I. Des tragedies de Sénèque
En reprenant cette question : Ces tragédies sont-elles bien de Sénéque le philosophe, du professeur de Néron? je craindrais de fatiguer les lecteurs , qui ont pu voir; dans la dissertation en téte de ce ce volume, tous les arguments , toutes les autorités pro et contra , et se seront sürement décidés ou pour l'affirmative ou pour la négative. Mais qu'il me soit permis pourtant d'exposer mon opinion particulière, et, du moins en partie, les motifs qui me l'ont fait adopter.
Ce n'est que long-temps aprés le siècle où vivait Sénéque le philosophe, que l'on s'est avisé de lui refuser l'honneur d'avoir fait, outre ses ouvrages moraux, les tragédies, lesquelles portent cependant son nom dans les plus anciens manuscrits. Si Quintilien, en ci
tant ses poëmes , et un demi-vers de sa Medee , ainsi qu'un passage d'une autre de ses pièces, ne se donne pas la peine de désigner Sénèque Ze philosophe, c'est quil ne pouvait supposer que l'on élevát à cet égard le moindre doute. On ne connaissait pas d'autre Sénéque, qui réunit la double qualité de poéte et d'orateur , et qui offrit, dans les deux genres, à la jeunesse , des modéles d'un style que Quintilien jugeait dangereux d'imiter de trop prés, quod abundat dulcibus vitüs. Et il ajoutait : multa enim probanda in eo, multa enim admiranda sunt : eligere modo cura sit, quod utinam ipse fecisset.
C'est aussi parce qu'ils ne pouvaient penser qu'on ne reconnût pas le Sénéque dont ils parlaient, que deux auteurs des deux premiers siécles de notre ére citent uniquement son nom dans leurs ouvrages , sans le dé signer par sa qualité de philosophe. L'un, Zerentianus Maurus , a dit, en donnant les régles d'une certaine espéce de vers :
In tragicis junxere choris hunc sepe diserti , Annaus Seneca ct Pomponius ante secundus.
Ailleurs, et dans le méme poéme, il dit encore :
Exemplum Senece dabo;
et cet exemple qu'il donne contient trois vers que l'on retrouve dans l Hercule furieux de Sénèque.
L'autre auteur , le grammairien Marcus Valer. Probus, cite également comme étant de Sénéque , sans
aucune désignation ni distinction , des gers pris dans les tragédies d Hécube et d'OEdipe. Est-il concevable que ni Martial , qui a été cité dans la premiére dissertation , ainsi que Quintilien , ni les deux auteurs que je viens de leur adjoindre ici, tous si voisins du temps où Sénèque avait vécu, n'eussent pas désigné, par un surnom différent, ou de toute autre manière, le Sénèque auteur des tragédies , si elles n'avaient pas été l'ouvrage du plus célèbre de tous les Sénèques qui avaient flori à Rome, s’il n’eût pas été le plus connu de tous par ses écrits, comme par ses brillantes aventures et sa malheureuse fin. | |
Je sais que Sidogius Apollinaris, dans un de ses poémes , attribue trés-positivement les tragédies à un Sénéque autre que celui qui fut philosophe, et précepteur de Néron. Mais Sidoine Apollinaire était gaulois, et vivait à la fin du v' siécle. Son témoignage ne peut balancer celui de plusieurs auteurs presque contemporains de Sénéque. Àu temps de Sidoine, les traditions avaient pu s'altérer : plusieurs auteurs du nom de Sénéque , et de la méme famille, avaient flori en méme temps à Rome: on trouvait leurs noms dans les historiens latins; il paraissait assez juste de faire de l'un un philosophe, de l'autre un orateur, de l'autre un poete. |
Pour se convaincre pourtant que le Philosophe et l'auteur des tragédies n'étaient que le méme. homme, il suffisait de comparer le style des tragédies avec
celui des dissegtations philosophiques et épitres de Sénèque. Il est impossible qu'il existe une plus grande ressemblance dans les idées, comme dans les expressions, comme dans la coupe des phrases. Cette ressemblance se fait bien plus remarquer encore lorsque l'on compare les vers des tragédies, avec les vers traduits ou imités du grec, dont Sénéque a parsemé ses ouvrages en prose. Ne croit-on pas, par exemple, lire un passage pris dans une de ses tragédies, lorsqu'on lit dans sa cent-quinziéme épitre, ces vers qu'il traduit d'Euripide :
Sine me vocar$ pessimum, ut dives vocer.
An dives , omnes quærimus : nemo , an tonus.
Non quare et unde : quid fabeas tantum rogant.
Utique tanti quisque, quantum fabust , fuit.
Quid fabere nobis turpe sit, quaeris ? nifut.
Aut dives opto vivere, aut pauper mort.
Bene moritur qui , dum moritur, lucrum facit.
Pecunia ingens generis humani $onum,
Cui non voluptas matris, aut blande potest
Par esse prolis, non sacer meritis parens.
Tam dulce si quid veneris in vuttu micat, Merito itla amores cætitum atque hominum movet.
je ne multiplierai point de pareilles comparaisons : cela m entraînerait trop loin.
Que l'on juge maintenant si l'on doit adopter l’opinion de Diderot, qui, en admettant que Sénèque le philosophe a fait des tragédies, ne le reconnait pourtant pas pour l'auteur de celles qui portent son nom. Voici
comme il raisonne : « Nous avons perdu les poémes de Sénéque, ses tragédies , ses discours oratoires , ses livres du Mouvement de la terre, son Traité du mariage, celui de la superstition, ses abrégés historiques, ses exhortations et ses dialogues. Il suffit de ce qui nous reste pour regretter ce qui nous manque.
« Les tragédies publiées sous le nom de Sénéque sont un recueil de productions de différents auteurs , et il n'y a point d'autorité qui nous permette de les attribuer à Sénéque (1). » |
Diderot eüt raisonné plus juste en disant qu'il n'y avait point d'autorité , du moins valable et imposante, qui dût les enlever à l'auteur dont elles ont toujours porté le nom. Je demanderais de plus d'aprés quelle autorité, lui, pense qu'elles sont des productions de différents auteurs. Toutes sont du méme genre, fabriquées d'aprés un plan presque uniforme, et surtout écrites dans un style absolument semblable. Il n'y a pas une phrase, une expression dans une de ces tragédies, dont on ne retrouve l'analogue dans une autre. Ce n'est que dans les temps modernes que l'on s'est imaginé que le recueil des seules tragédies latines qui nous restent était formé des productions de divers auteurs; et je conçois pourquoi cette opinion a pris faveur. Comme on a jugé les tragédies latines d'aprés le systéme de composition que nos auteurs modernes regardent comme
(1) Diderot , Wie de Sénèque.
le seul bon , le seul admissible ; comme, d'un autre côte, on les ,comparait sans cesse aux pièces du théitr grec , qui , bien qu’elles aient beaucoup d'analogie avec celles dont nous nous occupons ici , offrent pourtant , il faut en convenir, plus d'intérêt , des situ tions plus vraies, plus naturelles , et ne sont point dé figurées par un style ou déclamatoire ou excessivement ampoulé ; de cette double comparaison, il a dû résulter une opinion trés-défavorable aux tragédies qui portent le nom de Sénèque ; et cette opinion est qu'elle ne pouvaient être l'ouvrage d'un homme qui florissait dans un temps où les bons modèles n'étaient pas encore oubliés; où l'on avait encore à Rome du goût et le sentiment des convenances ; d'un philosophe, enfin, qui, dans d'autres productions , avait développé beaucoup de justesse d'esprit, une grande connaissance dé passions humaines, et à qui on ne pouvait reproche que trop d'aprét et d'affectation. Il était dès lors conséquent que l'on voulût reporter à des sièclés postérieurs, la composition de ces drames défectueux ; et je sus étonné qu'à l'exemple du père Hardouin on ne les ai pas attribués à quelque moine des xn° ou xnr' siècles. Toutes ces fausses opinions proviennent de ce qu'on ne veut point se faire une idée de ce qu'était la tragédi latine, à l'époque des 1" et n^ siècles de notre ère. Je ne répéterai point ce que j'ai dit à ce sujet dans h première partie de cet écrit ; mais j'engage le lecteur à se le rappeler: et il sera convaincu que l'on ne pou-
vait, à cette époque, à Rome, adopter un autre genre, ni un autre style dans la composition des tragédies. Ce qui nous parait aujourd hui d'insupportables défauts, était alors des beautés, et surtout des moyens de succés.
Je ne prétends pas pourtant que toutes les tragédies sans exception qui portent le nom, de Sénéque, soient certainement de lui. D'abord, l'Octavie ne peut pas lui étre attribuée, comme je le prouverai , aprés beaucoup d'autres auteurs, lorsque je m'occuperai de l'examen de cette piéce : ensuite, j'avoue que deux ou trois encore me paraissent étre aussi d'un autre auteur. C'est toujours dans mes examens, que je me réserve de faire connaitre mes doutes à ce sujet. Tout le reste des piéces, selon moi, appartient à notre philosophe poéte.
M. Coupé, traducteur de ces tragédies avant M. Levée, est d'avis qu'elles n'ont jamais été jouées, et que méme Sénèque ne s'en était jamais avoué l'auteur. I] accumule, pour soutenir son opinion, bien des conjectures qui ne m'ont nullement convaincu. Son plus fort argument est que dans la plupart de ces pièces, c'est le portrait de Néron qu'il a voulu retracer , en y représentant les tyrans sous les couleurs les plus odieuses ; qu'en mainte occasion , il y rappelle les vices de ce monstre, ses cruautés, ses maximes favorites, son luxe destructeur, ses habitudes et jusqu'à son langage. Il en conclut qu'il eût été impossible que Néron, qui avait tant d'esprit, ne sy reconnüt pas; et il ajoute: « Il fallait donc lui
cacher soigneusement la main qui avait dessiné ces tableaux, ou se résoudre à s'attirer sans fruit tout le res sentiment d'un souverain qui depuis condamna Fauteur àla mort pour des causes bien plus légéres. Que n'eüt pas fait Néron s'il eüt su que son précepteur le représentait sous le personnage d'Atrée préparant son horrible repas à son frére, sous celui d'Hercule furieux égorgeant sa femme et ses enfants, sous celui d'Egisthe assassinant Agamemnon ? Que n'eût-il pas fait s'il eût su que Sénéque était l'auteur de toutes ces tragédies, dont les morceaux les plus piquants sont dirigés contre lui seulement ?...» Il n'y a qu'une réponse à faire à tout cela ; mais elle me parait péremptoire. Si Sénèque ne pouvait ni rendre publiques ses tragédies , ni s'en déclarer l'auteur, pourquoi prenait-il la peine d'en faire? Etait-ce pour les publier seulement aprés la mort de Néron ? Mais il ne pouvait espérer de survivre à son éléve beaucoup plus jeune que lui, et d'une santé trés-vigoureuse : et puis, il n'y aurait eu ni courage, ni utilité à publier après la mort de Néron, des satires contre lui. Tant qu'on n'appuiera pas ces conjectures de quelque document historique , elles ne mériteront pas que l'on s'arréte à les détruire. Je persiste donc à croire que Sénéque , qualifié par les historiens de son temps comme philosophe et poéte tragique à la fois, n'a jamais caché les tragédies qu'il a composées; qu'elles ont très-probablement été représentées comme des imitations de tragédies
grecques, parce que ces imitations etaient alors à Rome,
du goüt du public , et parce que rien ne porte à croire qu'elles différassent par le genre ou par le style, de toutes les autres tragédies latines que l'on représentait à cette époque. |
Quant à l'opinion de Coupé sur le mérite des tragédies de Sénèque, je l'adopte presque sans restriction. La citer, c est exposer la mienne.
« Il y a quatre choses, dit-il , qui frappent principalement dans le théátre de Sénéque; ses monologues, ses chœurs et ses scènes serrées. Les monologues qui sont placés à la téte de chaque piéce et qui en developpent le sujet, sont très-imposants. La versification en est toujours brillante, et le poéte répand à pleines mains les grandes maximes et les semences de la terreur. Les chœurs qui terminent les actes ne ressemblent pas aux chœurs des Grecs: ce sont des hymnes trés-pompeux , ‘qui, à l'occasion de ce qui s'est passé ou de ce qui se prépare , font succéder aux passions tumultueuses de la scéne , le calme de la philosophie, et quelquefois les touches flatteuses de la volupté, avec un art infini , et qui montrent de la maniére la plus sensible comment un génie habile sait rapprocher les extrêmes. Les récits de Sénéque n'ont jamais requ d'autres reproches que d'être trop beaux et quelquefois déplacés : ils rompent l'intérét dans l'endroit le plus chaud ; mais ils sont si animés, si éclatants, qu'on oublie bientôt ce défaut , comme on oublie dans les épisodes de l'Arioste , que ce ne sont que de brillants écarts, Les scénes serrées
son absolument: de son mvention, et nous ne trouvons dans aucun tragique de la Gréce, cette précision d'idée, ce laconisme étonnant, ces mots qui renferment le germe de plusieurs pensées; cette facilité de répliques , ces raisonnemens si poignants et si clairs avec des termes ropus , presque avec des monosyllabes : ce sont des traits, des éclairs, aprés lesquels l'auteur fatigué reprend un raisonnement plus calme. »
Il n'en est pas moins vrai que ceux qui reprochent à Sénèque de faire abus des sentences , ont parfaitement raison. Chez lui, les personnages parlent et répondent toujours par des maximes. Tout ce qu'on peut dire pour son excuse , c'est que c'était le goüt de son siécle. Jamais dans aucun temps on n'avait vu à Rome tant d'immoralité ; et jamais on ne s'y était plus occupé de morale.
Sénéque et Tacite ont dans les idées et méme dans le style une ressemblance qui n'avait point échappé à Montaigne, ce juste appréciateur des anciens, ce profond observateur du ceur humain. « Il est si plein de « sentences, dit-il, en parlant de Tacite, qu'il y en a à « tort et à droict; c'est une pépiniére de discours éthi- « ques ( moraux) et politiques, pour la provision et or- « nement de ceulx qui tiennent quelque rang au manie- « ment du monde. Il plaide toujours par raisons so- « lides et vigoreuses, d'une facon poinctue et subtile, « suivant le style affecté du siècle ; ils (les Romains)
« aimaient tant à s'enfler qu'oü ils ne trouvaient la
« poincte et subtilité aux choses, ils l'empruntoient des « paroles. Il ne retire (ressemble) pas mal à l'escrire « de Sénèque : il me semble plus charnu, Sénéque plus « aigu.»
Les examens qui vont suivre des piéces de Sénéque, prouveront combien ce jugement a de vérité.