‹ Théâtre complet de Voltaire, avec notes, remarques et variantesChapitre 42 sur 275 · MADAME LA DUCHESSE DU MAINE · texte numérisé non relu

MADAME LA DUCHESSE DU MAINE

Madame,

Vous avez vu passer ce siècle admirable^ à la gloire du- <}uel vous avez faut contribue par votre goCit et par vos exemples ; -ce siècle '<|ai sert de modèle au nôtre en tant de choses, et peut>étre de reproche , comme il en servir^ à tous les âges. C'est dans ces temps* illustres que les Gondé vos aïeux, couverts de tant de lauriers, cultivaient et encourageaient les arts ; où un Bossuet immortalisait les héros, et instruisait les rois; où un Fénélon, le second des hommes dans réloquence, et* le premier dans Tart de rendre la vertu aimable, enseignait aviec tant de charmes la justice et l'humanité ; où les Racine, les Despréaux, présidaient aux belles-lettres , Lully à la musique. Le Brun à la peinture. Tous ces arts. Madame, furent accueillis surtout dans votre palais. Je mre souviendrai toujours que , presque au sortir de l'enfance, j'eus le bonheur d'y entendre quelquefois un ^omme, dans qui l'énidition la plus profonde* n'avait ppint éteint le génie, et qui cultiva l'esprit de monseigneur le duc de Bourgogne, ainsi que le vôtre et celui de M, le duc du Maine ; travaux heureux, dans lesquels il fut si puissamment secondé par la nature. Il prenait quelquefois dievant Y. A. S. un Sophocle, un Euripide ; il traduisait sur-le-champ en français une de leurs tragédies. L'admiration, l'enthoufliasme dont il était saisi, lui inspiraient défi expressions qui répondaient ii -la mâle et harmonieuse énergie des vers grecs, autant i|u'ii est possible d'eu approcher dans la prose d'une langue à peine tirée de la barbarie, et qui, polie par tant de grands auteurs, manque encore pourtant de précision, de force et d'abondance. On sait qu'il est impossible de faire passer dans aucune langne "moderne la Valeur des expressions grecques ; elles plaignent d'un trait ce qui exige trop de paroles. Un seul terme y suffît pour représenter ou une -montagne toute couverte d'arch argés de feuilles, ou tin dieu qui lance au loin ses trants, ou les sommets des rochers frappés souvent de la foudre. Non-

EPITBB À MADAME LA DUGHL3SB DU MAIRE. 89 seolemeot cette langue arait l'aTantage de remplir d'an mot l'imaginatioD ; mais chaque terme^ comme on sait, avait nae mélodie marquée, et charmait roreille, tandb qu'il étalait à l'esprit de grandes peintures. Voilà pourquoi toute traduction d'an poète grec est toujours faible, sèche et indigente. C'est du caillou et de la brique, avec quoi on veut imiter des palais de porphyre. Cependant.M. de Malézieu, par des efforts que produisait un enthousiasme subit, et par un récit véhément, semblait sQppléer à la pauvreté de la langue, et mettre dans sa déclamation toute Tame des grands hommes d'Athènes. Permettez-moi, Madame , de rappeler ici ce qu'il pensait de ce peuple inventeur, ingénieux et sensible, qui enseigna tout aux Romains ses vainqueurs, et qui, long-temps après sa ruine et celle de l'eaipire romain, a servi encoie à tirer l'Europe moderne de sa gros^ sière ignorance.

Il connaissait Athènes mieux qu'aujourd'hui quelques voyageurs ne connaissent Rome après l'avoit vue. Ce nombre prodigieux de statues des plus grands maîtres , ces colonnes qui ornaient les marchés publics, ces monumens de génie et de grandeur, ce théâtre superbe et immense, bAti dans une grande place» entre la ville et la citadelle, où les ouvrages des Sophocle et dés Euripide étaient écoutés par les Périclès et par les Socrate, et où des jeunes gens n'assistaient pas debout et en tumulte-; en un mot, tout ce que les Athéniens avaient fait pour les arts en tous les genres était présent à son esprit. Il était bien loin de penser comme ces hommes ridiculement austères, et ces faux politiques, qui blânaent encore les Athéniens d'avoir été trop somptueux dans leurs jeux publics, et qui ne savent pas que cette magnificence même enrichissait Athènes, en attirant dans son sein une foule d'étrangers qui venaient l'admirer et prendre chez elle des leçons de vertu et d'éloquence.

Vous engageâtes, Madame , cet homme d'un esprit presque universel, à traduire avec une fidélité pleine d'élégance et de force, VIphigènU en Tauride d'Euripide. On la représenta dans une fête qu'il eut l'honneur de donner à Y. A. S., fôte digne de celle qui la recevait, et de celui qui en fesait les honneurs; vous y représentiez Iphigénie. Je fus ténioin de ce spectacle; Je n'avais alors nulle habitude de notre théâtre français ; il ne m'entra pas dans la tête qu'on pût mêler de la galanterie dans ce sujet tragique. Je me livrai aux mœurs et aux coutumes de la Grèce d'autant plus aisément, qu'à peine j'en connaissab d'autres ;-j'admJrai l'antique dans toute sa noble simplicité. Ce fat là ce qui me donna la première idée de faire la tragédie â'iXdlpef sans même avoir lu celle de Corneille, Je commençai

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p«r m'essayer, ea traduisant la fameuse scène de Sophocle > qui contient la double confidence de Jocaste et d'CËdipe. Je la lus à quelques-uns de mes amis qui fréquentaient les spectacles, et à quelques acteurs ; ils m'assurèrent que ce morceau ne pourrait jamais réussir en France; ils m'exhortèrent à lire Corneille » qui l'avait soigneusement évité ; et me dirent tous que, si je ne mettais» à son exemple, une intrigue amoureuse dans Œdipe, les comédiens même ne pourraient pas se charger de mon ouvrage. Je lus donc OEdipede\Ciin^i\le, qui, sans être mis au rang de Ctnna et de Pofyeucte, avait pourtant alors beaucoup de réputation. J'avoue que je fus révolté d'un bout à l'autre ; mais il fallut céder à l'exemple et à la mauvaise coutume. J'introduisis au milieu de la terreur de ce chef- d'oeuvre de l'antiquité , non pas une intrigue d'amour^ l'idée m'en paraissait trop choquante, mais au moins le ressouvenir d'une passion éteinte : je ne parlerai point de^ce que j'ai dit ailleurs sur ce sujet.

y. A. S. se souvient que j'eus l'honneur de lire Œdipe devant elle : la scène de Sophocle ne fut assurément pas condamnée à ce tribunal ; mais vous, et M. le cardinal de Polignac, et M. de Malézieu, et tout ce qui composait votre cour, vous me blâmâtes universellement, et avec très grande raison, d'avoir prononcé le mot d'amour dans un ouvrage où Sophocle avait si bien réussi sans ce malheureux ornement étranger; et ce qui seul avait fait recevoir ma pièce fut précisément le seul défaut que vous condamnâtes.

Les comédiens jouèrent à regret VŒdipe, dont ils n'espéraient rien. Le public fut entièrement de votre avis ; tout ce qui était dans le goût de Sophocle, fut applaudi généralement, et ce qui ressentait un peu la passion de l'amour fut condamné de tous les critiques éclairés. En effet. Madame, quelle place pour la galanterie que le parricide et l'inceste qui désolent une famille, et la contagion qui ravage un pays 1 Et quel exemple plus frappant du ridicule de notre théâtre et du pouvoir de l'habitude que Corneille d'un côté, qui fait dire à Thésée :

Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste , L'absence aux vrais amans est encor plus fimeste :

et moi qui, soixante ans après lui, viens faire parler une vieille Jocaste d'un vieil amour; et tout cela pour complaire au goût le plus fade et le plus faux qui ait jamais corrompu la littérature ?

Qu'une Phèdre dont le caractère est le plus théâtral qu'on ait jamais vu, et qui est presque la seule que l'antiquité ait représentée amoureuse ; qu'une Phèdre, dis- je, étale les fureurs de cette passion funeste ; qu'une Roxane, dans l'oisiveté du se-

A MADAME LA BUCHE5SB DU MAINE. Ql

rail, •'abaadonne à l'amour et à la jalonne ; qa'Ariaoe fe plaigne au ciel et à la terre d'une infidélité cruelle; qu'Orosmane tue ce qu'il adore : tout cela est Traiment tragique. L'amour furieux, criminel, malheureux , suivi de remords, arrache de nobles larmes. Point de milieu : il faut, ou que l'amour domine en tyran, ou qu'il ne paraisse pas ; il n'est point lait pour la seconde place. Mais que Néron se cache derrière une tapisserie pour entendre les discours de sa maîtresse et de son rival ; mais que le vieux Mithridate se serve d'une ruse comique pour savoir le secret d'une jeune personne aimée par ses deux enfans ; mais que Maxime, même dans la pièce de Cinna, si remplie de beautés mâles et vraies» ne découvre en lâche une conspiration si importante que parce qu'il est imbécillement amoureux d'mi^ femme dont il devait connaître la passion pour Cinnai et qu'on dise pour raison,

Xi'amonr rend tout permis ; Un véritable amant na connaît point d'amis;

mais qu'un vieux Sertorius aime je ne sais quelle Yiriate tt qu'il soit assassiné par Perpenna, amoureux de, cette Espagnole , tout cela est petit et puéril, il le faut dire hardiment ; et ces petitesses nous mettraient prodigieusement au-dessous des Athéniens, si nos grands maîtres n'avaient racheté ces défauts, qui sont de notre nation, par les sublimes beautés qui sont unL quement de leur génie.*

Une chose à mon sens assex étrange, c'est que les grands poètes tragiques d'Athènes aient si souvent trûté des sujets où la nature étale tout ce qu'elle a de touchant, une Electre , une Iphigéoie, une Mérope> un Alcméon, et que nos grands mo' demes, négligeant de tels sujets, n'aient presque traité que l'amour, qui est souvent plus propre à la comédie qu'à la tragédie. Ils ont cru quelquefois ennoblir cet amour par la politique ; mais un amour qui n'est pas furieux est froid, et une politique qui n'est pas une ambition forcenée est plus froide encore. Des raisonnemens politiques sont bons dans Polybe, dans Machiavel ; la galanterie est à sa place dans la comédie et dans des contes , mais rien de tout cela li'est digne du pathétique et de la grandeur de la tragédie.

Le goût de la galanterie avait dans la tragédie prévalu au point qu'une grande princesse, - qui par Ion esprit et par son rang semblait en quelque sorte excusable de croire que tout le monde devait penser comme elle, imagina qu'un adieu de Titus et de Bérénice était un sujet tragique : elle le donna à traiter aux deux maîtres de k scène. Aucun des deux n'avait jamais fait de pièce dans laquelle l'amour n'eût joué un principal ou

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ua secoûd rôle; mais l'un n'avait jamais parlé au cœur que dans tes seules scènes du Gid qu'il avait imitées de l'espagnol ; l'autre, toujour» élégant et tendre, était bloquent dans tous les genres, et savant dans cet art enchanteur de tirer de là plus petite situation les sentimens les plus délicats : aussi le premier fît de Titus et de Bérénice un des plus mauvais ouvrages qu'on connaisse au théâtre ; l'autre trouva le secret d'intéresser pendant cinq actes, sans antre fonds que ces paroles: « je vous aime, et je vous quitte*» C'était à la vérité une pastorale entre un empereur, une reine et un roi, et une pastorale cent fois moins tragique que les scènes «intéressantes du Pastor fido, €e succès avait persuadé tout le public et tous les auteurs que l'amour seul devait être à jamais l'ame de toutes les tragédies.

Ce ne fut que dans un âge plus mûr que cet homme éloquent comprit qu'il était capahle de mieux faire, et qu'il se repentit davoir affaibli la scène par tant de déclarations d'amour, par tant de sentimens de jalousie et de coquetterie, plus dignes, comme j'ai déjà osé .le dire, de Ménandre que de Sophocle et d'Euripide. Il composa son chef d'œuvred'^f/ia/te; mais quand il se fut ainsi détrompé lui-même, le public ne le fut pas. encore. On ne put imaginer qu'une femme, un enfant et un prêtre pussent former une tragédie intéressante : l'ouvrage le plus apr prochant de la perfection qui soit jamais sorti de la main des hommes, resta long- temps méprisé, et son illustre auteur mourut avec le chagrin d'avoir vu son siècle éclairé, mais corrompu, ne pas rendre justice à son chef-d'œuvre.

Il est certain que, si ce grand homme avait vécu, et s'il avait cultivé un talent qui seul avait fait sa fortune et sa gloire, et qu'il ne devait pas abandonner, il eût rendu au théâtre son ancienne pureté, il n'eût point avili par des amours de ruelle les grands sujets de l'antiquité. Il avait commencé VlphlgènU en Tauridcy et la galanterie n'entrait point dans son plan : il n'eût jamais rendu amoureux ni Agamemnon, ni Oreste, ni Electre , ni Téléphonte, ni Ajax ; mais ayant malheureusement quitté le théâtre avant que de l'épurer, tous ceux qui le suivirent imitèrent et outrèrent ses défauts, §ans atteindre à aucune de ses beautés. La morale des opéras de Quinault «ntra dans presque toutes les scènes tragiques : tantôt c'est un Alcibiade qui avoue que dans ses tendres mon^ens il a toujours éprouvé qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé; tantôt c'est une Ames< tris, qui dit que :

La fille d'un grand roi

BriUe d'un feu secret, sans honte et sans effroi.

A MADAME LA DiJCBBSSB hV MAIHB. qS

Ici un Agnoiiide^

I>e 1^ belle Chrysis en tout lieu suit les pat, Adorateur conatant de ses divins appas.

lie féroi^e Arminius, ce défenseur de la Oermanie, proteste « qu'il Tient lire son sort dans les yeux d'Isménie ; » et Tient dans le camp de Tarus pour Toir « si les beaux yeux de cette Is' ménie daignent lui montrer leur tendresse ordinaire. » Dans jinuuîs, qui n'est autre chose que la Mérope chargée d'épisodes romanesques, une jeune héroïne, qui depuis trois jours a tu un moment dans une maison de campagne un jeune inconnu dont elle est éprise, s'écrie aTec bienséance :

C/est ce mdme inconnu; pour mon repos , hélas ! Autant qu'il le devait, il ne se cacha pas ; .Et pour quelques momens qu'il s'offrit à ma vue , Je le vis, j^ea rougis ; mon ame en fut ëmue.

Bans MhénaïSf un prince de Perse se déguise pour aller Toir sa maîtresse à la cour d'un empereur romain. On croit lire enfin les romans de Mademoiselle Scudér i, qui peignait des bourgeois de Paris sou^ le nom de héros de l'antiquité.

Pour achcTer de fortifier la nation dans ce goût détestable , et qui nous rend ridicules aux yeux de tous les étrangers sensés, il ài'riTa^ par malheur, que M. de Longe-Pîerre, très zélé pour l'antiquité, mais qui ne connaissait pas assez notre théfttre , et qui ne traTaillait pas assez ses Ters, fit représenter son Electre, 11 faut aTouer qu'elle était dans le goût anti<fbe : une froide et malheureuse intrigué ne défigurait pas ce sujet terrible; la pièce était simple et sans épisode : ToiU ce qui lui Talait aTec raison la fkTeur déclarée de tant de personnes de la première considération, qui espéraient qu'enfin cette simplicité précieuse, qui aTait fait le mérite des grands génies d'Athènes, pourrait être bien re^ie à Paris, où elle aTait été si négligée.

Vous, étiez. Madame, aussi bien que feu madame la princesse de Conti, à la tête de ceux qui se flattaient de cette espérance; mais malheureusement les] défauts de la pièce française l'emportèrent si fort sur les beautés qu'il aTait empruntées de la Grèce, que tous aTOÛates, à la représentation, que c'était une statue de Praxitèles défigurée par un moderne. Vous eûtes le courte d'abandonner ee qui en efPet n'était pas digne d'être spiilenu, sachant très-bien que la faTeur prodiguée aux mauTaîs ouvrages est aussi contraire aux progrès de l'esprit que le déchaînement contjre les bons. Mais la chute de cette Electre fit en même temps grand tort aux partisans de l'antiquité : on se prévahit tiès mal à propos des défauts dç la copie contre le mé*

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rite de l'original ; et, pour achever de corrompre le goût de U nation, on se persuada qu'il était impossible de soutenir sans une intrigue amoureuse, et sans des aventures romanesques, ces sujets que les Grecs n'avaient jamais déshonorés par de tels épisodes; on prétendit qu'on pouvait admirer les Grecs dans la lecture^ mais qu'il était impossible de les iroiler, sans être con* damné par son siècle : étrange contradiction ! car, si en effet la lecture en plaît, comment la représentation en peut-elle déplaire F

U ne faut pas, je l'avoue, s'attacher à imiter ce que les anciens avaient de défectueux et de faible : il est même très vraisemblable qne les défauts où ils tombèrent furent relevés de leur temps. Je suis persuadé. Madame, que les bons esprits d'Athènes condamnèrent, comme vous, quelques répétitions, quelques déclamations, dont Sophocle avait chargé son Electre; ils durent remarquer qu'il ne fouillait pas assez dans le cœur humain. J'avouerai encore qu^il y a des beautés propres, non-seulement à la langue grecque, mais aux mœurs, au climat, au temps qu'il serait ridicule de vouloir transplanter parmi nous. Je n'ai point copié V Electre de Sophocle, il s'en faut beaucoup; j'en ai pris, autant que j'ai pu, tout l'esprit et toute la substance. Les fêtes que célébraient Egisthe et Glytemnestre, et qu'ils appelaient les festins d'Âgamemnon, l'arrivée d'Oreste et de Pylade, l'urne dans laquelle on croit que sont renfermées les cendres d'Oretfe , l'anneau d'Agamemnon , le caractère d'Electre, celui d'Iphise qui est précisément la Ghrysothémis de Sophocle, et surtout les remords de Glytemnestre, tout est puisé dans la tragédie grecque ; car lorsque celui qui fait à Glytemnestre le récit de la prétendue mort d'Oreste lui dit: « Eh quoi, madame, cette mort vous afflige f » Glytemnestre répond: « Je suis mère, et par là malheureuse; une mère, quoique outragée, ne peut haïr son sang: » elle cherche même à se justifier devant Electre .du meurtre d'Agamemnon : elle plaint sa fille ; et Euripide a poussé encore plus loin que Sophocle l'attendrissement et les larmes de Glytemnestre : voilà ce qui fut applaudi chez le peuple le plus judicieux et le plus sensible de la terre: voilà tout ce que j'ai vu senti par tous les bons juges de notre nation. Rien n'est en effet plus dans la nature qu'une femme criminelle envers son époux, et qui se laisse attendrir par set cnfans, qui reçoit la pitié dans «on cœur altier et farouche , qui s'irrite, qui reprend la dureté de son caractère quand on lui fait des reproches trop violens, et qui s'apaise ensuite par les soumissions et par les larmes : le germe die ce personnage était dans Sophocle et dans Euripide, et je l'ai déve-

A MADAXB LA DVCBX89B DU IfilVE. qS

loppé. Il n'appartient qu'à l'ignorance et à la préiomptîon^ qaî ca est la aixite, de dire qu'il n'y a rien k imiter dans les anciens; il n'y a point de beautés dont on ne trouve chez eox les semences.

Je me suis imposé, surtout, la loi de ne pas m'écarter de cette simplicité tant recommandée par les Grecs^ et si difficile à saisir:. c'était là le vrai caractère de l'invention et du génie; c'était l'essence du théâtre. Un personnage étranger, qui dans i'CEdipe ou dans Electre ferait un grand rôle, qui détournerait sar lui l'attention, serait un monstre aux yeux de quiconque connaît les anciens et la nature, dont ils ont été les premiers peintres. L'art et le génie consistent à trouver tout dans son sujet, et non pas à chercher hors de sou sujet. Mais comment imiter c<ftte pompe et cette magnificence vraiment tragique des vers de Sophocle, cette élégance, cette pureté, ce naturel, sans quoi un ouvrage (bien fait d'aUleurs) serait un mauvais ouvrage f

J'ai donné au moins à ma nation quelque idée d'une tragédie sans amour, sans confidens, sans épisodes ; le petit nombre des partisans du bon goût m'en sait gré, les autres ne reviennent qu'à la longue, quand la fureur du parti, l'injustice de la persécution et les ténèbres de. l'ignorance sont,dissipées.G'est à vous. Madame, à conserver les étincelles qui restent encore parmi nous de cette lumière précieuse que les anciens nous ont transmise. Nous leur devons tout : aucun art n'est né parmi nous, tout y a été transplanté; mais la terre qui porte ces fruits étrangers s'épuise et se lasse ; et l'ancienne barbarie, aidée de la frivolité, percerait encore quelquefois malgré la culture; les disciples d'Athènes et de Rome deviendraient des Goths et des Tandales, amollis par les niœurs des sybarites^ sans cette protection éclairée et attentive des personnes de votre rang. Quand la nature leur a donné ou du génie ou l'amour du génie, elles encouragent notre nation, qui est plus faite pour imiter que pour inventer, et qui cherche toujours dans le sang de ses maîtres les leçons et les exemple^ dont elle a besoin. Tout ce que je désire. Madame, c'est qu'il se trouve quelque génie qui achève ce que j'ai ébauché, qui tire le théâtre de cette mollesse et de cette afféterie où il est plongé, qui le rende respectable aux esprits les plus austères, digne du théAti*e d'Athènes, digne du très petit nombre de chefs-d'œuvre que nous avons, et enfin- du «nffirage d'un esprit tel que le vôtre> et de ceux qui peuvent vous ressembler..

PEBS0T91VAGES.

Oreste, fils de Clytemnestre et d'AgamemiiOD. ELECTRE^ ) ,,^

j > sœurs dOreste.

Glytemnestre 9 ëpouse d'Égîsthc.

Égisthe, tyran d'Argos.

Pylade , ami d'Oresle.

Pammène 9 vieillard attache a la famille d'Agamemnon. ,

DiMAS , officier des gardes.

Saite.

La scène est pi es d'Argos.

OcestelatlKcaxl àl esimoit-)e3ue mears 1

ORESTE

TRAGÉDIE

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