le deftin m’a fait prince de Calabre : je fuis neveu de Maurice; fa mort me donne droit à la pourpre impériale. Pourquoi payerais-je des tributs, au lieu de venger la perte des tributs qu’on me doit 2 fur-tout lor(que je fais que le fils posthume de Maurice cil perdu, & qu’un vieillard , dont on n’a jamais entendu parler depuis qu’il arracha cet enfant à ta mère, l’a élevé dans les rochers de la Sicile: les deftinées ne m’appellent elles pas à l’empire , puifque le tyran eft ici malaccompagné? n'eft ce pas à moi de foutenir mes droits par mer & par terre , & de venger à-la-fois Frédéric & Maurice? Enfin , quand je n'aurais d'autre raifon d’entreprendre cetre guerre glorieufe, que les prédictions finifires deLifippo, cette raifon mefuffirait ; & je veux montrer à la terre que ma valeur l’emporte fur fes craintes.
On voit de loin Aftolphe furie rivage, & Héraclius qui
s'élance hors du bateau percé , où on Cavait déjàporté %
Le bateau s enfonce dans la mer.
FREDERIC
Quelle voix entends-je fur les eaux ? qu’arrive-t-il donc vers ces lieux horribles ? quel bruit de dettruction ! Autant que ma vue peut s’étendre , autant que je peux prêter l’oreille, ceci eft monftrueux. J’entends la voix d’un homme; mais il fouffle comme un animal : ce n'eft point un oifeau , car il ne vole pas : ce n’eft point un poifon , car il ne nage pas ; il eft pouffé par les vagues qui fe brifent contre ces rochers.
( Aftolphe fur le rivage embraffe Héraclius qui fort de la mer
HERACLIUS
O Cieux! ayez pitié de nous.
ASTOLPHE
O deux ! nous implorons votre fecours.
FREDERIC
Il paraiait qu’il n’y en avait qu’un au milieu des ondes, & maintenant en voilà deux fur le rivage.
ASTOLPHE à Héraclius.
Je rends grâce au ciel qui t’a délivré de la mer.
Frédéric.
Par quel prodige ces deux créatures, au milieu des algues marines, des vents, des flots & du limon , au lieu d’être couverts d'écailles, font-ils couverts de poil ? Qui êtes-vous ?
Astolphe.
Deux hommes fi infortunés, que le deftin, qui voulait nous donner la mort, n’a pu en venir à bout.
HERACLIUS
Nous femmes les enfans des rochers; la mer n’a pu nous fouffrir , & nous rend à d’autres rochers. Si vous êtes des foldats de Phocas , ufez contre nous du pouvoir que vous donne la fortune : ce ferait une cruauté d’avoir pitié de nous ; & afin que vous foyez obligés de nous ôter cette malheureufe vie, fâchez que je fuis fils de Maurice. Ce vieillard que fa fidélité a banni filong-tems de la cour, m'a fauve deux fois la vie fur la terre & fur la mer. C'eit le généreux Aftolphe (i). Je vous conjure, en me donnant la mort, d’épargner le peu de jours qui lui reftent. Je me jette à vos pieds: accordez-moi la mort que j’implore : pourquoi héfitez-vous ? pourquoi refufez-vous de finir mes tourmens?
‘ (i) Le fonds de cette fcène paraît intéreffant & admirable! on aurait pu en faire un chef-d’œuvre, en y mettant plus de vraifemblance &de convenance. Il me femble qu’une telle fcène donnerait l’idée de la vraie tragédie , c'eft-à-dire , d’une péripétie attendriffante , toute en action , fans aucun embarras, fans le froid recours des lettres écrites long-tems auparavant, fans rien de forcé, fans aucun de ces raifonnemens alambiqués qui font, languir le tragique.
FRÉDE:
Frédéric.
Pour te tendre les bras. Ce que tu m’as dit attendrit tellement mon ame, que je sauverais ta vie aux dépens de la mienne. Il elt peut-être étrange que je te croie avec tant de facilité ; mais je fens une caufe fupérieure qui m’y force. Le ciel paraît ici manifefter fa juftice, & la vertu de ce noble vieillard que je refpecte & que j'embrafe.