‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 81 sur 96 · Scène heureuse! tableau de naïve allégresse · texte numérisé non relu

Scène heureuse! tableau de naïve allégresse

La colonie entière au rivage se presse.

Les anciens du village, invalides des eaux.

S'y traînent, inclinés comme au vent les roseaux.

Les tout petits enfants, apportés par les mères,

S'élancent de leurs bras vers vous, leurs joyeux pères!

D'autres, un peu grandis, escaladent le flanc

Des tartanes, d'où pleut le filet ruisselant.

C'est un bonheur commun à toutes les familles!

C'est un commun labeur : les souriantes filles,

Pieds nus, et retroussant au genou leurs jupons.

Reçoivent les paniers qui descendent des ponts;

Et, comme au Parthénon les vierges du Pirée

Jadis allaient portant la corbeille sacrée,

On les voit sur leur front transporter tour à tour

Ces lourds paniers dont l'algue arrose le contour.

Vous rentrez en chantant sous vos toits domestiques, Lambris tout hérissés d'ustensiles nautiques, Où sèchent, appendus, légumes et raisins; Vous saluez au mur ces gothiques dessins Devant qui, chaque soir, ensemble on s'agenouille. L'aïeule en cheveux blancs quitte enfin sa quenouille; Elle va dérouler la natte de ces lits Qui vous donnent à terre un sommeil sans roulis. On vous fête à l'cnvi dans la tribu rostrale. Chaque toit jette à l'air sa fumée en spirale; Et, frères égayés par un sobre festin, Vous rendez grâce au Dieu qui vous fit ce destin!... Pour les vœux de l'orgueil il faudrait davantage. Que vous importe, à vous, un plus brillant partage? \'ous vivez là, toujours heureux, toujours unis. Comme des passereaux satisfaits de leurs nids. En vain notre Marseille en parure éclatante Vous appolln : il n'est rien en elle qui vous tente. Ses femmes à vos yeux sont même sans appas. De vos étroits foyers votre amour no sort pas. Du rêve de l'hymen quand votre âme est saisie. C'est toujours parmi vous que l'épouse est choisie :

« A d'autres, dites-vous, les sœurs de l'étranger! » En acceptant leur main vous croiriez déroger! — Du monde où nous vivons parias volontaires, Vivez toujours ainsi; gardez vos mœurs austères. Ressemblez d'âge en âge aux patriarches saints Qui, jadis au désert, s'assemblaient par essaims. Méprisaient les faux biens que l'ignorance estime. Vivaient de labeur simple et de repos intime, Et ne demandaient rien, dans leur prière à Dieu, Qu'une âme toujours pure et qu'un ciel toujours bleu!

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