‹ Théâtre complet de Voltaire, avec notes, remarques et variantesChapitre 103 sur 275 · DISSERTATION · texte numérisé non relu

DISSERTATION

L'antre est tire de la scène où Pylade dit k Electre «(u'Oresto obéit aux dicdx :

I«es arrêts du destin trompent souTent notre.ame :

.U conduit les mortels ; il dirige leurtf pas

Tar des chemins secret» qu'ils, ne connaissent pas ;

U plonge dans: l'abîme , et biéntdt en retire;

IL accable de fers , il élève à l'empiré ;

n fait trouTer la Tie au milieu des tombeaux

Le fond du rôle de Clytemnestre est tire aussi de Sophocle f quoique tempéré par la Clytemnestre d'Euripide. On voit évidemment , dans les deux poètes grecs, que Clytemnestre est souvent prête a s^attendrir. Elle so justifie devant Electre , elle entend ses reproches > et il est certain que , si Electre lui répondait avec plus de circonspection et de douceur, il serait impossible qu'aiprs Clytemnestre ne fût pas émue , et ne sentît pas des remords. Ainsi, puisque l'auteur d'Ore^/e , pour se conformer plus k nos mceurSy et pour nous toucher davantage, rend Electre moins féroce avec sa mère, il fallait bien qu'il rendit Clytemnestre moins farouche avec sa fille* L'un est la suite dé l'autre. Electre est toucliée quand sa mère loi dit 8

Met filles devant moi ne sont point étrangères;

Même en dépit d'Égistbe elles m'ont été chères :

Je n'ai point oublié mes premiers senlimens ;

E t , malgré.la lureur de ses emportemens ,

Electre , dont l'enfance a consolé sa mère

l>u sort dlpbigénitt et des rigueurs d'un père , /

£lectre, qui m'outrage et qui brare mes lois,

Datas le Ibnd de mon cœur n'a point perdu set droits.

Clyttihmestre a son tour est émue quand sa fille lui demande pardon de ses emportemens. Pouvait-elle résister k ces paroles tendres?

Eh bien ! tous désarmez une fille éperdue. JêA nature en mon cœur est toujours entoidne. Ma mère , s'il le faut, je condamne à vos piedc Cas reproches sanglant trop long-temps essuyés. Aux lers de mon tyran par Tous>mème livrée, D'E^the dans mon cœiir je vous ai séparée. Ce MUig que je vous dois ne saurait me 'trahir t J*ai plemré tnr ma mèce, et n'ai pu taus hair, etc.

SVR LÀ nAGBDIB d'OB«STE« 1 89

Mais ensuite quand cette même Electre » croyant sa mère complice de la mort d'Oreste , lui fait des reproches sanglans, et qu'elle lui. dit :

Vous n'arez plus de fils , son assassin cruel Craint les droits' de ses sœurs an trOffff paternel..,.. Aii4 si )*ai quelques droits, s'il est rrai qu'il les craigne, Dans ce sang malheUreux. que sa main les éteigne ; Qu'il achère , à vos jeux, de déchirer imon sein,- Bt si ce n'.e8t assez , prêtez-lui rotre main : Frappez ; joignez Electre À son malheureux frère ; - Frappez , dis-je*, À tos coups je connaîtrai ma mère.

Y a-t-îl rien de plus naturel que de voir Clyteronestre imtée reprendre alors toute sa dureté, et dtrek sa fille :

Va , j'abandonne Electre au malheur qui la suit ; Va, je suis Clj.temnest're , et surtout je suis reine; lie sang d'Agamemnoir n'a de droits qn^'à ma haine. C'est trop flatter la tienne , et de ma faible main Caresser le serpent qui déchire mon sein. •Fleure , tonne , gémis, j'y suis indiiFérente : Je ne Terrai dans toi qu'une esclave imprudente, Flottant entre la plainte et la témérité , Sous la puissante main de son maître irrité. Je t'aimais malgré toi : l'aveu m'en est bien triste \ Je ne suis plus pour toi que la femme d'Egisthe ; Je ne suis plus ta mère ; et toi seule as rompu Ces nœuds infortunés de ce cœur combattu , Ces nœuds qu'en frémissant réclamait la nature , Que ma fille déteste , et qu'il faut que j'abjure !

Ces passages de la pitié a la colère y ce jeu des passions, ne sont-ils pas véritablement tragiques? et le plaisir qu'ib ont constamment fait k toutes les représentations n'est-il pas un témoignage certaiç que l'auteur, en puisant également dans l'antiquité et dans la nature,. a saisi tout ce que Tune et l'autre pouvaient fournir ?

Mais quand Electre parle au tyran , son caractère inflexible est tellement soutenu, qu'elle ne se dément pas même en demandant la grâce de son frère : .

Gmcil ,' si TOUS pouvez pardonner à mon frère,

( Je ne peux oublier le meurtre de mon père ; )

Mais je pourrais du moins , muette. à votre aspect^

Me forcer au silence , et peut-être au respect. ' «

Je demande si, dans l'intrigue d'Oreste^ la plus simple sans contredit qu'il y ait sur notre tbéâtre> il n'y pas un

igO DISSIBTATKHI

iieurtttx artifice à faire aborder Oretté dans sa propre patrie par une tempête , le four même que b tyi^n iosulle aux mâues de son père ; si la rencpolre du vieillard Pammène, et la scène qu'Oreste et Pylade ont avec luij u^esl pas dans le goût le plus pur de l'antiquité^, sans en être une copie ;, et si on peut la voir sans en être attendri. La deinière scètie du second flcte entre Iphise et Electre , qui est une très belle imitation de Sophocle^ produit tout i'e£Edi qu'on en peut attendre.

L'exposition de la pièce d'Oresie me parait aussi pleine qu'on puisse la coubaktr. Le récit de la mort d'Agamemnon , dès la secoùde scène , et que l'auteur a imite d'Eschyle » mettrait seul au fait^avec ce qui le précède , le spectateur le moins instruit. Electre peut-elle , après ce récit , exprimer son état d'une manière plus précise et plus entière qu'elle ne le fait dans ces trois vers :

Je pleuce Agameraiioii, jetrembe p«ariiiifrère; . - Mes mains portent des fers, et mes yeax, pleins de pleurt, N'ont vu que des forfaits, et des persécmAirs*

Le dessein de tromper Électie pour la venger, et d'apl)Orter les cendres prétendues d'Oresie, est entièrement de Sophocle- L'oracle avait expressément ordonné qu'on vengeât la mort d'Âgaxhemnon par la liisç (/oAtWi), parce que ce meurtre avait été commis de même , et que la vengeance n'aurait pas été complète si les assassins avaient été punis par un autre que le fils d'Agamemnon, et d'une autre manière que celle qu'ils avaient employée en commettant lé crime.. Dans Euripide, Égisthe est assassine par derrière, tandis qu'il est penché sur une victime , parce qu'il avait frappé Agamcronon lorsqu'il changeait de robe pour se mettre k ïMe: cette robe était cousue ou femiée par le haut, de sorte que le roi né put se dégager ni se défendre ; c'est ce que le nouvel auteur a désigné par ces mots de vétemens de mort y et de piège.

L'auteur français n'a fait 'qu'ajouter k cet ordi^ des dieux une menace terrible, en cas qu'Oreste désobéît. et qu'il se découvrit k sa sceur. Cette sage défense était d'ailleurs nécessaire pour la réussite de spn projet. La joie d'Electre aurait assurément éclaté, et aurait découveit

SUA LA TftAGBOU Dr*OfibSTB. IQl

son frère. D'ailleors que pouvait em m favei» une prinecase malheureuse et chargée de fers? Pykde a raison de dk-e à son ami que sa sanir peut le perdre et ne saurait le servir ; ei daas utt .autre endroit :

ILeufienne cette «xngnr etn leaAv et ai p«re« Doit-on cndndjBc, ta cet liccuc , de domptet la aatiiM 1 Ah! de ^aels semimeiie te laisMè-tu troubler? Il iaut Tenger Blectre , et non la consoler.

C'est Oelte menace des dieux qui produit le nœud elle dénoûment , c'est elle qui retient d'abord Oreste « quand Electie s'abandonne au désespoir^ k. Is vue de l'urne qu'elle croit contenir les cendres de son frère ; c'est elle qui est la cause de la résolution funeuse que prend Electre de tuer son pijïpre frère » qu'elle croit l'assassin d'Oreste; c'est cette menace dès dieux qui est accomplie quand. ce Dnère trop tendre a désobéi; c'est elle enfin qui donne 'au malheureux ûreste Taveuglemcot et le transport dans lesqueb il tue sa mèré^ de sorte qu''il est puni lui-même en la punissant.

C'était une maxime reçue chez tous les anciens , que les dieux punissaient la moindre désobéissance a leurs ordres comme les plus grands crimes, et c'est ce qui rend encore plus beaux ces vei'S que l'auteur met dans la bouche d'Oreste au troisième acte :

SiemeUc jaalice, abim« impi^némible, N^ dittiagues-Tooft point le £àible «t le coi^j»ablB , £« mortel ^ui s*ëgare , ou qui brare ro$ k>i«, . Qui trahit la nature, ou qui cède à sa yolx? (*)

Ce ne sont pas Vk de ces veines sentences détachées ; ces ^ers sooit eh sentiment aussi bien qu'en maxijne : ils appartiennent k cette philosophie naturelle qui est dans le cœur , et qui fait un des caractères distincti& des ouvrages de l'euleur»

Quel art n^y a-t-il pas encore a faire pai*attre les £u-r méeides avant le crime d'Oreste , comme les divinités vengeresses du meurtre d'ÂgamemuQn , et comme les avant*courrîères du crime que son £ib va commetiie ?

(*) La «cène de la tragédie d^Oreste^ oà fte trouvaient ces ^erSt & été supprimée et remplacée par les trois premières scènes da ceftf ^ition ; on k tipavera avec lea Tariantee^

igt BISSBKTATtOir

Gela me parait très-eonforme aux idées de l'antiquité i quoique très-neuf; c'est inventer comme les anciens l'auraient fait, s^ils avaient été obligés d'adoucir le crime d'Oreste : au lieu que , dans Euripide et dans Eschyle , Oreste est livré aux Furies , pance qu'il a tué sa mère ; ici Oreste ne tue sa mère que parce qu'il est livré aux Furies; et il leur est livré, parce qu'il a désobéi aux dieux , en se découvrant k sa sœur.

Dans quels vers ces Euménides soAt évoquées !

Somënides , venez , soyez ici mes dieux ;

Accourez de Tenfer en ces horribles lieux ,

Dans ces lieux plus cruels et plus remplis de crimes /

Que vos gouffres profonds regorgeant de victimes.

Filles de la vengeance., armez-Tous ^ arroei-moi -

I<es' voici : je les vols, et les vois sans terreur: li'aspect de mes tyrans m'inspirait plus d.'liorrear, etc.

L'auteur de la tragédie d'Oreste a sans doute eu fort de tronquer la scène de l'urne. Il est vrai qu'un excès de délicatesse empêche quelquefois de goûter et de sentir des morceaux d'une aussi grande force, et des traits aussi mâles et aussi sublimes. Près de cinquante vers de lamentatioiis. auraient peut-être parti des longueurs à une nation impatiente, et qui n'est pas accoutumée aux longues tirades des scènes grecques. Cependant l'auteur a perdu le plus beau et l'endroit le plus pathétique de la pièce. A la vérité il a tâché d'y suppléer par une beauté neuve. L'urne contient, selon lui , les cendres de Plistène , fib d'Égiste*. Ce n'est point une urne vide et postiche. Lamort d'Aganiemnon est déjk k moitié vengée. Le t]rran va tenir cet horrible présent de la main de sou plus cruel ennemi; présent qui inspire et la terreur dans le cœur du spectateur qui est au fait, et la douleur dans celui d'Electre qui n'y est pas. Il faut avouer aussi que la coutume des anciens, de recueillir les cendres des morts , et principalement de ceux qu'ils aimaient le plus tendrement, rendait cette scène infiniment plus-touchante pour eux que pour nous. 11 a faUu suppléer au pathétique qu'ils y ti^uvaient par la terreur que doit inspirer ]fL vue des cendres de Plistène , première victime dé la vengeance d'Oreste. D'ailleurs la situation de l'urne dans lès mains d*Électre produit un

SUR LÀ tRÂGÉDtl^ D*0M8TB. igS

conp de théâtre a l'arrivée d'Égiste et de Clyteimiestre. La douleur même et les fureurs d'Electre persuadent le tyran de la vérité de ce que Paromène vient de lui annoncer.

Le' nouvel auteur s'est bien gardé de faire uù long récit de la mort d'Oreste en présence d'Égisthe. Ce récit ' aurait eu, dans notre langue et suivant nos mœurs ,' tous les défauts que les détracteurs de l'antiquité osent reprocher a celui de Sophocle. Le nouvel auteur suppose qu'Oreste et l'étranger se sont vus a Déifies, m Ai* sèment , dit Pylade , les malheureux s'uniàsont : trop promptement liés, promptement ils s'aigrissent. » Orestc a dit plus haut k Égisthe qu'il s'est vengé sans implorer le secours des rois. Celte supposition est simple et touta-fait vraisemblable, et je croîs qu^Egistfae » intéressé autant qu'il l'était à cette mort , pouvait s'en contenter sans entrer dans un examen plus approfondi : on croit très aisément ce que l'on souhaite avec une passion violente. D'ailleurs Clytemnestre interrompt cette conversation qui l'accable ; et l'action est ensuite si précipitée , ainsi que dans Sophocle^ qu'il n'est pas possible k Ëgisthe d'en demander ni M^cn apprendre davantage. Cependant ^ comm^ le caractère d'un tyran est toujours rempli de défiance, il ordonne qu'on aille chercher son fils pour confirmer le récit des deux étrangers.

La reconnaissance d'Electre et d'Oreste^ fondée sur la force de la nature et sur le cri du sang, en même temps que sur les soupçons d'Iphise, sur quelque»paroles équivoques d'Oreste, et sur son attendrissement, me parait d'autant plus pathétique, qu'Oreste, en se découvrant, éprouve des Combats qui ajoutent beaucoup k l'attendrissement qui naît de la silutation. Les reconnaissances sont toujours touchantes, k moins qu'elles ne soient très maladroitement traitées; mais les plus hellea sont peut-être celles qui produisent un effet qu'on n'attendait pas , qui servent k faire un nouveau nœud , k le resserrer, et qui replongent le héros dans un nouveau pénU Oii s'intéresse toujours à deux personnes malheu* reuses qui se reconnaissent après une longue absence et de grandes infortunes. Mais si ce bonheur passager tes

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