L.ETITIA
Sous do sombres couleurs cette histoire commence :
Je me suis vue assise au bord d'un gouffre immense,
Parmi des bois en deuil plantés sur des récifs.
Le vent sifflait; la mer avec des bruits plaintifs
Se brisait aux écueils; une mer écumante
Comme en hiver, parfois, dans les soirs de tourmente.
J'étais là, toute seule; — immobile d'effroi.
Je regardais les flots et je pensais à toi ;
Que devient-il? disais-je. Est-il en sa demeure,
Ou sur l'onde funeste erre-t-il à cette heure?
SILVIO
Pour un si tendre aveu, dis-moi, que te faut-il? Veux-tu me voir braver pour toi quelque péril? Que, les deux bras liés, au fond des mers je plonge?... Achève cependant le récit d'un tel songe,
LiETITIA.
L'horreur, bientôt, fit place à la sérénité.
A travers les rayons d'une fraîche clarté, Je t'aperçus : profil d'abord confus et vague, Du lointain horizon tu venais sur la vague. Tes pieds, sans y plonger, foulaient son bleu cristal. En tes bras un objet, que je distinguais mal, Semblait, à ton effort, un roc de poids énorme. Tu parvins jusqu'à moi; je reconnus sa forme : C'était un grand poisson, qui, par nous entr'ouvert. Nous livrait un trésor en ses flancs découvert.
SILVIO
Un trésor!...
l.î;titia.
Des rubis, des perles, des merveilles!
Les rois à leur couronne en ont seuls de pareilles. Joyeux, tu les semais devant moi par milliers, Les rangeant sur le sable ainsi que des colliers, Les faisant resplendir au soleil qui s'y joue. Essayant leur éclat à mon front, à ma joue; Me disant : Tiens ! à toi saphirs, perles, rubis : Pares-en tout ton corps, charges-en tes habits; La rude pauvreté pour toi n'était point faite. Que ce j our dans ta vie ouvre une longue fête !
SILVIO
0 songe éblouissant!... que Dieu, dans sa bonté,
N'en fait-il, dès cette heure, une réalité!
Qui sait? grande est la joie où ton récit me plonge.
La vérité souvent nous parle dans un songe.
J'en crois ù l'avenir; nous devons être un jour,
Moi prince couronné, toi reine dans ta cour.
Nous vivons, nous dormons, dans la soie et l'hermine.
Rien ne vaut ta beauté, sinon ma fière mine,
Alors que je descends le perron du château.
Et qu'un page me suit, soulevant mon manteau!...
Tandis que le pêcheur prononçait ces paroles. Un vieillard, son patron, revenu de Pouzzoles, L'appela : — Paresseux, qui dors sur le galet. Debout! viens avec nous retirer le fdet. —
Aux douceurs de cette heure arraché non sans peine : — Allons ramer, dit-il. Adieu, ma souveraine! Triste et lent, il marchait. Au détour du chemin. Il aperçut encor le geste d'une main.
Une voix s'éleva qui, du haut de la grève, Criait : — Rapporte-moi le poisson de mon rêve !
SOLITUDE AUX ENVIRONS DE PISE. A 1. A D y *■ * *•
Béni soit votre accueil, reine d'une cabane! Merci de m'amener à travers ce beau lieu, Désert où vous vivez, loin d'un monde profane, Avec la paix du cœur et les conseils de Dieu.
Comme vous, je connais l'étrange inquiétude Qui loin de nos cités nous emporte souvent, Qui vous a fait chercher, dans un séjour si rude, Le bonheur d'être seule et de vivre en rêvant.
Oui, je sais qu'il est doux d'errer sur un rivage, De suivre, le matin, la lisière des bois, Et d'écouter longtemps la musique sauvage Des vagues et des pins qui chantent à la fois ;
Do contempler, du bord, le culmc et la tourmente, Et, promeneur perdu dont nul ne se souvient, De voir, sur une mer orageuse ou dormante, La voile du vaisseau qui part ou qui revient;
D'habiter sur la grève une étroite chaumière, D'un vieux pêcheur toscan mince et tremblant réduit, D"y méditer, le soir, à la seule lumière Qu'à travers la fenêtre une étoile introduit;
De n'avoir pour amis que les divins poètes Qui vous chantent tout bas leurs vers mélodieux. Et pour enivrements, et pour uniques fêtes, Que les songes dorés qui descendent des cieux!
Comme vous, j'ai l'amour de cette aride grève Où Byron promena ses orageux loisirs.
Où, la nuit, à cheval il courait vers le rêve Que poursuivaient partout ses vagabonds désirs.
lll'l LES POÈMES DE LA MER.
Sur ce même rivage, aux confins du bois sombre, Quand vous errez, le soir, l'œil au ciel étoile, Avez-vous quelquefois rencontré sa grande ombre, Et, comme frère et sœur, vous êtes-vous parlé?
Que vous a dit alors le pâle et fier artiste?... En terrestres ennuis cœur entre tous expert. Vous a-t-il expliqué cet instinct vague et triste Qui nous fait demander un asile au désert?
Le désert est ici, profond, paisible, austère; Le désert ignoré, sans guide et sans chemin, Tel que l'on put le voir, au printemps de la terre, Dans le vaste Orient, berceau du genre humain.
Voilà bien, sous nos yeux, la plaine asiatique; Ce mont que j'aperçois fait songer au Liban. Allons-nous rencontrer Rachel au puits antique? Dînerons-nous ce soir au foyer de Laban?
A qui sont ces chameaux et ces maigres chamelles ^ Qui, nous voyant passer, vont brouter à l'écart?
1. Les Pisans, au retour des Croisades, rapportèreDt quelques-uns de ces animaux, qui ont multiplié sur ce rivage.
LE OOMBO. 273
A qui sont ces brebis aux pendantes mamelles?... Chaque fils de Jacob en a-t-il une part?
Ces vieillards, ces enfants à l'œil mélancolique, A travers la forêt dispersant leurs troupeaux, Sont bien les chevriers de Téglogue biblique, Les pâtres d'Israël, en tuniques de peaux.
Voilà bien le désert tel qu'on le vit encore Quand les premiers chrétiens, insensés de la croix. Cherchaient, pour tempérer la soif qui nous dévore, La paix de l'âme en Dieu dans le calme des bois.
Mais ce que n'eut jamais aucune Thébaïde, Ni grotte, ni couvent, ni vallon clandestin. C'est une solitaire au corsage splendide, C'est un anachorète en robe de satin;
Enfin c'est la recluse aux allures commodes. Ne quittant qu'à midi son paresseux chevet, Feuilletant la Genèse et le Journal des Modes, Et donnant au désert des repas de Chevet!
Adieu, madame, adieu!... Ce soir, au crépuscule, Je vais rouler encor sur le pont du steamer : Ermite aux yeux charmants, alors dans la cellule. Songez au pèlerin qui s'en va sur la mer.
Avant peu mes amis, dont vous fûtes l'amie. Sur vous, sur votre sort, viendront m'interroger : « Elle est, leur répondrai-je, en Mésopotamie, Et vit coiume la so'ur de quelque roi berger!... »
Pis", a\Til 1840.