‹ Théâtre complet des Latins (volume 2)Chapitre 66 sur 128 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

THY ESTE, PLISTHÈNES. Lsseuxe TANTALE ET SON TROISIÈME FRÈRE, personnages muets.

THYESTE

Q xA chère patrie! à magnificence d'Argos que j'ai tant regrettée! enfin'je vous revois, je goûte la plus grande consolation, le souverain bonheur pour de malheureux exilés; je touche le sol natal et je revois les dieux de mes péres (si pourtant il est encore des dieux qui s'intéressent à moi). Jé vous reconnais , Ó tours sacrées , construites par les Cyclopes (1), et trop grandes pour étre l'ouvrage des hommes ! La voilà cette carrière que j'ai tant de fois franchie dans ma jeunesse; cette carrière où, monté sur le char paternel, j'ai si souvent remporté la palme glorieuse.

Toute la ville d'Árgos et le peuple vont arriver en foule au devant de moi; mais sans doute j'y verrai paraître Atnce t1 Retourne , ó Thyeste! dans les bois qui te servaient de retraite, et dans ces déserts ténébreux, où, confondu avec les bêtes féroces, tu vivais comme elles.

Là le faux éclat d'une couronne n’éblouira point tes yeux. En contemplant ce ‘qu’on va te donner, contemple celui qui te donne. Au milieu des ealJamités que l'on a coutume de regarder comme insurmontables, je me suis montré courageux, j'ai su méme conserver ma gaîté; et maintenant mon esprit incertain se reporte sur des souvenirs effrayans; je voudrais

retourner sur mes pas, et j'avance malgré moi.

Pigro ( Quid hoc est? ) genitor incessu stupet, Vultumque versat, seque in incerto tenet. , THYESTES.

Quid, anime, pendes? quidve consilium diu Tam facile torques? rebus incertissimis, Fratri atque regno credis? ac metuis mala Jam victa, jam mansueta? et aerumnas fugis Bene collocatas? esse jam miserum juvat.

Reflecte gressum, dum licet, teque eripe.

PLISTHENES.

Quae causa cogit, genitor, a patria gradum Referre visa? cur bonis tantis sinum Subducis ? ira frater abjecta redit ; Partemque regni reddit : et lacerae domus Componit artus, teque restituit tibi.

|^ THYESTES.

Causam timoris, ipse quam ignoro, exigis.

Nihil timendum video; sed timeo tamen.

Placet ire: pigris membra sed genubus labant, Alioque , quam quo nitor, abductus feror.

Sic concitatam remige et velo ratem AEstus resistens remigi et velo, refert.

| — PLISTHENES.

Evince, quidquid obstat, et mentem impedit; Reducemque quanta praemia exspectent, vide.

Pater, potes regnare.

THYESTE. ACT. Ill. SCEN. IL. 195

PLISTHÈNES (seuf).

Eh quoi! mon père ralentit sa marche ; il semble interdit; ses traits sont altérés; il regarde en arriére. Que signifie donc ce changement inattendu?

THYESTE

O mon ámel d’où vient cette irrésolution? pourquoi me tourmenter, quand il est si facile de prendre un parti? Thyeste, au milieu d'une si grande incertitude, n'oserais-tu te fier à un frére, à un roi? craindrais-tu encore des obstacles que tu as surmontés, des ressentimens que le temps a calmés, des dangers qui sont déjà bien loin de toi !... Non, je préfère rester malheureux. ( 4 son fils. ) Retournons sur nos pas, puisqu'il en est temps encore: arrachons- nous de ces lieux funestes.

PLISTHÈNES.

À la vue de votre patrie, Ô mon père, qui vous oblige à la fuir? Pourquoi vous soustraire à tant de charmes ? Vainqueur de sa haine, votre frère revient à vous. Il vous rend la moitié du royaume paternel; il réunit les membres d’une famille trop long-temps divisée ; il vous rend à vous-même.

| THYESTE

Tu me demandes le motif de mes frayeurs ; je l'ignore moimême. Tout ici doit me rassurer, et cependant je crains tout. Je voudrais avancer et mes genoux chancèlent. Je me sens entraîné malgré moi loin du but que je m'efforce d'atteindre; tel qu'un navire que les voiles et les rames poussent vers la plage, et qu'une vague impétueuse entraîne d'un autre côté.

PLISTHÈNES.

Bannissez ces alarmes qui troublent votre raison, et voyez le bonbeur qui vous attend à votre retour. O mon père! vous pouvez régner.

THYESTES.

Cum possim mori?

PLISTHENES, Summa est potestas. | Nulla, si cupias nihil.

Natis relinques.

THYESTES.

Non capit regnum duos.

PLISTHENES. , Miser esse mavult, esse qui felix potest?

THYESTES.

Mihi crede, falsis magna nominibus placent.

Frustra timentun dura. Dum excelsus steti, Nunquam pavere destiti, atque ipsum mei Ferrum timere lateris. O, quantum bonum est, | Obstare nulli! capere securas.dapes | Humi jacentem! scelera non intrant casas, Tutusque mensa capitur angusta, cibus.

Venenum in auro bibitur. Expertus loquor, Malam.bonae praeferre fortunam licet.

Non vertice alti: montis impositam domum, Et eminentem civitas humilis tremit; Nec fulget altis splendidum tectis ebur; Somnosque non defendit excubitor meos :

Non classibus piseamur et retro mare Jacta fugamus mole; non ventrem improbum

THYESTE

Eh ! ne puis-je pas mourir?

|PLISTHENES.

Songez à la souveraine puissance.

THYRSTE.

Elle est nude pour celui qui ne désire rien:

PLISTHENE Ss. Vous la laisseréz à vos enfants. ^ THY ESTE.

Un royaume ne peut contenir deux rois.

PLISTHÈNES.

Vous aimez mieux être malheureux, quand votre bonheur est dans vos mains.

THYESTE

Crois-moi, mon fils, on donne aux grandeurs des noms qui nous séduisent. On a tort de craindre les rigueurs de la pauvreté. Dans mon élévation, je n'ai' jamais cessé de trembler; je redoutais jusqu’à l’épée que je portais à mon côté. Qu'il est bien plus sûr de n'exciter l'envie de personne, et de prendre tranquillement, couché par terre, un modeste repas! Les crimes n'entrent point dans les cabanes; on y prend sans inquiétude une nourriture frugale. C'est dans les coupes d'or qu'on verse le poison. J'en parle par expérience; la misère est préférable aux plus brillantes fortunes. Pauvre comme je le suis, je ne rédoute point les craintes qu'éprouve l'humble cité à la vue d'un palais élevé sur le sommet d'une montagne par un superbe dominateur (2). Je n'ai ni de somptueux | pilastres embellis par l'ivoiré, ni des gardes pour protéger mon sommeil, ni des flottes uniquement occupées à pécher

pour moi; je né féreé point la mer à reculer devant més

i96 THYESTES. ACT. III. SCEN. I.

Alimus tributo gentium; nullus mihi Ultra Getas metatur et Parthos ager :

Non ture colimur; nec meae, excluso Jove, Ornantur arae: nulla culminibus meis | Imposita nutat silva; nec fumant manu Succensa multa stagna : nec somno dies, Bacchoque nox jungenda pervigili datur.

Sed non timemur. Tuta sine telo est domus, Rebusque parvis alta praestatur quies.

Immane regnum est, posse sine regno pati.

Nec abnuendum est, si dat imperium Deus.

Nec appetendum.

| | PLISTHENES.

Frater, ut regnes, rogat.

THYESTES.

Rogat ! timendum est. Errat hic aliquis dolus. PLISTHENES.

Redire pietas, unde submota est solet :

Reparatque vires justus amissas amor.

THYESTES.

Amat Thyesten frater! aethereas prius Perfundet Arctos/ pontus; et Siculi rapax Consistet aestus unda, et Ionio seges Matura pelago surget; et lucem dabit Nox atra terris : ante eum flammis aquae,

THYESTE. ACT. III. SCEN. IL. 197 digues ambitieuses ; je ne satisfais point mon appétit déréglé avec le tribut des peuples. On ne moissonne point pour moi au-delà des Gétes et des Parthes. On ne m'offre point d'encens; on n'embellit. point mes autels aux dépens de ceux de Jupiter. Des foréts entiéres ne se balancent point sur mes terrasses; une foule de malheureux n'échauffe point pour moi d'immenses étangs (5); je ne connais point le sommeil pendant-le jour; je ne passe point les nuits à sacrifiér à Bacchus (4). Mais aussi je n'inspire point des craintes continuelles à ceux qui m'approchent. Sans armes, ma maison est en sûreté. A l'ombre de ma pauvreté, je jouis des douceurs du repos. Savoir se paser d'un royaume ,.c'est posséder un empire-

indestructible. | T PLISTHENES.

On ne doit pas refuser un trône ; quand c'est un dieu qui nous l'offre. 2 a ' THY ESTE.

Il ne faut point le rechercher.

C'est un frère qui vous prie de régner. ot ti THYESTE. CS MENT CSS

Il m'en prie! J'ai done raison de cruindre. La perfidie cst

là, errante autour de moi, potir me surprendre. a ss PLISTREXES.

Un moment égarée, la tendresse fraternelle. a repris sa place dans le cœur de votre frère, et l'amour veut se dédommager de tant de momens perdus.

THYESTE

Mon frére pourrait aimer Thyeste! Non, les constellations de l'ours se plongeraient plutôt dans l'Océan comme les autres étoiles : l'onde rapide du détroit de Sicile deviendrait

calme, les flots Ioniens produiraient plutót de riches mois-

Cum morte vita, cui mari ventus fidem.

Foedusque jungent.

PLISTHENES.

Quam tamen fraudem times? — | | THYESTES. | Omnem. Timori quem meo statuam modum?

Tantum potest, quantum odit.

PLISTHEMNES.

In te quid potest?

THYESTES.

Pro me nihil jam metuo : vos facitis mihi Atrea timendum. | PLISTHENES.

| Decipi captus times?

Serum est cavendi tempus ih mediis malis, THYESTES.

Eatur: unum genitor hoc testor tamen, Ego vos sequor, non duco. . | | BLISTHENES:

a . ^ "Respiciet Deus Bene cogitata. Perge nón dubio gradu.

Sa

sons; on verrait plutôt, la ténébreuse nuit éclairer la terre, l'eau s'unir avec le feu; la vie avec la mort; les vents feraient plutôt alliance avec la mer.

PLISTHENES.

Mais quel piége avez-vous à redouter?

THYESTE

J'ai tout à craindre. Eh! comment ne pas trembler? La puissance d'Atrée n'égale-t-elle pas sa haine ? PLISTHÈNES.

Que peut-il donc contre vous?

THYESTE

Ah! ce n'est pas pour moi que je crains, c'est pour toi; C'est pour tes fréres qu'Atrée me semble redoutable. PLISTHENES.

Est-ce à présent que vous étes en son pouvoir qu'il faut céder à la crainte? Il n’est plus temps de craindre au milieu

du danger...

THYESTE

Marchons. Cependant, j'en fais ici le serment, votre père vous suivra, mais ne vous conduira point.

| PLISTHÈNES.

Un dieu rendra justice à vos bonnes intentions et nous protégera. Prenez une marche plus assurée.

Plisthénes s'avance avec son jeune frère Tantale, Thyeste le suit avec un tremblement involontaire , et tenant par la main son troisiéme fils qui n'était qu'an faible enfant.

SCENA II

ATREUS, THYESTES, PLISTHENES.

TANTALUS ruu10R, PARVULUS

ATREUS

Pracis tenetur clusa dispositis fera.

Et ipsum, et una generis invisi indolem Junctam parenti cerno. Jam tuto in loco Versantur odia : venit in nostras manus Tandem Thyestes: venit, et totus quidem.

Vix tempero animo, vix dolor frenos capit.

Sic, cum feras vestigat, et longo sagax Loro tenetur Umber, ac presso vias Scrutatur ore; dum procul lento suem Odore sentit , paret, et tacito locum Rostro' pererrat : praeda cum propior fuit, Cervice tota pugnat, et gemitu vocat Dominum moranterh , seque retinenti eripit.

Cum spirat ira sanguinem' ; nescit tegi.

Tamen tegatur. Aspice, ut multo gravis Squallore vultus obruat moestos coma :

. Quam foeda jaceat barba. Praestatur fides, Fratrem juvat videre : complexus mihi

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