POST-SCRIPTUM
Ces vers que j'écrivais avec un gai sourire, Voilà bientôt dix ans, dix siècles révolus ! Aujourd'hui, par hasard, j'ai voulu les relire, Et c'est d'un œil en pleurs que je les ai relus!
Celle à qui J'adressais ce fugitif hommage, Cette femme, démon d'esprit, ange de corps, Dont le regard eût fait déraisonner un mage, Dont la voix musicale eût réjoui les morts,
Qu'est-elle devenue? Ah! Dieu nous est sévère! Vit-elle aux mêmes bords, respire-t-elle ailleurs? Ah! demandez plutôt à Villon, le trouvère, Où sont, de l'an passé, les neiges et les fleurs !
L'ile qu'on a nommée un nid flottant de cygnes. L'opulente Angleterre, avait bercé l'enfant; Puis le monde avait vu, dans ses grâces insignes, Partout la jeune femme errer on triomphant,
Paris, Vienne, Berlin, tout palais moscovite, Tout rayonnant foyer de plaisirs et de maux, La saluait au vol, venant et partant vite, Comme un oiseau qui fuit de rameaux en rameaux.
De Florence à Madrid, de Pétern])ourg à Malte, Elle allait, elle allait, vif rayon, doux parfum; Elle allait; et partout, dans sa rapide halte. Cueillait un souvenir et vous en laissait un.
Quel était donc le but de sa course de flamme? Voulait-elle tout voir, — ou partout se montrer? Et le pressentiment lui disait-il dans l'âme Que son pas, à ce jeu, devait s'accélérer?
C'en est fait! elle habite enfin une demeure, — Un séjour d'où jamais on ne revient, hélas! Le repos, dont parfois elle essayait une heure. Le repos a reçu pour jamais l'oiseau las.
Un jour qu'elle courait à travers l'Allemagne, Un jour que du vieux Rhin elle longeait le bord, La mort, qui la suivait, invisible compagne. L'atteignit sur la rive..., et c'est là qu'elle dort!
Ah! d'un sommeil si prompt voyageuse endormie. Reposez-vous, du moins, enfin tranquillement? Le calme est-il profond, dites-nous, ombre amie. Dans un lit de roseaux du grand fleuve allemand ?
Sous ce ciel nébuleux, près de cette eau glacée. Ne gardez- vous dans l'âme aucun regret amer? Je me suis dit parfois, ô pâle trépassée, Que vous aimeriez mieux dormir près de la mer;
Au bord de cette mer qui, de vous bien connue. Chante un refrain si doux aux plages du Gombo; Sous ce beau ciel toscan qui, sans doute, insinue Un caressant rayon jusqu'au fond du tombeau!
LE GOMRO. 277
Pour moi, c'est seulement au pied d'une falaise, Près du flot, dans un lit de sahle et de soleil, Que je crois, à mon tour, pouvoir dormir à Taise; S'il est vrai que pour nous la mort soit le sommeil!...
Mars 1849.
BORDIGHIERA
C'est un charmant tableau : des toits sur la colline
Que ceignent les palmiers; Tuiles au rouge émail qu'un vieux clocher domine,
Hanté par les ramiers;
Des portes où la vigne arrondit son treillage,
Et, devant les maisons.
Des barques de pêcheurs, qu'on retire à la plage
Aux ingrates saisons;
nouuic. Hii:nA. 279
Sur les bois, sur les eaux, je no sais quel sourire
Qui descend d'un ciel clair; Je ne sais quelle paix qu'à toute heure on respire
Dans la douceur de l'air...
C'est là que j'ai fixé ma course vagabonde,
Aisément oublieux De Rome et de Paris, de toute chose au monde,
Hormis de tes beaux yeux!
La maison que j'habite, indigente chaumière
Qui se tient à l'écart.
Brode pourtant son mur d'une frise de pierre
Ciselée avec art.
Un lierre envahisseur, touffu, maille par maille
Grimpant et s'accrochant, A si bien fait que l'œil ne voit plus la muraille
Qui fait face au couchant.
Un oiseau familier chante sous la toiture;
Il môle, heureux bouvreuil, Sa voix au bruit des flots, qui de notre clôture
Viennent blanchir le seuil.
J'ai pour hôte un pêcheur, à la mer toujours brave
Quoique vieux et branlant, Pour hôtesse une veuve au maintien noble et grave,
Au parler rare et lent.
Tout le jour, à travers la maison solitaire
Elle rôde sans bruit, Veillant encor, parfois, près de sa lampe austère,
Une part de la nuit.
Quand, ses fuseaux en main, je la vois à sa porte,
Debout sur les degrés.
Je m'incline et je dis : « \'oilà la femme forte
Des poëtes sacrés ! »
A midi, sur ma table elle pose, attentive,
L'œuf du jour, frais éclos.
Du lait, quelques fruits mûrs, qu'elle-même cultive
En son modeste enclos.
Là, croissent à cette heure, auprès d'une eau courante
Qui fuit dans le gravier.
L'œillet et la pervenche, à l'ombre transparente
D'un antique olivier.
DORDIGIIIERA. 281
Ce matin, j'y cueillais, du bord de ma fenêtre,
Des feuilles de jasmin, Souvenir odorant, qui, d'un j^li do ma lettre,
Glissera dans ta main.
Que ne puis-jc avec lui t'envoyer de ces plages
La couleur, le rayon, Et ce chant de la mer qui vient sur les rivages
Me murmurer ton nom!
Côto de Mec.
A CH ATE A LBU lA ND.
0 poëte ! ô croyant, dont la voix souveraine Nous émeut, nous séduit et partout nous entraîne ! Immortel pèlerin, qui portes dans tes doigts Un bourdon plus brillant que le sceptre des rois! Que tout enfant du siècle à ton nom rende hommage ! Nul n'a mieux enchanté les esprits de notre âge; Fils d'un monde vieilli, sans amour et sans foi, Pour le régénérer nul n'a fait plus que toi. C'est toi qui. nou^ menant, multitude ravie,
Vers les mille climats qu'a visités ta vie, Guide fascinateur, nous as fait traverser Le monde tout entier, sans jamais nous lasser. Dès tes premiers soleils, Dieu t'appelle : ton âme D'Homère et de Colomb sentant la double flamme. Tu pars, tu cours chercher un nouvel univers Que révèle ta prose, — où puiseront nos vers. Quelle était notre joie aux déserts d'Amérique, Lorsque, frappant le roc de ton bâton magique. Tu faisais ruisseler devant nous, frémissants. Tout un fleuve inconnu d'harmonieux accents ! Forêts des premiers jours, savanes des Florides, Que d'horizons ouverts, que d'images splendides! Avec quel art divin ta main nous dévoila Le vallon de Chactas et le ciel d'Atala! Tu repasses bientôt l'immensité de l'onde; Au pays des aïeux tu reviens; le vieux monde, Livré dans ton absence aux tempêtes du sort, T'entretient au retour de ruine et de mort. C'est alors, ô René! qu'un jour ta fantaisie Se réveille et nous mène aux rivages d'Asie; EUe plonge au désert, nous montrant chaque lieu Dont le sol parle encor des miracles de Dieu. Là, derrière un rempart de collines arides,
Sur des plages de cendre un lac étend ses rides. Ta Muse le contemple, assise au bord mouvant; Puis de nouveau se lève et nous crie : « En avant! » Mais la mienne aujourd'hui, simple fille de l'onde. N'escorte pas plus loin ta course vagabonde; Pensive, elle s'arrête aux bords de cette mer Dont sa lèvre, après toi, goûte le sel amer.
D'un antique anathème empreint à sa surface, Dès le premier coup d'ccil, on reconnaît la trace : Aucune blanche écume, aucun frisson n'y court; Dans la saison brûlante, alors qu'il s'y déchaîne. L'impétueux simoun lui-même agite à peine Un flot qui se soulève et qui retombe lourd.
Dans son ht resserré, captive, elle est gardée Par les monts d'Arabie et les monts de Judée, Double mur en talus bordant ses pâles flots. Etendue à leurs pieds, elle y reste assoupie, Et, la nuit, on dirait l'eau dormante et croupie Qui s'amasse dans l'ombre au pavé des cachots.
L'aloès, le palmier s'éloignent de ses plages; Elle ne connaît point le reflet des feuillages,
Ni la molle fraîcheur qui des rameaux descend ; Un arbre, un arbre seul ose croître près d'elle; Le fruit en est brillant, mais l'écorco infidèle Offre une cendre aride à la soif du passant.
L'œil d'un homme, jamais, n'a vu son onde oisive Transporter un vaisseau de l'une à l'autre rive; Livrée à ses courants, toute barque s'y perd. Au nageur odieuse, odieuse au pilote, Cette morne surface où rien d'humain ne llotto S'étend, désert liquide, au milieu du désert.
Dans les exhalaisons de la fétide mare,
Trahi par son instinct, si quelque oiseau s'égare,
Il tombe défaillant sur le gouffre empesté!
Au sein des flots épais que la mort seule habite,
De poissons émaillés nul essaim ne s'agite :
Solitude partout! partout stérilité!
Mais au fond de ces eaux, dont une clarté louche
A mes yeux par moments laisse entrevoir la couche,
Quel étrange spectacle attire mes regards!
A travers le linceul des ondes immobiles,
J'ai cru voir et j'ai vu des squelettes de villes,
Murs croulants, toits rongés, décombres de remparts.
0 mor! tu gardes mal ton sinistre mystère! Non, tu n'as pas toujours, lac morne et solitaire, De ta brume funeste empoisonné ces lieux : Non, Dieu ne t'avait point ici marqué ta place, Le jour où de l'abîme il mesura l'espace Et sépara les eaux de la terre et des cieux.
Ta couche fut longtemps une plaine féconde : Deux ville- y riaient au soleil, et le monde N'avait pas sous le ciel de plus belles cités. Mais, rebelles aux lois de la nature sainte, Les peuples qui roulaient de l'une à l'autre enceinte En des crimes sans nom s'étaient précipités.
Là, des corruptions l'incestueux génie Faisait à chaque seuil germer l'ignominie; Sur toute chair vivante il imprimait ses mains. L'enfant à l'impudeur s'instruisait dans ses langes; Et l'homme et le vieillard convoitaient jusqu'aux anges Qui, parfois à la nuit, traversaient les chemins.
L'herbe en fleur, au soleil, recevait les complices : La débauche et la mort combinant leurs délices. Le vin sur les pavés coulait avec le sang.
LA MER MORTK. 287
Si la place, au dehors, manquait à tant d'ivresses, On entrait dans le temple, où le chœur des prêtresses Adorait quelque dieu rampant ot Éjlapissant.
Dieu se leva, le Dieu qui lance l'anathème! Dans un nuage ardent il descendit lui-même, D'un déluge de feux il dévora leurs murs; Puis, jaloux d'effacer des vestiges immondes. Par-dessus leurs débris il fit rouler tes ondes, Comme on jette un manteau sur des restes impurs.
Il ne fallut qu'un jour à l'œuvre de colère;
Et quand, le lendemain, l'astre qui nous éclaire
Reprit à l'orient sa flamme et son essor.
On eût dit que son disque hésitait sous la nue,
Surpris de rencontrer une mer inconnue
Aux lieux où deux cités furent la veille encor.
Depuis cette heure, ô lac! du milieu de ton gouffre, S'exhale une vapeur de bitume et de soufre. Elle obscurcit tes eaux, charge tes bords fumants; Et, lorsqu'à ta surface une tempête gronde, Il semble que le peuple englouti sous ton onde Mêle encore à tes bruits de sourds gémissements.
288 LES POiiMES DE LA MER.
Et nul ôtre vivant ne foule ton rivage,
Si ce n'est, quelquefois, un onagre sauvage
Qui passe, et de son cri fait retentir les airs;
Ou l'Arabe de Tor qui vient par inten^alle
Sur les grèves, le soir, arrêter sa cavale.
Et, d'un vol fugitif, s'en retourne aux déserts!