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EXAMEN DES DEUX PIÈCES CONTENUES DANS CE VOLUME

L'AMPHITRYON

Curez pièce est d'un genre particulier, et tout différent de celui des autres comiédies de Plaute. Le sujet est tiré de la mythologie; les dieux y figurent confondus avec les hommes, dominés par les mêmes passions, et presque toujours moins vertueux , plus coupables. Tout y rappelle l'ancienne comédie; ' et il est à croire que c'est une imitation d'une ou de plusieurs pièces de quelque auteur comique grec des premiers temps. M. Schlegel (1) pense que Plaute aurait bien pu l'emprunter du poète sicilien Épicharme , que , suivant Horace , il prenait pour modèle.

' On retrouve dans cette pièce, le talent qui distinguait Plaute, de bien conduire une intrigue, et de marcher à grands pas vers le dénouement. Le plan en est excellent, les scènes bien amenées , l'intérêt suf fisant. Il ne faut pas y chercher un but moral.

Le prologue est bizarre. Il tíent à l'action. Mercure y déclare qui il est, ce que sera la pièce ; il annonce même le dénouement. Il semblerait que Plaute craignait que les spectateurs ne comprissent pas bien sa fable qui pourtant n'avait rien d'obscur. Nous remarquerons à ce sujet que Térence , ainsi que Plaute, répète , et méme plus d'une fois, telle histoire , tel récit d'un incident qui vient souvent d'avoir lieu sous les yeux méme du spectateur. Ce serait aujourd'hui une faute impardonnable, Mais il est possible, que, dans ces vastes théâtres des anciens, où se

réunissaient presque tous les citoyens d'une ville immense, il füt assez

(1) Cours de Littérature dramatique, septième leçon.

. difficile d'obtenir assez de calme, pour que les spectateurs pussent suivre long-temps, avec attention, tous les développements que l'auteur avait donnés à sa fable. Avant d'offrir une scéne qu'il croyait propre à produire de l'effet, il était peut-étre obligé, pour qu'on étoutát cette scéne avec plus d'intérét, de rappéler les antécédents. Sans une telle précautiop , une partie des spectateurs n'y eût rien compris. Là on était trop distrait par la multitude et le bruit, pour saisir de simples nuances, pour entendre à demi-mot. Aussi, ce que demandent sans cesse les auteurs latins aux spectateurs , dans leurs prologues, c'est le silence , l'attention.

Le prologue de l'z£mphitryon , nous apprend encore que non -seulement les auteurs, mais les acteurs avaient , dans le théâtre, des partisans apostés et méme payés pour applaudir. C'était comme chez nous. Mais il parait qu'on sévissait plus sévérement contre les applaudisseurs gagés. |

L'auteur appelle lui-même sa pièce une tragico-comédie, sans doute, parce qu'il y faisait figurer des dieux et des princes, parmi des personnages d'une moins haute distinction , et même avec des esclaves. La scéne se passant en Gréce, elle était du genre des comédies appelées palliatae, où les personnages étaient couverts du pallium ou manteau grec.

La protase ou exposition du sujet, est renfermée dans le premier acte ; l'épitase, on développement de l'action, dans les trois actes suivants ; le dénonement dams lé cinquième. Les trois unités y sont bien observées , ce qui, n'est pas toujours dans les comédies de Plaute. Cette fois il a été fidèle à toutes les règles.

Dans le premier acte, il fait nuit, comme le dit lui - même l'esclave Sosie. Il n'est pas facile de s'expliquer comment on pouvait produire la nuit sur des théâtres entièrement découverts, et où l’on jouait en plein jour. Les spectateurs ne demandaient sans doute pas une illusion compléte; et il leur suffisait que par des moyens quelconques, on rendit le lieu dela scéne un peu plus obscur,

La scène première où Sosie rend compte de l'objet de son message ; et prépare le récit qu'il doit faire à Aleméne du glorieux combat de son maître, a été presque entièrement traduite et rendue encore plus comique par Molière. Nous en citerons bientôt quelques passages. Elle

NOTES SUPPLÉMENTAIRES. 4at paraît un peu plus longue dans Plaute; mais on ne peut disconvenir qu'elle ne soit bien remplie. Or, lorsqu'une scène est variée, que le spectateur passe successivement d'un sujet à un autre, qu'on lui mé- -nage toujours quelque nouvelle surprise, et qu'elle a un résultat inattendu, elle forme à elle seule presque une piéce entiére qui a son exposition, son nœud, sa catastrophe. Telle est la scène de Mercure avec Sosie. Il commence par lui faire peur, lui prouve, pour ainsi dire, qu'il était venu avant d'étre arrivé; et parvient enfin à le forcer de retourner vers son maître. |

Le monologue qui suit cette grande scène, nous confirme, de plus en plus, dans l’idée que Plaute avait pris sa comédie dans une des plus anciennes pièces du théâtre des Grecs. Mercure quittant son rôle d'acteur, explique aux spectateurs , non-seulement ce qui se passe hors du théátre, mais ce qui doit arriver. Cela ne nous reporte-t-il pas au. temps de l'origine non - seulement du théátre des Grecs, mais peutétre des théátres de toutes les nations? Partout on a commencé par ne jouer que des scènes détachées , que les principaux incidents de la fable ; le poète lui-même, ou un personnage souvent étranger à l’action, faisait le récit de toutes les autres circonstances qu'il était utile de faire connaitre, et indiquait méme d'avance les tableaux qui devaient incessamment passer sous les yeux des spectateurs. Ces piéces mélées de récits, dont on trouve des vestiges dans les productions de nos anciens troubadours et trouvéres , ont dà précéder , chez tous les peuples, celles oü tout est en action, oü il n'y a que de véritables personnages et point de narrateurs étrangers à la représentation.

La fin de l'acte est bien marquée par le départ de Jupiter - Amphie tryon, après la longue nuit qu'il a passée dans les bras d’Alcmène, :

Au second acte, c'est le véritable Amphitryon qui s'empresse d'a courir chez lui , alarmé par les inexplicables discours de Sosie. L'étonnement d'Alcméne, en revoyant um mari qui venait de la quitter si récemment , les durs reproches qu'il lui adresse sur sa conduite, les menaces de divorce qu'il ne craint point de lui faire; tout cela, sans compter les lazzis du pauvre Sosie, répand beaucoup d'intérét sur cet acte. Mais aujourd'hui on le trouverait un peu vide; aussi Molière y a-t-il joint la principale scène de l'acte suivant. Nous exa- minerons plus tard s’il a bien fait.

Il fallait éloigner Amphitryon, pour que le troisième acte pütavoir lieu. Plaute l'envoie chercher un parent qui doit affirmer qu'ils étaient . ensemble sur le méme vaisseau , et confondre ainsi Alcméne, qui soutient toujours que son époux a passé la nuit avec elle. On voit que les anciens ne manquaient point d'adresse dans la manière de motiver les entrées et les sorties de leurs personnages.

Il fallait aussi que Sosie restát prés d'Alcméne pour lier l'action, et pour préparer d'ailleurs les scènes comiques:des actes suivants. Plaute se sert ici d'un prétexte un peu moins naturel; Amphitryon ordonne à Sosie de veiller, pendant son absence, sur les prisonniers que luia procurés sa derniére victoire.

Le troisième acte ne contient guère qu'une grande scène où Jupiter- Amphitryon, non content, sans doute , de la longue nuit, vient de nouveau près d'Alcméne, et , par les plus tendres discours , tâche d'effacer le souvenir des outrages que , dans son accès de jalousie , lui a faits son époux, le véritable Amphitryon. C'est bien peu de matiére pour tout un acte ; mais la situation a de l'intérét. Alcméne, d'abord irritée, se calme et pardonne. |

Ici l'on aperçoit encore l'adresse du poéte, dans l'ordre que Jupiter donne à Sosie d'aller inviter le pilote Blépharon à venir célébrer la réconciliation quf. vient de s'opérer entre les deux prétendus époux. Il avait besoin que Mercure, sous les traits de Sosie , élóignát de nouveau Amphitryon, qui ne doit pas tarder de revenir du port où il était allé chercher des témoins pour confondre sa femme.

Madame Dacier pense que les glossateurs et éditeurs de Plaute ont placé à tort dans le troisième acte, la scène où Mercure, obéissant à son père, se hâte d'arriver pour garder la maison. Elle voudrait en faire la première scène de l'acte suivant. Nous ne parta geons point son . opinion. Cette scène est précisément ce qui lie les deux actes ensemble.

Le quatriéme acte est certainement le plus rempli , le plus comique. Le désappointement d'Amphitryon que Mercure - Sosie empéche d'entrer dans sa maison , qu'il accable d'outrages jusqu'à lui jeter une tuile à la tête ; l'arrivée du véritable Sosie avec le convive Blépharon qui vient diner, et qui par ses propos , augmente le trouble et les angoisses du

pauvre mari; mais plus que tout cela, la confrontation des deux Amphi- ' tryons, qui se ressemblent tellement, que Blépharon, établi pour juge, ne peut décider quel est le véritable; ce sont là des situations trésplaisantes, et qui sortent naturellement du sujet.

Nous remarquerons que cette grande scène de la confrontation, dewait être d'un tout autre effet sur le théâtre d'Athénes que sur le nótre. Là, les deux acteurs, gráce aux masques qu'ils portaient, et à la faculté qu'ils avaient de se donner la méme taille, la méme grosseur, par l'abaissement ou l'élévation de leurs semelles, et l'ampleur de leurs costumes, devaient étre d'une ressemblance parfaite , et l'indécision du personnage appelé à juger entre eux, était ainsi bien motivée.

Il est aussi trés-comique de voir Sosie qui renie pour maître celui qui l'a battu, et ne reconnaît pour véritable Amphitryon que celui où l'on dine. | -

Amphitryon, resté seul sur la scéne, veut pourtant faire un dernier effort pour rentrer dans sa maison; mais il est arrêté par le bruit du tonnerre qui se fait entendre, et tombe évanoui.

Il n'y a point d'intervalle bien marqué entre le quatriéme et le cinquiémeacte; car Amphitryon reste toujours sur le théâtre. L'intervalleest occupé par l'orage épouvantable qui annonce l'accouchement d'Alcméne.

Au cinquième acte, la pièce se dénoue , comme Mercure l'avait annoncé d'avance. Là le spectacle remplace l'intérét. Jupiter parait dans toute sa gloire, et fait l'aveu du tour perfide qu'il a joué au héros.

Mais auparavant, la suivante Bromia, en. racontänt toutes les cireonstances de l'accouchement d’Alcmène, lui avait donné, du moins, un certain motif de consolation. Des deux jumeaux que sa femme a mis au monde, il y en a un qui appartient incontestablement à l'époux. Il est vrai aussi que c'est le moins vigoureux et le moins beau.

Cette piéce est un des plus curieux monuments des opinions religieuses et morales des anciens. Il faut dire à notre louange, que l'on n'a peut-étre pasà nous reprocher tant de superstitions et d'immoralité, Mais il faut admirer combien l’art dramatique avait déjà fait de progrès dans ces temps reculés. Les principales règles sont observées dans l’'Amphitryon de Plaute, toutes les scènes bien motivées, le dialogue aussi vif et aussi comique qu'il pouvait l’être dans une langue essentiellement grave et imposante. ' |

— ———D-«» qi —

Cis piéce a été plus ou moins heureusement imitée dans toutes les langues. Et parmi ces imitations, on doit surtout citer celle de Dryden, chez les Anglais , qui a singulièrement ajouté au comique et aussi à l'indécence des situations trouvées par l'auteur original. En Italie, Lodovico Dolce a aussi fait un Æmphitryon sous le titre d'7/ Marito. L'examen de ces pièces étrangères nous menerait trop loin : contentons-nous de rappeler, par quelques notes et citations, l'/fmphitryon français , chef-d'œuvre si connu de notre divin Molière (1).

Au lieu du prologue de Plaute, on y trouve un dialogue entre Mercure et la Nuit. Et ce qui probablement aura donné l'idée à Molière de cette scène préliminaire, c'est la prière de Mercure à la Nuit : Perge, Noz, ut accaepisti. Le dialogue en est plein de traits piquants et de bon goût : peut-être par le spectacle qu'il exige, le prologue francais annonce-t-il mieux au public quel est le genre fabuleux d'une pièce où doivent paraître des dieux avec des hommes. Mais il est froid ; l'idée en est bizarre, et nous pensons qu'un simple prologue, dans le genre de celui de Plaute, eüt mieux convenu, et probablement mieux expliqué les antécedents qu'il fallait faire connaître (2).

Moliére a, pour ainsi dire, traduit de Plaute tout son premier acte; mais il est parvenu à répandre encore plus de gaieté dans le monologue de Sosie , qu'il a rendu plus poltron que ne l'avait fait Plaute, ainsi ——M

(1r) Avant Molière, Rotrou avait fait un ^fmphitryon sous le titre des Deux Sosies ; Molière lui a emprunté diverses plaisanteries et méme des vers.

(a) Régnard a aussi imité le prologue de Plaute, dans celui qu'il a placé en tête des Ménechmes, et qui n'a été joué qu'une fois , parce qu'il n'a aucun rapport avec la piéce. \

Nous observerons que Boileau, avant nous, préférait le prologue de Plaute à celui de Molière. Presque aucun critique, nous exceptés, n’a

partagé son opinion.

que dans la plaisante scéne oü cet esclave est bafoué et battu par Mercure. On verra, par quelques citations, comme Molière traduit :

Ea nunc meditabor quomodo illi dicam , etc.

Acre I, sckwmx 1. ' Je dois, àux yeux d'Alcméne, un portrait militaire Du grand combat qui met nos.ennemis à bas; Mais comment diantre le faire, Si je ne m'y trouvais pas?

Neque ego hac nocte longiorem me vidisse censeo, etc. Ibid.

Cette nuit en longueur me semble sans pareille. Il faut, depuis le temps que je suis en chemin, Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin, Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille, Pour avoir trop pris de son vin.

MERCUHRE.

Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud!

Mon bras saura bien tantót Châtier cette insolence.

Molière s'est bien gardé, dans cette excellente scène , d'imiter les insipides plaisanteries de Plaute, sur la voix de Sosie, qui a des ailes comme un oiseau ; sur ces poings que Mercure veut faire avaler à ce méme Sosie, qui répond qu'i/ ne mange jamais la nuit, etc. , etc. C'est là le ton de la farce, et non de la comédie.

Nous ne nous-arréterons pas sur un grand nombre d'imitations dans lesquelles Moliére a toujours l'avantage. Citons seulement quelquesunes des plus frappantes. |

Mira sunt, nisi latuit intus in: illac hirnea. | Acrs I, sc. r.

Cette preuve sans pareille En sa faveur conclut bien ; Et l'on n'y peut dire rien, S'il n'était dans la bouteille.

Quis ego sum saltem si non sum Sosia ?

Ibid.

Je ne saurais nier, aux preuves qu'on m'expose, Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix.

Mais si tu l'es, dis-moi qui tu veux que je sois Car eneor faut-il bien que je sois quelque chose.

Tout le reste de l'acte est pris dans Plaute. Mais dans Moliére, Alcméne est plus retenue dans l'expression de son amour pour le faux Amphitryon, et celui-ci plus galant, plus spirituel. Comme Boileau, nous aimerions mieux un Jupiter qui ne ressemblát pas tant à un chevalier francais de la cour de Louis XIV.

C'est dans cet acte que l'on voit paraítre pour la premiere fois la prude Cléanthis, caractére tout entier de la création de Moliére. C'est un trait de génie d'avoir fait de cette Cléanthis la femme de Sosie. Cette seule circonstance a fourni à Moliére des scénes du plus haut comique , dans lesquelles il a trouvé l'occasion toute naturelle de parodier les scénes nobles et presque tragiques d'Amphitryon et d'Alcméne.

Le second acte s'ouvre, comme dans Plaute, par une scène entre Amphitryon et Sosie , qui ne peut convaincre son maître de l'existence d'un autre Sosie.

. AMPHITRUO.

Homo hic ebrius est...

ecccesscecceseceos JU istic, ubi bibisti? etc. Acrz II, sckuz 1.

Il faut que ce matin, à force de trop boire, Il se soit troublé le cerveau.

— Je veux être pendu si j'ai bu que de l'eau.

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