‹ Théâtre complet des Latins (volume 2)Chapitre 21 sur 128 · DISSERTATIO N. LI · texte numérisé non relu

DISSERTATIO N. LI

dans sa maison ; il ne veut en être que le dépositaire, il les conserve comme un moyen de se fortifier dans la pratique de la vertu. « Si je perds mes richesses, disait-il encore, je ne perdrai qu'elles ; et vous qui les aimez, vous ne vous retrouveréz plus vous-mêmes , si vous venez à les perdre. Personne n’a condamné le sage à une éternelle pauvreté. Le philosophe aura de grands biens, mais ces biens, il ne les aura point ravis injustement ; mais ces richesses n’auront point fait verser un sang précieux. » Dion Cassius est le seul historien qui se soit déchainé contre Sénéque. Suétone et Tacite font l’éloge de son désintéressement et de ses vertus ; de son abstinence, de sa frugalité, de sa force et de sa constance , de son attachement pour sa famille, de sa fidélité envers ses amis, de son amour pour son pays. Il devait, dira-t-on, s'éloigner de la cour. Ainsi donc, nu] homme de bien ne pourrait approcher des rois, ni leur faire entendre le langage de la vérité , les plaintes des peuples opprimés , les cris de l'indignation et du désespoir ! Nul homme de bien ne devrait défendre la cause de l'humanité , adoucir les rigueurs de la tyrannie, parler aux princes de devoirs et de patrie! Si Sénèque eut des torts, le noble dévouement dont il donna tant de preuves les a sans doute effacés ; il les a d'ailleurs expiés par son courageux trépas.

Je crois devoir faire ici une remarque , dont mes lecteurs apprécieront la justesse ou l’inexactitude.

Les grands ne se livrent généralement à l'étude des.

Lu DISSERTATION.

lettres, des arts et des sciences, que pour rendre em quelque sorte leurs jouissances moins uniformes, ou pour arriver à un plus haut degré d'estime ou de considération. Mais l'attrait du plaisir, l'éclat des grandeurs, les charmes et les illusions du pouvoir, les inquiétudes et les soins qu'il faut pour parvenir, leur laissent à peine le tempsde s'appliquer long-temps à des études soutenues et souvent très-arides. Celui là était donc un homme supérieur à notre nature, qui lutta jusque dans ses derniers moments contre. le vice puissant , contre le crime sou-

tenu, fortifié, encouragé par la perfidie, par la plus

servile adulation , par les passions les plus indomptables, par tout ce que la tyrannie a de plus. effrayant, de plus horrible et de plus monstrueux. Or tel fut Séne que, et l'en verra quelle dut être l'influence de son goüt, de ses efforts, de ses études, de son courage, de sa position , sur le caractére de son style, de ses écrits philosophiques, et des tragédies dont on soutient qu'il est l'auteur.

Je ne rappellerai point ce que j'ai déjà dit de l'influence de son siécle sur ses écrits. Je m'arréte en ce moment à une réflexion toute particulière. Sénàque était placé dans une sphére d'activité non interrompue. Cette activité ne laissait à son esprit, à ses passions, à son jugement, à toutes ses facultés intellectuelles , aucun instant de repos. Ses pensées se succédaient avec une étonnante rapidité; il éprouvait le besoin , l'impatience

de les exprimer , sans avoir le temps de les approfon-

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dir, de les élaborer, d'en faire le choix; il s'abandonnait à l'enthousiasme qu'elles lui inspiraient, sans s'apercevoir peut-être du désordre de ses idées, sans en sentir les diparates. De là ce langage outré , ces figures sans nombre , ces épithétes entassées , ces images présentées sous mille formes différentes, ce style où il prodigue les richesses et les ornemens , cette enflure dans les expressions , ces comparaisons hardies , ces trops fréquentes antithèses , ces défauts en un mot, trop exagérés par des hommes qui n’ont point étudié véritablement Sénéque , ou qui l'ont jugé avec plus de sévérité que ne l'a fait Quintilien. Oui , Sénéque est un modéle que les hommes faits peuvent suivre sans inconvénient ; mais que les jeunes gens ne peuvent imiter sans réserve ou sans guides. Il peint la nature ; mais il outre les proportions; et certes il faut l'avoir étudiée comme lui, pour la peindre mieux. Il faut oublier Sénéque en le lisant , ou s' oublier soi-même, si l'on veut écrire de grandes choses, sans partager les écarts de son imagination.

Pour mettre mes lecteurs à portée de prononcer avec une entiére connaissance de cause sur les défauts de Sénèque, comme écrivain, et surtout comme tragique, je devrais reporter leurs souvenirs sur les prestiges que l'on employait pour plaire au peuple dans les jeux publics ; sur la grandeur et la forme du théâtre des anciens; sur les proportions gigantesques que l'on donnait aux acteurs, dont on rehaussait la taille par

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des moyens artificiels; sur les masques dont ils faisaient usage; sur l'effet des chœurs, effet si frappant encore À présent à la simple lecture; enfin sur les monologues, les récits, et sur la manière dont les scènes sont serrées dans Sénèque ; mais ce serait priver le public des observations savantes et lumineuses qu'il a droit d'attendre . de MM. Duval dans une aussi importante matière. Je m'estime heureux en cette occasion, qu'ils aient consenti à associer leurs travaux aux miens.

J'ajputerai encore quelques mots à la louange de Sénéque. Il 3 peint les vices et la cruauté sous des traits et des couleurs qui font frémir, qui nous glacent d'horreur et d'effroi, et il représente la vertu sous les apparences qui la font aimer , qui inspirent le courage de la pratiquer. Quand il parle , c'est la vertu méme qui s'exprime par son organe. Elle se montre avec tous ses charmes , toute sa dignité , toute sa majesté ; elle excite l'admiration , l'intérêt , elle nous fait partager tour à tour ses peines et ses plaisirs , ses amertumes et son bonheur. Le tragique Latin, na pas eu besoin de recourir, comme les tragiques modernes, aux intrigues de l'amour. Il fallait aux Romains du merveilleux, parce que l'élévation habituelle de leurs sentimens exigeait toujours de la grandeur et de la sublimité ; et que la passion de la liberté, qui respirait encore sous le joug du despotisme, ranimait en eux le souvenir de ce qu'avaient été leurs ancêtres , et les aidait à supporter le poids de leurs chaines. L'hypocrisie sanguinaire de Néron ,

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