PREMIÈRE PARTIE
De VÉlectre de Sopfiocle.
On a toujours regardé i'JElectreàe Sopliocle comme uu chef-d'œuvre, soit par rapport au temps aliqùeldOie a été composée , .soit pai: rapport au peuple pottr lequel eMè a été faite.
Ce temps touchait k celui de l'invention de la tragédie. Trois illustres rivaux, les chefs et las modélies'de tous ceux qui ont excellé depuis dani le gem*e dramaticpie , se disputèrent la victoire. Les pièces de deux antagonistes de Sophocle furent louées ,. forent même récompensées ^ la sienne fut couronnée et préforée. Toute la- nation greoque et toute la postéi*iM n'ont jamaiB varié sur ce jugement. Elle tira des gémissemens et des lai'mes ; elle excita même des cris qu'arrachaient la terreur et Iffpitié portées » leur comble : on ne peut la lire dans l'original sans répandre des pleurs. Tel esl Jt*eâet qae produisit et que produit encore de nos jours la Schne de l'unie , que toute l'antiquité a regardée comme un chef-d'ceuvre de l'art dramatique. Aulu-GeUe rapporte que de son temps, sous l'empire. d'Adrien, un. acteur nommé Paulus , que fosait le rôle d'Electre, fît tirer du tombeau l'urne qui contenait les cendmsdespn fils bteo-atmé ; et, comme si c'edt été l'urne d'Oreste , il renqptit toute Rassemblée , non pas d'une simple émotion de douleur bien imitée, mais de cris et de pleurs véritables. Effectivement cette silène est un modèle achevé du pathétique. En la lisilnt on se rer
l'esprit par les sens , et qu'iâie rectifie les pasnoas par les passion» mènes, en ciiliftnt, par leur émotioa, le trouble (}a^Ues excksat daaskioesar.
sua L&LKClàB DE SOPHOCLE. .17 1
fcésenie tm grand peuple pëaétré qui ne peut reU^nk ses larmes. On croit entendre les soupirs et les sanglons interrompus de Uraps en temps par les oris les plus douloureux ; mats bientdt ua silence morne , signe de la consternation générale , sucoë^ ii ce hruil;. tout le peuple senlde tomber avec Electre dans le dése^KÛr , a la Tue de ce grand objet de terreur et de compassioiu
Si tous les Grecs et les RoinaiaSySi les deux nations les plus célèbres du monde , et qui ont le plus cultÎTé et chéri la littérature et la poésie y si deux peuples entiers aussi spirituels et aussi délicats^ si tous ceux qui depuis eux, dans d'autres pays et avec des mœurs di£[ërentes , ont aimé les lettres grecques et OAt été en état de sentir, les beautés de cette pièce» se sont tous unanimement accordés k penser de même àe V Electre de tepliocle, il faut absolument que ces beautés soient de tous les temps et de tous les lieux.
En efièt, tout ce qui peut ooncourir k rendre une pièoé eiEcelIente se trouve dans celle-ci : fable bien constituée; exposition ckire, noble, entière;, observation parfaite des règles de Part^ unité de Ueu, d'action et de temps (l'action ne dure précisément que le temps de la représentation); conduite sage ; mœurs ou caractères vrais et toujours également soutenus. Electre y respire continuellement la. douleur et !a vengeance, sans aucun mélange de passions étrangères. Ofeste n'a d'autre idée que d'exécuter une entreprise aussi grsnde^ aussi bardîe aussi difficile qu'intéressante; son cœur est fermé*à tout autre, sentiment, k tout atitre*objet. La douleur de Gbry* sotfaémis , plus sage , plus modérée qUe celle de sa sœui^ fait un contraste 'adroit et continuel avec 1er emporte* mens d'Electre. Les sentimensy sont partout convenables. La scène d'£lectre et de cLiysothémis fait ressortir Ife caractère de la première par la douceur de celui <le sa sœun Ismène, dans la tragédie d'Âutigonê de Sophocle , montre la m^me douceur par le même af t , et pour faire contraster le caractère des deux sœurs. Ismène et Ghry.. sotfaémis.ontlam£m« compassion et la même tendjvsse pour Antigone-et pour Electre , pour Oreste et pour P«lynice; la différence es^ qu'4'ntigoae ayant uu peu moins
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' de durctë qu'Electre , Isinène de aou côté a nn peu plw de fermeté que Chrysothémis.
L'ezpoisilion produi.iait d'abord un spectacle frappant et un trës-grand intérêt. I^'immenâité du théâtre', la ma-» gnificence artificieuse d^s décorations , qxû suppose né* cessairement une grande connaissance de la perspective, donnent lieu au gouverneur d'Oreste de lui faire obser* ver deux villes , une forêt, des temples, des places publiques et des palais. Un Français peu versé dans Thistoire et dans la littérature grecque peut traiter les villes d'Argos et de Mycëne, le bois de la fille d'Inachus, célèbre parles fables d'Ioet d'Ârgns/le palais d'Âgamemnon, les temples les plus renommés; il peut, dis-je , le» traiter d'objets peu intéressans. Mais que ces objets étaient frappans pour toute la Grèce! que notre. théâtre est éloigné d'en ofiPrir de pareils ! Le reste du discours du gouve;*neur met le spectateur au fait, en très peu de mots, de l'histoire d'Oreste et de son projet, que la réponse du héros achève d'expliquer. L'oracle liii défend d'avoir des troupes et d'eiAployer d'autres armes que la ruse et le secret:
En conséquence il envoie son gouverneur annoncer a Egisthe et k Clytemnestre qu'Oreste a été tué aux .jeux pythiens. « Qu'importe, dit-il,' qu'on dise que je suis mort, pourvu que je vive et que je me couvre de gloire? » Quand un faux bruit nous procure \jn grand avantage , je ne puis le regarder comme un mal ; ce qui fait allusion k l'idée que leà anciens avaient que ces bruits de mort étaient^d'^un luauvftis augure.
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Il sort ensuite pour aller faire des libations sur le tombeau de son père, ainsi qu'ApoHon l'a ordonné. Sa conduite ne se dément point. Les caractère^ ne se démentent pas davantage. Même inflexibilité, même fureur dans Electre, même douceur dans Ghrysothémis , même
sua L£L£GTftB BE SOPHOCLE. 1^5
sagesse dans Oresie et dans 4e gouverneur , même fierté dans Glyteiunèslre. Traiter cette fierté de défaut , c'est insulter ^ toute l'antiquité , c'est ignorer ce que c'est que les mœurs dans un pareil sujet, c'est méconnaître la belle nature. .
Je ne. disconviendrai [ms qu'avec toutes ces perfections on; ne puisse faire quelques objections contre Sophocle^ On dira que l'intrigue est très simple ; je l'avoue y et je crois même que c'est la plus grande beauté de la pièce» Cette simplicité irait au détriment de Tintrigûe , si cette intrigue eUe-ménie était anirecbose qu'un tableau con* tinu. Sopbocle , ajouCeca-t-on , manque de certains traits délicats et tins que la tragédie a pu acquérir ayecle temps» Les pensées n'y sont peut-être pas assez approfondies ni assez variées. Mais les Grecs , et Sopbocle en particulier , connaissaient peu ces faibles ornemens. Son pinceau bardi peign«iittout a grands traits il ne s'embarrassait quod'A<^ ri ver au but.
On apporte les cendres d'Oreste, qu'on dit avoir été tué aux jeux py tbiens , dont on lait une très longue description , qui appartient plus a l'épopée qu'a la tragédie. Ce récit ne forme pas d'ailleurs de nœud assez intrigué ; il ae met point le béros auquel on s'intéresse en un danger réel ; il ne produit ni pitié ni terreur , du moins cbcz un peuple débarrassé du préjugé aveugle où vivaient les anciens» que ces bruits de mort étaient du plus sinistre présage. Mais ce inéme |>réîugé fesait que les Grecs n'en craignaient que plus pour Oreste; et cette crainte était si forte, qu'elle suspendait tous lés mouvemens précédent de terreur et de compassion.. Quoique ce bruit de mort mette ce bérqs dans le plus grand danger de perdre la vie, Oreste foule aux pieds cette crainte , parce que le but de la tragédie est d'empêcher de craindre avec trop de faiblesse des disgrâces communesi Sopbocle ménage h crainte des spectateurs, en fesant mépriser par Oreste ce majLivais présage. La crainte, du héros se porte tout en* tière sur l'obéissance aveugle qu'on doit aux oracles.
D'ailleurs on a toujours excusé cette description épî<sodique par le goût décidé y par la. passion furieuse que toute la nation grecque ayait pour ces jeux. En eCfet c'é-r
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tait an des endroits de la pièce les plits applaudie. On passait k Sophocle l'anachronisme* formel en faTeiir de la beauté de ce morceau , et de l'intérêt qu'on prenait k cette magnifique description.
On dira peiH-être encore que le gouverneur d'Oreste était bien bardi.de débitera une grande reine une fable dont elle pouvait d'un moment k i'aiitre reconnaître la £iasseté. Toute la Grèce accourait aux' jeux pjthiens. N*y avait-il aucun habitant de Mycène où d'Argos qui y eût assisté ? jCela n'est pas probable* Personne n'en étaitil encore revenu qitand le gouverneur feaait ce récit» où qiielqu'un ne pouvait-il pas en arriver dans le jnoment même? La reine pouvait eti un instant découvrir l'imposture.
Cette objection tombe d'elle-même > pour peu que l'on fiisse réflexion que l'action, qui ne dure que quatre heures , ou le temps de la représentation , est si pressée > que Clyteronestre et Égisthe sont tués avant qu'ils aient le temps d'être détrompés; et; encore un coup > le plaisir que ce morceau fesait a toute la nation, la beauté, la sublimité du style dans lequel il est écrit , Tempor* tèrent aor toutes les critiques.
Je ne saurais disconvenir que Sophode , ainsi qv'fiuripide , ne. devaient pas faire de Pyiade un personnage muet. Us se sont privés par Ik de grandes beautés.
N'est-ce pas encore un défaut qu'Egisthe ne paraisse qu'à la dernière scène , et pour y recevoir la mort? Quel personnage que celui d'un roi qui ne vient que pour mourir! Cependant il ne semble pas absolument nécës^ saive qu'Egisthe paraisse plus tôt. Le poète inspire tant de terreur dans t'ont le cours de la pièce, qu'il n'a pas besoin d'introduire plus tôt on personnage qui ne produirait quede Thorreur , qui nûiniit k son plan , ou qui du moins serait inutile. .
Quant a l'atroeitjé de la catastrophe, elle paraît hor» rible dans nos mœurs; elle n'était que terrible dans celles des Gree9. C'était nn fait avoué de tout le monde qu'Oreste avait tué sa mère de propos déllbériS pour venger le meurtre de son père. Il n'était pas permis de déguiser ni de chàiiger une fabltf universellement reçue , c'était
SVR l'ÉUCTAA de SOPHOCLE. 1^5
même ce qui fesaît tout le grand tra^que, tout le terrible de cette action : aussi voit-on qu^Eschyle et £iu:i« pide ont exactement «uiyi , corom^ Sophocle , l'histoire consacrée. Il me semble même que la mort de Clytemoestre» tuée par son fils > est en un sens moins atroce, et sans contredit beaucoup plus théâtrale et plus tragique que le meurtre de Camille exécuté par Horace.
Elle me paraît moins atroce , en ce que Camille est innocente, et Clytemnestre est coupable du plus grand des crimes ; crime dont elle se glorifie quelquefois., et dont elle n'a qu'un léger repentir : en iCcla elle mérite in6niment plus d'être punie que Camille / qui regrette son amant^ et dont tout le* crime ne consiste qu'en des paroles trop dures que lui arrache l'excès de sa douleur.
Elle est plus théâtral^, en ce qu'elle fait le yrai sujet de 1% pièce ^ car cette mort est préparée et attendue j et celle de Camille dans les Horace^ n'est qu'un é'vcnement imprévu qui pouvait ne pas arriver , qui ne fait qu'une double action vicieuse , et un cinquième acte inutile j qui devient lui-même une triple action dans lu pièce. Il n'y a qu'ube seule action au conti'aire dans Sophocle, la punition des deux époux étant le seyl sujet de la pièce. C'est cette unité qui contribuait tant au pathétique de la catastrophe. Quoi ie plus pathétique en eÛèt qne ces cris de fllytemnestre: « O mon ûlâ ! mon fijs 9 ayez pitié de ceOe qui vous 9 mis au monde ! »
û TfXfOly TfXVOVy
Oh frémissait à cette terribfe quoique juste réponse d'Electre : « Mais, vous-même, ayez-vous eu pitié de son pcre et de lui?»
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On tremblait k* cette effrayante exclamation d'Electre à son frère ;. « Frappe , redouble si tu le peux ! »
1^6 DISSERTàTIOir
Après quoi Clytemnestre expirante s'e'crie : « Encore une fois, hélas N
«c Qu'Égisthe, poursuit Élécfre, ne reeoit^il le même traitement!»
E^istbe qui arrive dans ces terrrbles circonstances, croyant voir le corps d'Oreste massacré , et découvrant celui de sa femme X la mort ignominieuse de cet assassin, qui n'a pas même la consolation de mourir volonjtairement et en homme libre , et a qui Ton annonce qu'il sera privé de la sépulture; tout cela forme le coup de théâtre le plus frappant et. le plus terrible, \e ne dis par pour notre nation , mais pour toute celle des Grecs , qui n*étatt point amollie par 'des idées d'une tendresse lâche et efféminée ; pour un peuplé qui , d'ailleurs humain , éclairé ^ pbli autant qu'aucun peuple de la terre, ne cherchait point au théâtre ces sénlimens fades et doucereux auxquels nous donnons le nom de galans , et qui par conséquent était plus dîspQsë a recevoir les impressions d'uii tragique atroce.
Combien ce peuple ne s'intéressaît-il pas k la gloire d'Agamenraon, k son toialheur et & sa vengeance? I) entrait dans ces sentimens autant qu'Oreste lui-ménte. Les Grecs n'ignoraient pfis que ce prince était coupable de tuer sa mère; mais il fallait absolument représenter ce crime. La mort de Clytemnestre était juste, et son fils n'était coupable que pav l'ordre formel des dieux qui le condnisaient pas à pas dans ce crime, par celui àes destinées, dont les arrêta étaient irrévocables^ qui fesaîent des malheureux mortels ce qu'il leur plaisait : Qm nos homines quasi pilas habenL Ainsi, en condamnant Oreste autant qu'Hs le devaient, les Grecs ne condamnaient point Sophocle ^ et ils le comblaient au contraire de louanges. D'ailleurs tous les poètes tiragiques tiennent le langage de la philosophie stoïcienne*
Il me semble avoir montré les sources de l'admiration que tous les anciens ont eue pour V Electre de Sophocle.
8Qâ L'iLBCTâE BE SOYDOCLB. î^y
Le panllèie de cette pièce avec colles. d'Euripide et d'Eschyle sur ce sujets qui sont li la yëritë pleines de beautés , né servira p^s peu a» démontrer entièreroenl combien elle leur est supérieure. On yerm combien la conduite et l'intrigue de la pièce de Sophocle sont plus belles et pliis raisonnables qne celles des deux autres.
Plusieurs-critiques ont douté que la tragédie à^EUdret que nous avons sous le nom d'Euripide , fût de ce grand maître. On. y trouve moins de chaleur et moinsde liai* son; et Ton pourrait soup<^onner qu'elle est Touvrage d'un poète fort postérieur. On sait que le^ sa vans de la célèbre école d'Alexandrie ont non-seulement rectifié et corrigé 9 mais aussi altéré et supposé plusieurs poèmes anciens. Electre était peut-être «mutilée ou perdue de leur temps ; ils-en auront lié tous les fragmens pour en faire une pièce suivie. Quoi qu'il en soijE , on y retrouve les fameux vers cités par Plutarque ( dans la vie de Ly* sandre) qui préservèrent Athènes d'une destruction totale , lorsque Lysandre s'en rendit le maître. En effet , comme les vainqueurs délibéraient le soir dans un festin s'ils raseraient seulement les murailles de la ville, 'OU s'ils la renverseraient de fond en comble , un Phocéen chania ce beau chœur; et tous les convives^en furent si émus , qu*ils ne purent se résoudre k détruire une ville qui avait prodiût d'aussi beaux esprits et d'aussi grands personnages.
Dans Éiiripi de y. Electre a été mariée par Égisthe k un homme sans bien et sans dignké j qvii demeure hors de la ville dans une maison conforme k sa fortune. La scène est devant cette maison , ce qui ne produit pas une dé^ coration bien magnifique. Cet époux d'Éleclire , qui , ii h vérité X par respect n'a aucun commerce avec elle , ouvre Li scène»- en fait Texpositiou dans un long monologue qu'on peut regarder comme un prologue. Ce dëiauty qui se trouve dans presque toutes les premières scènes d*Eu<« ripide , rend ses expositions la plupart froides et peu liées avec, la pièce.
Oreste est reconnu par un vieillard en présence de sa sœui*, par-une cicatrice qu'il s*est faite au-dessus du sourcil» en courant» lorsqu'il était enfant» a'piès un chevreuil.
THBATàB. TOME 111. 8.
I yS DlSSEaTATlOH
Des criliqucs ont trouve cette reconnaissante trop brusque, et celle de Sophocle trop traînante. Il senl* ble qu'ils n'aient fait aucune attention aux mœurs de la natipii grecque , et qu'ils n'aient connu ni le gënle ni les grâces des deux tragiques. •
Oreste ta ensuite airee son ami Pylade assassiner Égislhe par derrière , pendant qu'il est pçnçhë pour considérer les entrailles, d'une victime. Us le tuent au milieu d'un sacrifice et d'iine cérémonie religieuse , parce que tous les droits divins et humains avaient été violés, dans l'assassinat d^'Agamemnon , commis dans son propre palais par une ruse abominable , et lorsqu'il allait se mettre à table et faire des libations aux dieux. Ainsi ce récit de la mort d'Égisthe contient la description d'un sacrifice. Les Grecsétaient fort curieux de ces descriptions de sacrifices, de iétës, de jeux, etc., ainsi que des marques > cicatrices, anneaux, bijoux, cassettes et autres choses qui amènent les reconnaissances.
Le réeit qu'Electre et son frère font de la manière dont ils ont assassiné leur mère , qui ne vient sur la scène que pour y être tuée, me parait beaucoup plus atroce ({ue la scène de Sophocle, que j'ai rapportée ci-dessus. Oreste est livré aux furies, pour avoir exécuté l'ordre des dieux, pendant qu'Electre, qui se vante d*avoir vu cet horrible spectacle, d'avoir encoui*ag.é son frère, d'avoir conduit sa main , parce qu' Oreste s'était coévert le visage de son manteau , Electre , dis- je , est épargnée. Sophocle certainement l'enfporte ici sur Euripide ; mais les Oiôscures, Castor et Poliux, frères de Clytemnestre, surviennent; et, loin de prendre la défense de leur sœur, ils rejettent le crime de ses enfans sur Appollon, envoient Oreste k Athènes pour y être. expié, lui prédisent qu'il courra risque d^étre condamné a'niort, mais qu'Apollon le sauvera en se chargeant lui-même de ce parricide. Ils lui annoncent ensuite un sort heiïreux, après qu'Electre aura épousé Pylade , époux digne en effet d'une aussi grande princesse, puisqu'il était fils d'une sœur d'Agamemnon, et qu'il descendaitd'Éaque, fils de Jupiter et d'Egipe. C'est ce qui justifie le reproche d'un critique 'k M Racine , d^atoir fait de-Py^ade un
srn LEiAcnv bb sopâoctE. i^g
confident trop subalterne dans 'Amdrommiue , et d'avoir déshonoré par ik une amitié respectable' entre deux pria* OC8 dont ]a naissance était égale.
Quant k la pièce d'Eschyle, des filles étrangèret^ es<» claves de Clytemnestre^ mais attachées a Electre, portent des présens sur le tombeau d'Agaroemnon : c'est ce qui a lait donner k la pièce le nom de Choéphores , ou po: teuses de libations on dé présens , du ragi grec x«^', qui signifie dea libations qn'on fesait sur. les tombeaux.
Oreste est reconnu par sa soeur dès le commencement de la pièce y par trois marques'assez équivoques^ les cheveux, la trace des pas, .et la vobev^tmTfAm qu'elle a tissuè elle-uéme , il y avait sans doute, long-temps.
Les anciens eux-mêmes se sont moqués de cette reoonnaissaace ; et M. Daeier la blâme, parce qu'elle est trop éloigné de la péripétie , ou cliangemeut d^état. Celle de Sophocle est plus simple. Oreste dit k sa sœur : «Régardez cet anneau , c'est celui de mon père. »
•Il déckre ensuite que l'oracle d'Apollon lui a ordonné ée tueries mètirtricrs de son père, sous peine d'éprouver ks plus cruels tourmens,. d'être livré aux furies , etc.
Le P. Bram'oy remarque judicieusement k ce sujet qu'Oreste est criminel en obéissant et eii n'obéissant pas. Cependant il ne. peut se détermmer k tuer sa mère. Electre lève ses scrupules et l'aigrit contre elle. Le chœur lui raconte le songe de la reine, qui a crp voir sortir de son «éin un arpent qui lui a tiré du sang au lieu de lait. OiTSte jure qa'il accomplira ce songe. Le chœur suivant eal un récit desi amours funestti qiii ont été ensanglantés. .Oreste s'introduit dans le palais d'Êgisthe sous le nom d'un marchand de la Phocide^ qui vieot annoncer la mort du fils d'Agamemnon. Ëgisthe entre dans son palais pour s'assurer de ce bruit. Oreste l'y tué; et repahiît pourassassiner sa mère sur le théâtre. .
En' vain elle lui demande grâQC par les mamelles qui foât allaité.' Pylade dit k son ami , qui craint encore de commettre ce parricide , qu'il doit obéir aux dieux et
l8o mSSCATâVH»»
accomplir ses sermens. € Prëféces-TOus » aîoa(e-t-ll /toi «uoemis aux dieux mêmes?* Oresle d^lenninë, dit k.sa mère : > C*est ii votis-méine • et nttn pas k moî> que vous devez attribuer votre mort. ».
Quoi de fins réûidn^ de pkis dur èl de plus cruel? Il n'y a point df oracle , de destinée qui pût diminuer sur notre théâtre ratrocîtë de cette action et de ce spectacle^ aussi Oreste a beau se disculper» faire son apologie, et rejeter le crime sur l'oraclle et sur la menace d'Apollon , les chiens irrités de sa mers renvironfient et le décbirent.
Electre n'est poiiit ainoureuse diez les trois tragiques grecs : en voici les raisons.' Les caractères étaient constatés , et comme consacrés dans les tragédies d'Eschyle » de Sophocle et d'Eivipide, parce que les .caractères étaient constatés chez les anciens. Ils ne s'écartaient Jamais de l'opinion reçue': Sit Medeafero'x ittyictaquef etc. Electre ne pouvait pas plus être amoureuse que Polyzène et Iphigéniene pouvaient être coquettes, Médée* douce et coropatissante,Antigone faible et timide. Les sentimens étaient toujours conformes aux personnages et aux situations. Un mot de tendresse dans la bouched'Ëlectre aur râit fait tomber la plus belle pièce du monde', parce que ce mot aurait été.contre le caractère distinctif et la situation tenîble de la fille d'Agamemnon, qui ne doit respirer que la vengeance.
Que dïraxt-on , parmi nous, d'un poète qui ferait agir et parler LouLi XII comme un tyran , Henry IV comme un lâche,. Charlemagne comme uh imbécille, Saint-Lçuis comme un impie ? Quel<pe belle que. la pièce fût d'ailleurs , je doute que le parterre eût la patience d'écouter jusqu'au bout. Pourquoi Electre amoureuse aurait-elle eu un meilleur succès à Athènes.? .
Les sentimens doucereux 9 leâ intrigues amoureuMS , les transports de jalousie, les sermons indiscrets de s'aimer toute la vie, malgré lès dieux.et les homm^» tout ce verbiage langoureux, qui déshonore souvent notre théâtre, était inconnu des Grecs. La correction des mœurs
8ti L*i£Bcni »B soraocu. i8i
teit le but principal de letur théâtre. Poar y réussir , ils Youlurent monter k k source de toutes les passions et de tous les sentimens. Loin de rencônlrer l'amour sur leur route » ib y trouvèrent la tçifeur et la compassion. Ces deux sentimens leur parurent les plus vifs de tous ceux dont le cœur humain est susceptible* Mais la ter* reur et rattendrissement^ portés k l'excès , précipitent indubitablement les hommes dans les plus gran4s crimes et- dans lés plus grands malheurs. Les Grecs entreprirent de corriger l'un etFautre, et de les corriger l'un par Vautre. La crainte non corrigée, non épurée ^ pour me servir du terme d'Aristole» nous ftiit regarder comme des maux insupportables les événemens fâcheux de la vie» les dis* grâces imprévues , la douleur , l'exil , la perle des biens , dec amis, des parens» des couronnes , de ja liberté et de la vie* La crainte bien épurée nous fait supporter toutes ces choses ; elle nous ibit même courir au devant avec joie , lorsqu'il s'agit' dés intérêts de là patrie » de l'honneur , de la vertu et de Tobservalion des lois éternelles établies par les dieux. Les Grecs enseignaient sur leur théâtre k ne rien craindre alors , k ne jamais balancer entre la vie et le' devoir-, et a supporter sans se troubler toutes les disgrâces , en les voyant si fréquentes et si extrêmes'dans les personnages les plus considérables et les plus vertueux; à ménager la crainte ^ et a la tempérer par les exemples les plus illustres. Les peuples apprenaient au théâtre qu'il y a de la pusillanimité et du crimeà craindre ce qui n'est plus un mal. par le ftiotif qui le fait surmonter, et par fa cause qui le produit ^ puisque ce mal, si c'en est un , n'est rien en cpmparaispn de maux inévitables et bien plus k craindre ,' (els que l'infamie 9 le crime, la colère et la vengeance éternelle des dieux : la terreur de ces maux bien plus redoutables fait dispi^raitre entièrement celle des premiers. L'Oreste d% Sophocle s'embarrasse peu qu'on fasse courir le bruit de sa mort , pourvu qu'il obéisse ponctuellement aux oracles. Electre méprise l'esclavage et les rigueurs de sa mère et d^Egisthe, pourvu que. la «dort d'Agamemnon soit vengée; il &ut n'avoir jamais lu ni le texte ni la traduction de Sophocle, pour oser dire qu'elle songe plus k venger 9ts propres
iSa DISSiaTÀTlON
injures que la mort de son përe. Anti^ne rend les honneurs funèbres à son fr^e, et nocrnnt point d'être «Bterrëe vive , parce que Tordre sacrilëge de Grëon est ibnnellement cdntrake. à- celui des dieux , et qu'on ne peut ni ne doit jamais balancer entre les * dieux et les hommes^ entre' la mort et la colère des immortels; Oresie , dans Sophocle , n'a rien Ib craindre des Euménîdes, parce qu'il suit fidèlement les ordres d'Apollon.
Ijb pitië non ëpuree nous fait plaindre tous* les mal- ' lieureux qui gëmissent dans l'exil , dans la misère et dans les supplices. Lapitië ëpurëe apprenait anx Grecs à ne plaindre que ceux qui n'ont pointmëritë ces maux 9 et qui soûffi-ent injustement » à ménager leur corn*" passion , h ne point gëmir sur les maRieurs qui accablent ceux qui dësobëîssent aux dieux et aux lois, qui trahissent la patrie > qui se sont souilles par des crimes.
Clytemnestre n^st point k plaindre de përir par la main d'Oreste , parce qu'elle a elle-même assassiné son ëpoux , parce qu'elle a goûte le barbare plaisir de rechercher dans son flanc les restes de sa vie > parce qu'elle lui avait manque de foi par on inceste , parce qu'elle a* voulu faire përir son propre fils > de peur qu'il ne tengéât la mort de son père. C'est une injustice de plaindre ceux qui mëritent d'être misërables , de s'attendrir sur les malheurs. qui arrivent aux tyrans, aux traîtres, aux parricides, aux sacrilëges> k ceux, en un mot, qui'ont transgresse toutes les règles de là justice. On ne doit les plaindre que d'avoir commis les Crimes qui leur ont attire la punition et les tourmens qu^ils subissent. Mais cette pitië même ne fait* que |;nërir l'amede cette vile compassion qui peut l'amollir, et de ces vaines terreurs qui Ja troublent
Cest ainsi que le théâtre grec tendait à h correction des mœurs par la terreur et par la compassion , sans le secours de la galanterie. G'ëtii de ces deux sentimens que naissaient les pensëes sublimes et les expressions ëoergiqués que nous admirons dans leurs tragëdies , et auxquels nous ne substituons que trop Souvent des &deurs , de jolis riens, tt àes ëpigrammes. ' Je demande 2i tout homme raisonnable , dans tm sujet
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aussi terrible que celui de la vi^eance de ia morl d'A* gamemnon , que peut pradùire Pamour d'Électrc et d'Oreste qui se soit infiniment- au* dessous de l'art de Sophocle ? Il est bien question 4ci de déckralions d'àinour, d'intrigues de ruelle y de combats entre l'amour et (a vengeance ! loin d'élever Tame, ces faibles ressources ne feraient que l'avilir. Il en est de même de presque tous les grands sujets traités par les Grecs. L'autevr d*OEdfpe convient lui-même > et cet aveu lui faitinfisiment d'honneur > que l'amour de JocasCe et de Philoctète, qu'il n'a introduit que malgré lui^ déroge ii la grandeur de son sujet. La nouvelle tragédie de Philoetète n'eût valu que mieux > si l'auteur avait évité l'amour de Pirrhus pour la fille de Philoctëte* Le goût du.sièdc l'a entraîné. Ses talens auraient surmotité la prétendue difficulté de traiter ces sujets sans, amour, conmie Sophocle.
Mettez de ramour dans Alkalie et dan» Métope y ces deux piëeés ne seront plus des chefs-d'œuvre y parce que l'amour le mieux traité n'a jamais le sérieux ^ b gravité, le sublime , le terrible qu'exigent ces sujets* Élec^ tre, amoureuse, n'inspire 'plus cette terré.in* et cette pitié active des anciens. Inutilement veut-on y suppléer par d^s épisodes romanesques , par des descriptions de* placées , pai* des recoûnmsances accumulées les unes sur les autres^ par è^e^ conversations galantes, par des lieux communs de toute espèce , et par des idées gigantesques ; on- ne fait que défigurer l'art de Sophocle et la ]>eauté du sujet. C'est faîi'e un mauvais roman d'une ex» cellcnte tragédie ; et comme le style est df ordinaire analogue aux idées, il devient lâche i ])eursouflé, barbare. Qu'on dise après cela que si on avait quelq'ue chose a imiter' de Sophocle ce né serait certainement pas son Electre ; qu'on appelle ce pnuce de W tragédie Grec babillard ^ il résulte de ces invectives que l'art de Sopliocle est inconnu a celui qui tient ce discours/ ou qu'il n'a pas' daigné travailler assez son sujet pour y parvenir; ou enfin, que tons 9iqm efiforts ont été inutiles , et (pi'il n'u pu y attetndre. Ilsemble que le désespoir lui ait suggéré de condamner d'un mot Sophocle et toute la Grèce.
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Hait Electre^ amoure^j^du fils d'Égisthe» assaJi^in de soQ.père, séducteur de sa mère, persécuteur d'Oreite» auteur de tousses mtflbeurs; Oresie» amoureux de la fille de ce même Égîstbé , bourreau de toute sa famille, ratisseur de sa oouronne > et qui ne chercbe qu'à lut 6tei: la vie y auraient l'tin et l'autre écbouë siir le théâtre d'Athènes : ce dmible amour aurait eu nécessairement le plus mauvais succès. Yainemept on aurait dit en ù^ yeur du poète que ^ly Electre est malheureuse , plus elle est aisée à attendrir ^ le peuple d'Athènles aurait répondu que plus Oreste et Electre spot malheureux j, moins ib sont susceptibles d'un amour puéril et insensé; qu'ils* sont trop occupés de -leurs infortunes et de leur vengeance , pour s'amuser à lier une partie carrée avec les deux enfans du bourreau d'Agaroemnon, et de leur plus implacable ennemi. Ces amans transis auraient fiiit horreur k toute la Grèce , et le peuple aurait prononcé sur-le-champ contre une fable aussi absurdç et aussi déshonorante pour lé destructeur de Troie et pour toute la nation*
Cette courte analyse des deux pièces rivales de VÉ* iectre. de Sophocle suffit poru* faire connaître combien celle-ci est préférable aux deux autres, par rapport à la iable (fu;9»of ) 9 et par rapport aux mœurs (S^n). •
Mais le principal mérite de Sophocle , celui qui lui a acquis l'estime et les éloges de ses contemporains et des siècles suivans jusqu'au nôtre , celui qui les lui procurera tant que les lettres grecques subsistèrent , c'est la noblesse et Tharmonie de sa diction (AiÇif). Quoique Euripide l'emporte quelquefois sur lui par la beauté des pensées (/letvtieti)^ Sophocle est au-dessus de lui parla grandeur, par la majesté-, par la pureté du style , et par l'harmonie. C^est ce que le savant et judicieux abbé Dubos appelle la poésie de style. Cest elle qui a fait donner à Sophocle le surnom d'Abeille t c'est ^le qui lui a fait remporte^ vingt-trois victoires sur tous les poètes de son temps. Le dernier de ses triomphes lui coûta la vie> par la surprise et par la joie imprévue qu'il en eût , de sorte qu'on peut dire de lui qu'il est mort dans le sein 4^ la victoire.
SUR L*ÉLICTAt DE.A9PH0GLB. l8S
Les termes pittoresques , et. celle imaginatioa flans rexpressioDy sans laquelle le vers tombe en langueur^ soutiendront Homère et Sophoclç^ns tous les temps , et charmeront toujours les amateurs de la langue dans laquelle ces grands hommes ont écrit (*). Ce mérite si rare de la beauté de rélocutîdn e|| > selon Quintiiien , comme iine musique harmonieuse qui charme les oreil* les déliâtes* Un poème aurait beau être parlait d'ailleurs, et conduit selon tout^ les règles cfe l'art , il ne sera lu de personne « s'il manqr.e de oe mérite, et s'il pèche par l'élocution. Gela est si vrai , qu'il n^y' a jamais eu dauS aucune langue y et chel aucun peuple, de poème mal écrit qui jouisse de la moindre estime permanente et du* rable. C'est ce qui a &it entièrement oublier VÉledre de Longe- Pierre, et celles dont j'ai parlé ci-dessus : c'^t ce qui a fait universellement rejeter parmi nous Isl Pu* celle de Chapelain, et le poème de Clovis de Desmarets.
« Ce sont deux poèmes épiques, ajoute M, l'abbé Ou- « bos, dont la constitution et les mœurs valent mieux « sans comparaison que celles des deux tragédies du Cid a et de Pompée. Dt'ailleûrs leurs incidens , qui font la « plus belle partie de notre histoire , doivent plus atta- « cher la nation française que des événemens arrivés « depuis long-^temps dans l' Espagne et dans l'Egypte. «'Chacun .sait le succès de ces poëmes, qu'on ne saurait « imputer qu'au défout de la poésie de style. On n^y « trouvé presque point de sentimens naturels capables « d'intéresser. Ce défaut leUr est commun.. Quant aux « images, Desmarets ne crayonne que des chimères et « Chapelain , dans son style tudesque , ne dessine rien « que d'imparfait et d'estropié. Toutes ses, peintures « sont des tableaux gothiques. De là vientie seul défaut « de la Pucelle, mais dont il &ut, selon M. Despréaux» « que ses défenseurs conviennent^ le défaut , qu'on ne « la saurait lire. » '
Sans I4 langue , en un mot , l'auteur le plus divin Est toujours , quoi qu'il fasse, un méchant ëcrirain.
( Boix.B3kV , jirf: poét» )
(^) Graiis ing^nium. Gratis dédit ore n^tundo
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