SCENE II
ALCMENE, JUPITER.
ALCMkNE(se croyant seule).
Moi ! rester pluslong-temps en ces lieux, où je suis cruel" lement accusée par un époux, d'un adultère infáme et déshonorant! Il nie ce qui est, il soutient opiniátrement ce qui n'est pas, et méme ce dont je ne suis pas coupable: Croit-il donc que je ne mérite plus aucun égard ? Pense-t-il que je me tairai plus long-temps? Non; je ne souffrirai pas qu'il me calomnie davantage; je l'abandonnerai sans retour, s'il ne m'accorde pas satisfaction, en me jurant qu'il reconnaît ses torts et mon innocence (1).
JUPITER (à part).
Mon intérét me dit de consentir à tout ce qu'elle exige, si je veux qu'elle réponde à mon amour et qu'elle me recoive encore. Comme tout ce que j'ai fait retombe il y a déjà longtemps sur Amphitryon, je vois qu'il me faudra essuyer à mon tour, sans les avoir mérités, toute la colère, tous les reproches dont il a accablé l'innocente Alcmène.
ALCMÈNE
Infortunée que je suis ! le voilà cet époux qui ose me soupçonner, m'imputer son déshonneur! —
JURITER Un mot, ma chère épouse. : vous détournez les yeux.
Ita ingenium meum est :
Inimicos semper osa sum obtuerier.
JUPITER
Heia autem inimicos!
ALCUMENA.
Sic est, vera praedico; Nisi etiam hoc falso dici insimilaturus es.
JUPITER
Nimis iracunda es’, ALCUMENA.
Potin'es ut’abstineas manum?
Nam certo, si sis sanus, aut sapias satis, Quam tu inpudicam esse arbitrare et praedicas, Cum ea tu sermonem nee joco, nec serio Tibi habeas, nisi sis stultior stultissumo.
JUPITER
Si dixi, nihilo magis es, neque esse arbitror.
Et id huc revorti, uti me purgarem. tibi.
Nam numquam quidquam meo animo fuit aegrius, Quam postquam audivi te'esse iratam mihi.
Cur dixisti? inquies. Ego expediam tibi.
Non edepol quo te esse inpudicam crederem:
Verum periclitatus animum sum tuum ,
Quid faceres, et quo pacto id ferre induceres. Equidem joco illa dixeram dudum tibi, Ridiculi causa: vel hunc rogato Sosiam.
AMPHITRYON. ACT. III. SCEN. II. 15i
ALCME NE.
C'est mon humeur; je n'aime pas à régarder mes ennemis en face. )
JUPITER
Grands dieux ! vos ennemis.
ALCMENE.
Oui, mes ennemis.... à moins qu'il ne vous plaise de soutenir aussi que je mens.
JUPITER
Vous êtes trop vive. (1l veut lut prendre la main.)
ALCMENE.
Quoi! vous ne craignez pas de me toucher; vous? En vérité, s’il vous reste encore quelque peu de raison et de délicatesse, vous vous garderez bién de parler ou de plaisanter avec une femme dont vous soupconnez, dont vous accusez hautement la vertu ; à moins * que vous ne soyez le plus fou de tous les hommes.
Si ce que je vous ai dit vous a affligée, je n'en ai pas moins bonne opinion de votre conduite; etje reviens méme pour me justifier auprès de vous. Car je n'ai jamais été plus vivement affecté, qu'en apprenant que vous étiez fâchée contre moi, Pourquoi, me direz-vous, m'avoir traitée de la sorte? je vais vous l'apprendre : sans avoir un seul moment douté de votre vertu, j'ai voulu vous éprouver et voir comment vous supporteriez cette épreuve ; mais ce que je vous ai dit tantót n'était qu'un jeu, qu'un mot pour rire ; vous pouvez le demander à Sosie.
ALCUMEN A.
Quin huc adducis meum cognatum Naucratem, Testem quem dudum te adducturum dixeras, Te huc non venisse?
JUPITER
Si quid dictum est per jocum, Non aequum est id te serio praevortier".
| ALCUMENA.
Ego illud scio quam doluerit cordi meo.
JUPITER. NS Per dexteram tuam te, Alcumena, oro, obsecro, Da mihi hanc veniam : ignosce; irata ne sies. ALCUMEN A.
Ego istaec feci verba virtute inrita:
Nunc quando factis me inpudicis abstines, Ab inpudicis dictis avorti volo.
Valeas, tibi habeas res tuas, reddas meas.
Juben' mi ire comites?
Sanan' es?
| Si non jubes, Ibo egomet , comitem Pudicitiam duxero.
| JUPITER. | Mane ; arbitratu tuo jus jurandum dabo, Me meam pudicam esse uxorem arbitrarier.
Id ego si fallo, tum te, summe Jupiter, Quaeso , Amphitruoni ut semper iratüs sies.
AMPHITRYON. ACT. III. SGEN, IL © 155 ALCMENE.
Et mon parent Naucrate , ce témoin que vous aviez promis tantót d'amener avec vous , pourquoi revenir sans lui?
JUPITER
Encore une fois, c'était une plaisanterie : ne prenez pas la chose au sérieux. UU ALCXENE.
Je sais trop ce qu'il en cóüte à mon cœur, à ma sensibilité.
JUPITER
Je vous en conjure, par cette main que je tiens ! Alcmène, daignez me pardonner : calmez votre courroux.
ALCMÈNE
Ma vertu, ma sagesse, me mettaient au dessus de vos propos; mais c'est trop peu maintenant que vous reconnaissiez mon innocence, je veux en m'éloignant de vous, me mettre à l'abri de vos injures. Adieu ! reprenez vos biens(5)et rendezmoi ce qui m'appartient. Ne me donnez-vous pas d'esclaves pour m'accompagner (4) ?
. Y pensez-vous ?
ALCMENE.
Si vous me refusez, je parlirai seule ; la Pudeur formera
mon cortége.
N JUPITER
Arrêtez : je suis prêt à vous jurer dans les termes que vous voudrez (5) , que je ne doute point de la chasteté de mon épouse , et si j'osais trahir mes serments et vous tromper, je te conjure, ó grand Jupiter! de laisser éclater à jamais ta colére sur Amphitryon (6).
| ALCUMEN A.
Ah! propitius sit potius.
JUPITER
Confide fore.
Nam jus jurandum verum te advorsum dedi.
Jam nunc irata non es?
ALCUMENA.
Non sum.
JUPITER
Bene facis.
Nam in hominum aetate multa eveniunt hujus modi : Capiunt voluptates : capiunt rursum miserias". Irae interveniunt, redeunt rursum in gratiam. Verum irae si quae forte eveniunt hujusmodi, Inter eos rursum si reventum in gratiam est, Bis tanto amici sunt inter se, quam prius.
Primum cavisse oportuit ne diceres, Verum eadem si isdem purgas, mihi patiunda sunt. Jube vero vasa pura adornari mihi, Ut, quae apud legionem vota vovi, si domum Redissem salvos, ea ego exsolvam omnia.
| ALCUMENA.
Ego istuc curabo.
| JUPITER
Evocate huc Sosiam :
Gubernatorem, qui in mea navi fuit,
Ah! plutôt, qu'il lui soit propice!
JUPITER
N'en doutez pas; il connait la sincérité de mes serments. Eh bien ! maintenant , étes-vous encore irritée ?
ALCMÈNE
Non, tout est pardonné.
| JUPITER
Vous faites bien : dans la vie il arrive mille choses semblables; on a des plaisirs , on a des chagrins ; on se brouille, on se raccommode ; et lorsqu'il survient quelques petits débats entre mari et femme, et qu'ils ont fait la paix, ils deviennent deux fois plus amis qu'auparavant.
ALCMÈNE
Vous auriez dû vous garder de me dire de pareils outra-
ges; mais puisque vous m'en faites réparation, tout est oublié. |
JUPITER
Ordonnez, je vous prie, que l'on prépare les vases destinés au sacrifice (7) que j'ai promis à l'armée d'offrir aux dieux , s'ils me ramenaient sain et sauf dans ma patrie. Je dois accomplir religieusement ces vœux solennels. |
ALCMÈNE
J'en aurai soin.
JUPITER
Qu'on appelle Sosie, afin qu'il aille inviter Blépharon, le pilote de notre vaisseau, à venir diner avec nous. (Bas.) Sosie sepassera de manger aujourd’hui, Je ris déjà d'avance,
Blepharonem arcessat, qui nobiscum prandeat.
Is adeo inpransus ludificabitur probe : |
Quom ego Amphitruonem collo hinc obstricto traham. ALCUMEN A.
Mirum quid solus secum secreto ille agat!
Atque aperiuntur aedes : exit Sosia.
SCENA III
SOSIA, JUPITER, ALCUMENA.
SOSIA.
Amphitruo, adsum: si quid opus est impera , imperium
exsequar.
JUPITER. E Optume advenis.
SOSIA.
Jam pax est inter vos duos?
Nam quia vos tranquillos video , gaudeo et volupe est mihi, Atque ita servom par videtur frugi sese instituere: Proinde heri ut sint, ipse item sit: voltum e voltu com- | paret: | Tristis sit, si heri sint tristes : hilarus sit, si gaudeant. Sed age, responde : jam vos redistis in concordiam? JUPITER.
Derides, qui scis haec jam dudum me dixisse per jocum. SOSIA, Àn id joco dixisti? equidem serio ac vero ratus. Habui expurgationem; facta pax est.
de son étonnement, quand il me verra saisir Amphitryon au
collet pour le chasser d'ici.
ALCMENE.
Que dit-il là tout bas? je n'aime pas ce mystère. La porte s'ouvre : j'apercois Sosie.
° SCENE III
SOSIE, JUPITER, ALCMENE.
SOSIE
Me voici, mon cher maître ; commandez, je suis prêt à
vous obéir.
JUPITER
Tu arrives fort à propos.
SOSIE
La paix est donc faite entre vous deux? car je vous vois fort tranquilles : personne n'en saurait être plus content, ni plus joyeux que moi. À mon avis, voilà ce que doit faire un bon esclave. Il doit imiter ses maîtres et régler son maintien et son visage sur leur humeur. Sont-ils tristes ? il doit l'être. Sont-ils gais ? il doit se réjouir. Mais dites-le-moi encore une fois , êtes-vous en honne intelligence ?
JUPITER
Tu te moques de moi. Ne sais-tu pas déjà que tout ce que
j'ai dit n'était que par plaisanterie ?
SOSIE
Bon , ce n'était qu'un jeu; et moi, je l'avoue , je prenais
la chose au sérieux. — JUPITER.
Je me suis justifié et la paix est faite.
Fac Amplutruonem huc advenientem ab aedibus Ut abigas quovis pacto, fac commentus sies.
Volo deludi illum : dum cum hac usuraria Uxore nunc mihi morigero, haec curata sint, Fac sis: proinde adeo, ut me velle intelligis , Átque ut ministres mihi, quum mihi sacruficem.
SCENA IV
MERCURIUS
ConCEDITE atque abscedite, omnes de via decedite". . Nec quisquam tam audax fuat homo, qui obviam obsistat mihi.
Nam mihi quidem , hercle", qui minus liceat deo minitarier Populo, ni decedat mihi , quam servulo in comoediis ? Ille navem salvam nuntiat , aut irati adventum senis: Ego sum Jovis dicto audiens, ejus jussu nunc huc meadfero. Quamobrem mi magis par est via decedere et concedere. Pater vocat me, eum sequor, ejus dicto imperio sum audiens: Ut filium bonum patri esse oportet, itidem ego sum patri. Amanti subparasitor, hortor, adsto, admoneo , gaudeo. Si quid patri volupe'st, voluptas ea mihi multo maxuma'st. Amat; sapit : recte facit, animo quando obsequitur suo: Quod omnes homines facere oportet,dum id modo fiat bono". Nunc Amphitruonem volt deludi meus pater; faxo probe. Jam hic deludetur , spectatores, vobis spectantibus. Capiam coronam mihi in caput , adsimilabo me esse ebrium:
sois absent. Il s'agit d'éloigner adroitement Amphitryon à son arrivée, et de trouver pour cela, ou d'imaginer un prétexte quelconque. 1l faudra t'en amuser pendant que je serai avec Alcmène mon épouse supposée : tu m'entends; tu connais ma volonté secréte , c'est à toi de t'y conformer; tu me serviras pendant le sacrifice que Je vais m’offrir à moi-même.