‹ Théâtre complet des Latins (volume 2)Chapitre 125 sur 128 · I. De la Tragedie latine, en général · texte numérisé non relu

I. De la Tragedie latine, en général

Ir n'est pas un érudit, pas un critique qui n ait écrit, et ne repéte journellement ' que les Latins ont emprünté aux Grecs le genre de la tragédie; qu'ils ne l'ont cultivé que très-tard, et que conséquemment on ne devrait point se servir de la dénomination, tragédie latine (1 ). Cette opinion, quoique généralement admise, n'est vraisemblablement qu'une erreur; mais il faudrait , pour la réfuter, rassembler ici tant de preuves, de citations , d'arguments plus ou moins concluants , que je craindrais d'ennuyer le lecteur. Et après tout cet étalage d’érudition, et malgré tous mes efforts pour le convaincre, il pourrait bien finir la discussion par ces

2e . ' . EN U mots : Que m importe! mots terribles pour quiconque

(1) Foy. La. Harpe, Cours de lütérature, Appendice au chap. V. — Ginguené, Histoire littéraire. d'Italie. tom. VI, p. 9 , etc..

se livre à des recherches laborieuses sur l'ancienne littérature des nations. Je ne m arréterai donc qu'un instant sur une question qui, pour étre convenablement examinée , exigerait au moins un volume.

Je reconnaitrai d'abord que le petit nombre de tragédies latines que nous possédons, sont presque toutes imitées ou méme traduites du grec: il en est de méme des comédies de Plaute et de Térence ; mais il ne s'ensuit pas de là , qu'avant qu'ils missent à contribution la littérature dramatique de la Grèce, les Italiens n'eussent pas un théátre national. Nous savons que dés la plus haute antiquité , et avant méme que Rome eût fait des progrès sensibles dans la civilisation, les Étrusques avaient de grandes et belles institutions tant religieuses que civiles et morales. Ce fut d'eux que les Romains empruntèrent leurs fêtes, les faisceaux consulaires, la chaise curule ; et aussi, l’art des aruspices, les combats de gladiateurs , les bacchanales , et les représentations scéniques. Un mat étrusque , kister, devint le nom des comédiens à Rome, et a passé jusqu'à nous, dans le mot Aiszrion.

Les habitans des parties méridionales de la Péninsule avaient aussi, non moins anciennement peut-être , des spectacles dramatiques, Qui ne connait les 4ftellgnes, pièces qui, dans le principe, étaient décentes et morales. C'étaient des drames dont le sujet était pris dans l'histoire du pays, ou dans la mythologie, des espèces de tragédies enfin. Ces piéces ne changérent de ca-

ractére qu aprés que la superbe, l'opulente Rome voulut joindre ce genre de spectacle à tous ceux qu'elle avait déjà réunis dans ses murs. De graves et sérieuses qu elles étaient, les atellanes devinrent satiriques et obscènes. La licence de ce spectacle était telle, que, sous Tibôre, le sénat chassa les histrions de toute l'Italie (1). - Toujours est-il que l'on connaissait, en différentes contrées de l'Italie, plusieurs genres de spectacles dramatiques , long-temps avant que Rome instituát des jeux scéniques, D’après Tite-Live (2) les histrions n'y furent appelés que l'an 590 de sa fondation, Pendant près .d'ug siècle et demi, on se contenta de ce spectacle tont national; mais il parait qu'en l'an 514 , un poète, Livius Andronicus, essaya dé donner des tragédies imitées du grec, et que sa tentative réussit. JVaevius le.suivit de près, et fut suivi à son tour d Ennius, de Paawius et des deux Accius ou Attius. Nous ne possédons aucune piéee entiére de tous ces poétes; et les courts fragments de quelques-unes de leurs pro- | ductions que l'on trouve dans plusieurs auteurs anciens, ne peuvent eg aucune fagon nous. faire juger ni de leur genre, ni de Jeur mérite. Tout ce qu ils nous ap: prennent, c'est que Pacuvius avait composé les tragédies d Anchise, d'Antispe, du Jugement des armes, d'#talante, À Hermione, de Médés, etc. ; Accius, celles

(1) Fer. Tacite, Aunal. 1. IV, (») Déc. 1. VII.

d'Achille, d' Egisthe, d'Alceste, d' 4lcmacon, d' Hécube, de Méléagre, de Menalippe, de Neoptoleme. etc. Presque tous ces titres sembleraient indiquer des traductions de pièces grecques; mais ils en avaient également composé qui, aussi d’après les titres , n'avaient ren de grec, et devaient étre, tant par les sujets que par les caractères, exclusivement /atines. Telles étaient le Paulus et la Tunicularia de Pacuvius, le Brutus et le Decius du poète Accius.

Ainsi l'on jouait sur les théátres de l'Italie, et méme ensuite sur ceux de Rome , des piéces de différents genres et méme des tragédies purement latines, avant les copies ou imitations de pièces grecques , que l'on essaya plus tard d'y faire prévaloir ; ainsi, méme aprés cette espéce de révolution, les piéces de l'ancien genre ue furent pas entiérement abandonnées ; elles étaient représentées en concurrence avec les piéces grecques. En effet un spectacle à Rome se composait ordinairement de trois pieces de différents genres, d'une :ragedie ou comédie, proprement dite d'origine ou grecque . ou latine; d'une atellane, pièce qui (tant que le genre nen fut point corrompu , dégradé ) tenait le milieu entre la tragédie et la comédie, et avait le plus grand rapport avec ces pièces grecques appelées saires , ( uniquement parce que des satyres y jouaient toujours un rôle quelconque ) ; et enfin, une de ces espèces de farces qui sappelaient exodes ou tout simplement sa-

tires, que l'on ne doit pas confondre avec les #aber-

OBSERVATIONS. 415 nariaé, pièces d'un trés-bas comique sans-doute, mais plus décentes encore que les exodes (1).

. Ce fut un goût, une manie des Romains ,. à une certaine: époque, de ne trouver rien de beau, ni de bon , que ce qui venait de la Gréce : Juvenal s'en moque dans une de ses satires. Omnia graece , ditil ; et il ajoute que jusques aux femmes, concumbunt graece. Il n'est pas étonnant ue pour plaire à des spectateurs ainsi disposés, les poétes latins aient imité les productions du théátre grec. Mais, dans cette méme satire de Juvenal (1), nous voyons que les atellanes et les exodes, spectacle vraiment national , n'avaient pas été du moms bannies du théâtre : nous devons croire que

l'ancienne tragédie latine n'y était pas non plus entièrement proscrite. — o T

Au reste il me parait que les tragédies, soit qu elles fussent ou d'origine latine ou traduites du grec, étaient beaucoup plus du goût des Romains que les comédies, du moins que les comedies régulières , et telles que les composant Plaute et Térence. Nous avons vu ce dernier poète se plaindre amèrement dans un de ses

prologues ,.de ce que le peuple faisdit quelquefois in-

(1) Tel est l'avis de Dacier, dans son commentaire sur le 238^ vers de l’Ært poétique d Horace. Mais j'avoue qu'il faudrait plus de preuves qu'il n'en apporte , pour croire que ces trois genres de piéces se jouassent ordinairement à Rome , le méme jour et sur le méme théâtre. |

(1) Satire VI.

terrompre la représentation de ses pièces, et demasdait à la place des spectacles à machines , dans lesquels on faisait passer sous ses yeux des bataillons armés , des chars, des animaux feroces de toute espéce , etc. Or, dans les tragédies, il pouvait presque toujours satisfaire complétement ce goüt; elles exigaient, en effet, comme je le prouverai bientôt, des décorations trés- multipliées , offraient un spectacle pompeux.

Horace , dans son art poétique, témoigne son estime pour la tragédie, en s'arrétant sur ce genre plus que sur tous les autres, et en traçant minutieusement les règles de ce poéme (1). Et Quintilien, qui avoue que les Romains étaient faibles dans la comédie ( iz comedia maxime claudicamus:) , cite avec éloges plusieurs tragédies de poètes Latins, et entre autres la Medee d'Ovide (2). Non-seulement les grands potes, mais les orateurs les plus distingués de Rome s'exercaient dans le genre de la tragédie. Cicéron avait traduit en vers latins un grand nombre des tragédies grecques ; et, s'il faut en croire Servius, Virgile avait composé , pour la femme du poète Varius, avec laquelle il vivait, une tra-

(x) Dacier a fort bien démontré dans ses notes, que l'on a cru mal à propos qu'Horace, en plusieurs endroits , s'occupait du peeme épique, tandis que c'est vraiment le genre de la tragédie, que ses leçons ont pour principal objet. — Foy. les remarques de Dacier sur l'Epttre aux Pisons.

(3) Quintil. Zastit. orator. 1. X.

gédie , que le complaisant époux trouva si bonne qu'il la donna sous son nom.

Il ne faudrait pas croire que les tragédies jouées sur le théátre de Rome fussent servilement traduites du grec. Comme toutes les plantes exotiques , ces piéces étrangéres éprouvaient de sensibles altérations en changeant de climat. Les auteurs Latins avaient soin de les approprier aux goûts, aux habitudes de la nation à laquelle ils les destinaient. Or, quels étaient ces habitudes et ces goüts! C'est ce que je vais rapidement examiner.

Horace nous explique pourquoi la tragédie plaisait particulièrement au peuple romain; c'est que ce peuple avait de la grandeur et de la fierté; qu'il avait quelque chose de ce caractère que l'on retrouve fréquemment dans les héros de tragédie.

Et placuit sibi natura sublimis et acer.

Nam spirat tragicum satis, et feliciter audet (1).

Élevé aussi au milieu des discussions , des querelles du Forum , habitué aux arguties des philosophes , aux déclamations des rhéteurs , il aimait à entendre les personnages sur le théátre , se combattre tour-à-tour par des arguments plus ou moins subtils, prodiguer les vers brillants et sententieux. Ses oreilles étaient aussi

devenues très-sensibles au rithme, à l'harmonie des

(1) Epist. 11. 1. IL v. 165.

vers , depuis qu'il avait eu des poètes, tels que les Virgile et les Horace ; il eüt été choqué d'un vers défectueux ou sans élégance. Enfin les enceintes destinées aux représentations scéniques étant d'une trés- vaste étendue , les acteurs se voyaient obligés de forcer la voix pour se faire entendre; il fallait donc que des flütes leur donnassent sans cesse le ton qu'ils devaient prendre , et soutinssent méme leurs voix pendant tout leur róle.

On sent déjà combien toutes ces circonstances devaient entraver le génie d'un poéte , qui voulait composer une tragédie. Ce n'était pas dans des vers graves et parsemés de sentences, qu'il pouvait exprimer la passion ; ni dans des vers bien symétriques et excessivement travaillés, qu'il pouvait développer un sentiment ou vif ou délicat , en retracer toutes les nuances. Il fallait aussi qu'il s’interdit la plupart de ces détails si nécessaires au. développement de l'action, pour ne présenter póur ainsi dire, que des masses : et dès-lors il ne devait plus prétendre à exciter, ou du moins à soutenir l'intérét ; l'intérét qui fait le principal charme de nos piéces modernes.

Ce n'est pas tout. Le poète tragique était obligé à bien d'autres concessions. À Rome, tout le monde, méme la plus vile populace, avait droit d'occuper le théâtre, Il s'élevait souvent des rixes bruyantes entre les plébéiens, qui étaient, ou du moins se croyaient libres, et les chevaliers , qui n'étaient pas moins fiers de leur titre

et de leur prééminence. Ceux-là qui , comme le dit Horace , étaient bien supérieurs en nombre , mais non pas en vertu, étaient toujours préts à en venir aux mains avec des hommes qu'ils ne voyaient point sans jalousie :

.N umero plures, virtute et honore minores, Indocii, sotique y et depugnare parat $$ déscordet eques...

Il suffit au reste qu'on se représente une enceinte remplie de trente ou quarante mille spectateurs de tout rang , de toute classe, tous se croyant des droits égaux, pour que l'on ne doute pas de la presque impossibilité d'y établir le calme, le silence nécessaire pour que l'attention puisse long-temps se fixer sur les mémes objets. C'était l'image d'une mer continuellement agitée, et souvent orageuse. Le poète ne pouvait offrir que de rapides tableaux à une foule si nombreuse ; c'était par les tableaux qu'il faisait passer rapidement sous ses yeux qu'il devait chercher à l'amuser ; et plus ils étaient étonnants et bizarres, plus il était sür de la captiver. J'ai déjà dit comment les spectateurs integrompaient souvent la représentation d'une piéce, soit comique soit tragique, pour demander des pantomines ou des lutteurs , ce qui faisait le désespoir des poétes. Pendant quatre heures et plus, ce peuple voyait avec plaisir défiler sur la scène, des escadrons , des chars, l'équipage d'une armée, des rois esclaves, les mains liées 12. 27

derrière le dos ; il regardait avec enthousiasme porter en triomphe des villes d'ivoire , et méme voguer des vaisseaux sur une mer lointaine. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les chevaliers eux-mêmes préféraient , comme le peuple, ces spectacles faits uniquement pour les yeux. En tout ceci, je ne fais que suivre pas à pas Horace : écoutongle encore. Où pourrions-nous trouver un peintre plus fidèle des mœurs et des goûts du peuple

de son siécle ?

etm n His ptetecuta, gaudet ;

Verum equitis quoque migravit ab aure voluptas Omnis ad incertos ocultos et guudia vana.

Quattuor aut plures aulea premuntur in horas, Dum fugiunt equitum turme , peditwm que catervoc : Moa trahitur manibus regum fortuna retortis ; Esseda festinant , pilenta , petorrita, naves ; Captivum portatur ebur , captiva Corinthus.

$4 foret in terrás, riderct Democritus , seu Diversum conf'usa genus panthera cameto ,

Séve etephas albus »utgi converteret ora :

Spectaret populum ludis attentius ipsis

Ut sibi præbentem mimo spectacuta ptura.

D'après cet exposé qu'on ne peut taxer d'inexactitude, des goüts et des habitudes du peuple Romain , i| ne sera pas difficile de se faire une idée du genre des tragédies destinées à faire partie des jeux auxquels on l'appelait dans les grandes solennités publiques. D'abord le sujet devait offrir des situations fortes et terribles; au lieu d'expliquer graduellement, dans un

remier acte, les antécédents, et préparer le nœud le l'action, comme on fait aujourd'hui, mais ce qu'il 'üt été impossible de faire devant des spectateurs dont n ne pouvait exiger une longue attention , le poète e hátait d'expliquer toute sa fable dans une première cène, ou prologue. Le chœur succédait , et le rithme des rers qui n'était plus le méme, la musique qui accompanait les voix, les décoratios qui changeaient à vue, les lanses ou évolutions de toute espéce qui s'exécutaient, néme pendant les chants, tout cela rompait la monotonie, "ennui de la déclamation. Aussi aprés deux ou trois scènes qui forment chaque acte , lequel est ordinairement trèscourt, le chœur vient aussitôt occuper la scène, et marquer les intervales qui coupent l’action. Chaque scène au reste , est presque toujours à elle seule un tableau qui, à la vérité, tient à l’action principale; mais dans lequel les effets ne sont point préparés par des gradations ingénieuses. Les situations arrivent brusquement et sans art. | On doit s'apercevoir que jusqu'ici la tragédie latine offre beaucoup de rapports avec l'espéce de drame que les Francais appellent grand opéra. Dans l'une comme dans l'autre, point de véritable intérét ; mais de continuels tableaux, des chants, des chœurs, de la ^ musique, des danses, de fréquents changements de dé corations. Voici en quoi elle en diffère essentiellement. Le style des tragédies latines était guindé, élégant, il est vrai, harmonieux , mais ampoulé à l'excès. Les

interlocuteurs ne parlent entre eux que par sentences; les dialogues sont des déclamations, des plaidoyers : le sentiment ne s'y montre qu'à de rares intervalles ; ou plutót les passions n'y ont pas leur langage vrai, naturel. Partout de l'exagération et de l'enflure.

Ce sont là sans doute des défauts pour nous; ce n'en était pas pour les Romains. Cependant quelques hommes instruits, et qui avaient formé leur goût par la lecture et l'étude des originaux grecs, essayaient vainement de rappeler les auteurs dramatiques latins aux régles tracées par Aristote ou plutót par la nature. Mais c'était leur conseiller de renoncer à des succés certains, à la gloire. Horace, dans son art poétique, fait une longue énumération de tous les défauts qu'il avait remarqués dans les tragédies de son temps. ll ne parait pas que ses reproches aient eu aucun résultat; car les défauts qu'il indique et qu'il blâme, sont précisément ceux qui nous blessent dans les tragédies qui sont parvenues jusqu'à nous, et qui certainement ont été composées assez long-temps aprés l'époque oü vivait notre poéte.

C'est à tort que nous présumerions que les Romains possédaient des tragédies moins défectueuses, ou d'un tout 'autre genre que les piéces en petit nombre, qu'un heureux hasard nous a conservées. Toutes devaient avoir été composées d'aprés les mémes principes, dans le méme goüt. Quand méme nous ne croirions pas devoir en juger d'aprés les données que nous fournit le carac-

OBSERVATIONS. ba

tère bien connu du peuple romain, l'idée que nous en donne Horace dans son Art poétique ne nous permettrait pas d’avoir à cet égard une autre opinion. Examinons donc et jugeons, non d’après les règles que nous avons adoptées dans la composition de nos tragédies françaises, mais d’après la position des auteurs latins, et les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient , le recueil de tragédies qui porte le nom de Sénèque, et regardons-les comme des copies exactes de celles qui ont été perdues. Qu'elles soient pour nous comme le vrai type du genre de la tragédie latine.

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