‹ Théâtre complet des LatinsChapitre 43 sur 154 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

i. — Donat prétend que le commencement de cette scène serait tragique , et non comique, si le mot d'autour n'y était employé : n'unis . cothurnati et tragici in hac scena dolores essent , non corn ici , nisi adderet ex amore. Donat ignorait-t-il que l'amour n'est pas exclu de la tragédie ? Ignorait-t-il que dans les grandes passions la comédie élève son style ? Inierdum vocem comoedia toiiit. ( Hor. Art. poet. ) Pa m phi le est dans une situation -violente. Il revient d'un voyage qu'il a fait contre son gré et par complaisance pour son père. Sa navigation a été dangereuse. En débarquant, il apprend de Parmenon qu'une épouse tendre» ment aimée n'est plus chez lui , et ne veut plus voir sa mère. Térebce aurait mal connu le cœur humain , il n'aurait pas mérité d'être cité avec éloge par Horace , s'il n'avait mis dans la bouche de ce jeune homme des expressions conformes à son état. H se serait attiré les huées des gens de goût et du peuple.

Si dicentis erunt fort unis absona dicta.

Romani to Lient équités jj édites que cuckinum.

( Hor. Art poet )

M. Guyet fait plusieurs changements dans les quatre premiers vers de cette scène. Entre autres mots il retranche homini du premier vers. Ce mot en effet parait inutile; il est renfermé dans nemini, puisque ncmo est formé de nullus Jiomo. On n'a point suivi la correction de M. Guyet. .La situation de Pamphile justifie cette redondance. Térence l'emploie pareillement dans Y Eunuque, acte III, scène. 6. Cherée, transporté de joie, dit , en sortant de la maison de Thaïs : Num quis hic est? Nemo est. Num quis hic me sequitur? Nemo Homo est

^ a. — Nam nos omnes. Ici nos omnes est pour nobis omnibus, par un changement de cas assez ordinaire aux auteurs. JSos omnes, questo e-

nno nominativo , a scambio di dativo , dit la Glose italienne. On trouvera «ne pareille transposition de cas dans la même scène.

Non maxumas , quae maxumae sunt interdum irae, injurias

Faciunt.

Pour que la construction fût régulière, maxumas injurias devrait être •au nominatif, et maxumae irae à l'accusatif. Les rhéteurs appellent cette transposition hypallage. Ovide l'emploie au commencement de ses Métamorphoses.

In nova fert animus mutatas dicere formas Corpora.

Ce changement est une élégance de la part d'Ovide, au jugement de Vossius. Ut qui de corporum conversione esse dicturus, a <verborum corner* sione auspicaretur. Ovide voulant parler de ia transformation des corps, a commencé par la transposition des mots. Vossius n'aurait-il point supposé à Ovide une attention minutieuse trop au-dessous de ce grand poète ?

3. — Curns facile situ est, etc* // est déjà facile d'imaginer, sans que je le dise , combien le mariage me causa de chagrin. Cette explication contredit formellement Mi Guyet , et la traduction attribuée à MM. de Port-Royal. Ils veulent que ce vers ,

Jam in hoc re, ut taceam, cuivis facile scitu est, quamfuerim miser,

signifie , on sait assez , sans que je le dise , combien j'ai souffert dans ce premier amour. On s'est bien gardé d'adopter ce sentiment. Il choquerait les vers qui suivent immédiatement, dont le sens est clair.

Tamen numquam ausus sum recusare eam , quam milii obtrudit pater ;

Vix me illum abstraxi, atque impeditum in ea expedivi animum meum :

Vixque hue contuleram, etc.

Pamphije peut-il raisonnablement dire qu'il fut malheureux dans son amour pour Bacchis , et que cependant il n'osa refuser l'épouse que son père le forçait de prendre ?

4» — Uxorem Philumenam pavitare , nescio quid dixerunt. On a traduit ainsi : On a dit que votre épouse avait je ne sais quelle indisposition, d'après Donat, qui dit pavere et timere, et ad corporis et ad animi perturbatfonem veteres referebant. On n'a point suivi Palmeriut. qui

i5o NOTES PHILOLOGIQUES.

veut que ces mots soient prononcés par Pamphile. Pour donner quel-, que vraisemblance à son opinion, Palmerius suppose que Pamphile. entend les servantes dire dans la maison , Philumena parit, et que se trompant sur le mot parit, qu'il a mal entendu et qu'il ne peut supposer , il répète un mot à peu près semblable , et dit pavitare. Cette conjecture , toute hasardée qu'elle est , serait supportable , sans ce que dit Pamphile à Parmenon : interii ! cur mihi id non dixti? Il ne peut pas reprocher à son Valet de lui avoir celé la maladie de sa femme ; il ne sait pas encore que le valet en a connaissance. Madame Dacier veut lire me celant, au lieu de me celas , dans ce même vers. Elle n'a pas fait attention que Pamphile n'a vu que Parmenon depuis son arrivée , et qu'il est le seul qui puisse lui céder quelque chose.

5. — Madame Dacier a voulu faire Pamphile plus amoureux de sa femme qu'il ne l'est en effet. Elle traduit ce vers :

« Nam si periculumullum in te inest , periisse me un a ha ud duhium 'st. »

de cette manière; ah, s'il y à du danger pour votre vie, je mourrai infailliblement.

Pour donner cette explication , madame Dacier ne rend point le mot una. Elle trouve , dit-elle , beaucoup d'art à Térence d'avoir fait paraître Pamphile éperdument amoureux de sa femme , au moment oh il va être témoin de la chose du monde la plus effroyable pour un mari, et cela afin que le contraste soit plus sensible,.. Il ne dit pas si vous mourez , mais s 'il y a du danger. Ces réflexions sont belles , mais elles portent à faux. Periisse una haud dubium 'st veut dire très-clairement , sanê doute je suis déjà mort avec vous. On avouera, si madame Dacier le veut, que le discours de Pamphile même, avec cet adoucissement , je mourrai , au lieu de je suis déjà mort, n'est pas trop conséquent. En effet, si la vie de Philumène n'est qu^en danger, elle ne mourra pas; si elle ne meurt pas , Pamphile ne peut pas mourir avec elle ; car on ne meurt pas de compagnie avec des gens qui ne meurent point. Tout cela est vrai; mais cette vérité n'empêche pas qu'il ne faille traduire ce que Térence a dit , et déraisonner avec lui quand il déraisonne.

Les partisans de madame Dacier trouveront cette réfutation amère, Les geus de goût diront qu'elle n'est pas faite sérieusement ; ils no

NOTES PHILOLOGIQUES. i5i

«roiront pas que Térence m'ait paru déraisonnable, pour avoir fait déraisonner un jeune homme aussi troublé que Pamphile.

Page 1