‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 80 sur 96 · A LAMARTINE · texte numérisé non relu

A LAMARTINE

Et, le soir, quand la grève est au loin tourmentée, Quand roule dans la nuit la voix des flots hurlants. Sa voix, plus grande encor, tonne après trois mille ans.

Jl est une autre plage, arrondie, odorante, Où le flot se déroule, attiré par Sorrente, Et qui, sur la falaise, élève une maison Blanche, que tout regard salue à l'horizon. Un vent du ciel, plus pur que l'haleine des anges,

Y recueille en passant h' parfum des oranges; Et la mer, que son souffle agite d'un frisson,

Y cliante nuit et jour sa plus molle chanson. C'est là que, fatigué d'un lourd pèlerinage, Le Tasse vint s'asseoir au midi de son âge;

C'est dans ce golfe heureux, où chaque flot s'endort,

Qu'une fois s'endormit ce naufragé du sort.

A la porte, où le pampre ondoyant se replie.

Il retrouvait l'amour de sa sœur Cornélie;

Et, chantre des combats, à l'ombre des jardins.

Il rêvait aux exploits de ses chers paladins.

Son image toujours sur la plage s'élève;

Et jamais voyageur n'approche de la grève

Sans t'évoquer, au bord du verdoyant coteau.

Harmonieux fantôme! ombre do Torqiiato!

Au fond du vaste golfe où Venise s'écroule, Il est un autre bord, assailli par la houle ; Sable aride, où la mer, aux sourds gémissements, Va des tombeaux voisins chercher les ossements. Salut à toi, Lido! salut, triste rivage! C'est là, sur cette terre inféconde et sauvage, Que Byron, escorté de ses amers ennuis. Accordait audience au démon de ses nuits. Pressant d' son coursier le vol insaisissable. De la grève déserte il sillonnait le sable, Et de ses visions demandait le tableau A la nuit qui pendait sur la terre et sur l'eau. Il n'est plus; mais son ombre est encore vivante, Et quiconque revient à la rive mouvante Chercher un nom, que nul ne saurait oublier, Y voit passer toujours le sombre cavalier!

Ainsi, sur cette mer dont j'interroge rond<\ Il n'est pas une plage, — ■ infertile, — féconde. Où l'esprit du penseur se plaise à revenir, Si l'œil n'y voit briller quelque grand souvenir. Malheur au lieu qui n'offre aucune trace illustre ! Un éternel printemps lui donnât-il son lustre. Fût-il, plus que pas un, fleuri, doré du jour.

A LAMARTINK. 351

Il aurait nos regards sans avoir notre amour. Jamais le voyageur, ([ui s'arrête ou qui passe, Ne daignerait nommer ce fragment de l'espace, Et, dans son cœur épris, emporter en rêvant Le charme impérieux qui ramène souvent! — •

Nous aussi, nous avons notre plage sereine :

Le flot harmonieux y caresse l'arène.

Et le pin, qui des monts ombrage le ])enchant,

Sur le cliant de la vague y module son chant.

Elle est splendide à voir, soit que l'Aurore blonde

De ses lys effeuillés vienne pailleter l'onde.

Soit qu'un soleil couchant qui nous dit : « A demain! »

Ajoute à ses flots bleus des franges de carmin.

Tout ce que Dieu répand de richesses bénies.

Doux rayons, doux parfums et douces harmonies.

Elle a tout, rien ne manque à ce rivage d'or :

La gloire d'un grand nom lui manquait seule encor!

II l'a conquise enfin : une beauté nouvelle

A notre âme attirée aujourd'hui s'y révèle :

Désormais cette grève, où s'impriment vos pas.

Revêt une splendeur qui ne s'éteindra pas.

'( C'est là qu'il vint un jour, dira-t-on d'âge en âge,

Celui qui fut doté d'un si bel apanage : Qui, fascinant les cœurs, entraînant les esprits, Des charmes de sa voix semblait lui-même épris. Poète, il répandait ses strophes éclatantes; Orateur, il parlait aux foules palpitantes ; Chroniqueur, il gravait, au vol de son burin. L'histoire des grands jours sur des tables d'airain. Heureuse donc la rive, heureuse la contrée Qui par un pareil hôte un jour fut illustrée! Heureux le flot d'azur qui put, en frémissant, Arrêter son écume aux pieds d'un tel passant! Les beaux noms sont épars sur vingt rives lointaines : L'une a connu Platon, l'autre a vu Démosthénes; L'une parle du Tasse et l'autre de Byron; Mais tous ces noms ici sont unis dans un nom. Ici sont confondus, dans un même prestige, Trois éclairs dans un œil, trois fleurs sur une tige Sur la tête d'un seul trois pures royautés. Sur un seul avenir trois immortalités! »

l'iscatores autem dcscciideraut et lavabaut retia. •

(Evangile selon saiiif Luc.)

Ce soir, le flot dormant, qu'aucun vent ne soulève,

Sans écume et sans bruit s'étale sur la grève;

C'est à peine si l'onde, en effleurant le bord,

Y module à mes pieds un insensible accord,

l'u murmure douteux, qui meurt ou se prolonge,

(!lommc un soupir d'enfant qui dort et parle en songe.

Silence de la mer, sommeil du firmament!

Est-il rien de plus doux que ce recueillement?

Au cœur le plus troublé des tumultes du monde

Rien vaut-il cette paix solennelle et profonde ?

Toi LES POEMES DE LA MER.

Muet, j'ai beau prêter l'oreille,... pas un bruit! Une voix cependant au sein de cette nuit S'élève : c'est la voix mélancolique et tendre, C'est le cbant qu'un pêcheur à l'écho fait entendre. Sur son bateau, qu'à peine un vent fait ondoyer, Il vient de rallumer sa lampe ou son foyer. Et, tandis que ce feu, comme un reflet d'étoile. Brille au loin sur la mer, il chante sous sa voile : Il chante, car sa pêche est féconde, ce soir. Quand ses enfants, au bord, viendront le recevoir. Répandant à leurs pieds .sa nasse qui fourmille, Il verra le bonheur de sa pauvre famille. Et puis il dormira demain sur les galets. Pendant qu'un chaud soleil séchera ses filets.

Oh ! loin de lui. Seigneur, retiens tout vent contraire !

Oh! d'un amour profond, d'un tendre amour de frère,

J'aime, j'aimai toujours ces travailleurs du flot :

Ils reçurent du sort un humble et rude lot;

Dans La sphère indigente où leur destin les parque,

Ils ne possèdent rien qu'une fragile barque.

Rien qu'un mince filet, dont souvent le tissu

Se déchire à la dent du roc inaperçu.

Durant les nuits d'hiver, bercés loin de la grève,

LES PI'CHEURS. 355

Ils ont avec l'orage une lutte sans trêve. A l'heure où chacun dort sous le toit des maisons, Ils veillent, eux, perdus dans les noirs horizons. Ont-ils jeté pourtant un blasphème à leur vie? Non! résignés, et doux, et purs de toute envie, On les revoit toujours tels qu'à Génésareth Autrefois leur ami Jésus les rencontrait.

Aimons-les comme lui. Dès le matin de l'âge. Pour moi, je les cherchais déjà de plage en plage. Parmi leurs enfants nus que de fois j'ai boudi! Que de fois n'ai-je pas, en décembre à midi, Dans une barque à sec dormi sur la poulaine, Près des vieillards couchés dans leurs cabans de laine ! Et, depuis, que de fois, visiteur familier, N'allai-jo pas revoir leur seuil hospitalier!

Dans une anse écartée, où la vague éternelle Déroule sa volute et la replie en elle. Bords qui, par le soleil brûlés incessamment, Simulent de l'Afrique un sablonneux fragment, S'élève une bourgade, — humble et triste village. Ou plutôt de maisons monotone assemblage, A qui les voyageurs trouvent, en arrivant,

Moins l'aspect d'un hameau que celui d'un couvent.

A ses toits réguliers prolongés en portique,

On devine la main d'un peuple monastique :

C'est l'Espagne, en effet, qui, dans le temps ancien,

A bâti ce hameau demeuré toujours sienl

Que j'aime à te revoir, dans cette colonie.

Race de matelots à la face brunie.

Peuplade d'étrangers, que les vents du destin

Aux sables provençaux jetèrent un matin!

Bien des jours ont passé, depuis que nos rivages

A'ous reçurent, bannis aux allures sauvages!

Mais qu'importent les jours? Après plus de mille ans,

On voit sans cesse en vous les mêmes Catalans.

Le temps n'a rien changé sur l'antique médaille :

On retrouve toujours l'homme souple de taille,

Qui, de ses bras nerveux fendant le flot amer,

A mesuré sa force aux forces de la mer.

Même œil, même profd au vieux type fidèle.

Dont un bec d'épervier fut le premier modèle;

Même front, basané par ce hâle marin

Qui, de chacun de vous, fait un bus^te d'airain.

Oui, je vous aime ainsi, race robuste et forte,

1. Il existe, près de Marseille, une bourgade habitée, depuis des siècles, par une colonie de Catalans.

Patrons que chaque jour la haute mer emporte

Jusqu'aux horizons bleus, où vos filets tendus

Emprisonnent l'essaim des poissons attendus.

Assis au flanc des monts, que d'heures j'ai passées

A voir blanchir au loin vos tartanes bercées,

A suivre tour à tour leurs évolutions,

Ou le vol dans l'azur des souples alcyons !

Rien n'arrête l'essor do vos courses hardies :

Par le vent favorable aux voiles arrondies.

Dépassant de Planier la lumineuse tour,

^'ous allez de la Corse explorer le contour.

Souvent même, invoquant la Vierge pour compagne,

Vous mettez sous le foc les rivages d'Espagne,

Et vous allez revoir, enfants religieux,

La chère Barcelone où dorment vos aïeux.

Puis, au retour enfin, quand l'escadrille arrive, Vos femmes, vos enfants accourent à la rive. Ils viennent recevoir, dans le jonc des paniers. Le peuple bondissant de vos frais prisonniers. Vous jetez à la fois sur la mousse et le sable Le rouget, le pageot, l'anguille insaisissable, La girelle, qui semble, au sortir du flot clair, Un papillon de l'eau dépaysé dans l'air,

358 LES POÈMES DE LA MEIl.

La langouste au long dard, dont le doigt se méfie,

La dorade au flanc d'or que son nom glorifie,

Le merlan, le thon lourd qu'on soulève à deux mains,

Et le turbot, orgueil des vieux banquets romains.

Éblouissant monceau! La grève en est couverte.

Ils sautillent longtemps sur le lit d'algue verte;

Et l'on dirait, à voir tant de vives couleurs,

Que la mer jette au bord des guirlandes de fleurs.

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