DISSERTATION. XLI
que Sénèque , comme amant d'Agrippine , travaillait . dans cette occasion , autant pour lui que pour la vertu
deson éléve. Je le demande à tous ceux qui savent amer, quel attachement pouvait inspirer au précepteur
. de Néron, une femme aussi dissolue que l'était Agrippine?
Témoin de sa frivolité, de la bassesse, de la turpitude des goûts de Néron, de la fureur qu'il avait de paraître en public, de réciter des vers, de chanter sur le théâtre,
de forcer les plus illustres personnages à limiter, de Corrompre les mœurs publiques , Sénèque, dit-on , ne s'oppose point à ces coupables folies, et Burrhus luiméme avait la faiblesse de les louer, moerens et laudans.
Cest donner au philosophe des torts quil lui était
| peut-être impossible d'éviter, et attacher au mot laudans
' uesignification plus étendue, que le mot moerens ne per-
. met de le supposer. N
Depuis long-temps le.cruel successeur de Claude
avait juré la mort d'Agrippine. I] hésitait sur le choix
des moyens. Ágrippine, qui n'ignorait pas ce qu elle avait à craindre de son fils, prenait toutes ses précautions pour éviter d'étre einpoisonnée ; le tyran ;parricide ne trouvait personne qui vonlût se charger de la poignarder, Anicétus; affranchi de Néron, à l'éducation duquel il avait travaillé avant Sénèque et Burrhus, lui inspire l'idée de la foire périr sur un vaisseau qui devait se briser au milieu
des eaux et ensevelir avec elle le secret de sa mort, La
malheuréuse impératricé échappe au naufrage. Néron,
— furieux d'apprendre cette nouvelle qu'il reçut pendant
XLH DISSERTATION.
la nuit, envoya aussitôt éveiller Burrhus et Sénéque. Avaient-ils connaissance des desseins homicides de leur éléve? Tacite n'ose le nier, ni l'affirmer, L'un et l'autre, dit cet historien , gardérent le silence , et semblaient craindre de faire au prince d'inutiles remontrances ; ou pensaient peut-être que si Néron ne devançait pas Agrippine, il devait périr par la main de sa mére. Sénéque, si prompt à donner des conseils, jette les yeux sur Burrhus comme pour lui demander , continue Tacite , s'il fallait que l'empereur envoyát un tribun pour égorger sa mére.
Burrhus déclare que les gardes prétoriennes conservaient trop réligieusement la mémoire de Germanicus, pour qu'un soldat de ce corps consentit à tuer sa fille. On ne voit point dans l'histoire que Sénéque ait rien ajouté à cette réflexion de son ami. Faut-il en conclure qu'il approuvait un parricide? Si l'on fait bien attention aux expressions de Tacite : post Seneca hactenus promptior , respicere Burrhum , ac scitaretur, « an militi imperanda caedes. esset » ; on ne peut s empêcher de blámer Tacite d'avoir laissé peser sur la téte de Sénàque le plus horrible soupçon, au lieu de l'avoir justifié, ou d'avoir démasqué sa lácheté , son hypocrisie. Je ne prétends point faire l'apologie du Philosophe ; mais je soutiens que dans le doute, ses vertus et ses principes permettent d'interpréter favorablement sa conduite, dans une circonstance oü l'atrocité et les fureurs de Néron ne laissaient aucun accés aux conseils de la prudence, de la sagesse et de l'humanité.
DISSERTATION. XLIM
L'infame Anicétus exécute le crime dont il s'est chargé. 11 pénètre le fer à la main dans la chambre d'Agrippine , qui présente son estomac à l'assassin , et ne lui dit que ces deax mots : venirem feri ; cest mon ventre qu'il faut frapper. Tout le monde sait que cette femme trop coupable, mais distinguée par son génie et par d'heureuses qualités, obtint les regrets de l'empire. Après de grandes catastrophes, la pitié succède toujours à la baine. |
Néron ne négligea rien pour faire retomber sur des personnes innocehtes le meurtre qu'il avait ordonné. Tacite dit encore que le bruit courut que Sénéque avait cherché lui-même à justifier Néron. Cette accusation, bien grave sans doute, repose-t-elle sur des faits? Le sévère historien m'en a cité aucun. — |
Burrhus meurt. On ignore s il périt par le fer ou par le poison. Sa mort fit perdre à Sénèque béaucoup de son crédit. Ce dernier cherchait à s'éloigner d'urie cour souillée à chaque instant par de nouveaux forfaits. Les plus illustres rejetons des plus anciennes familles romames, tombaieñt sous la hache des bourreaux. Tant de victiches frippéeswsous les yeux de Sénèque , semblaient L'ayertir qu'il ne tarderait pas à en augmenter le nombre. | | v
Bientôt ses ennemis , et ceux dont il contrariait les desseins du les prétentions, s'élevèrent à la fois contre lai, On lui reprocha de posséder une fortune trop oon: sidérable pour un simple particulier , d'étaler un luxe