‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 82 sur 96 · SUITE · texte numérisé non relu

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Caïupos ubi Troja fuit.

Un soir qu'à la clarté de l'étoile sereine

J'allais longeant la mer sur son ruban d'arène,

Ainsi, poète ému, dans mes jeunes élans,

Ainsi je saluais les pêcheurs catalans.

Dix ans sont révolus, dix ans ! un siècle ! un rêve !

J'ai revu le hameau, c'est-à-dire la grève.

Je l'ai revue hier : hélas! quel changement!

Pour le passant ami quel morne étonnement ! Ce n'est plus ce bercail de familles heureuses Qui vivaient du tribut des ondes généreuses. Plus ôo bruyants départs! [)lus do joyeux retours! l'ius dtî barques au bord, si svcltes de contours! Rien, plus rien qu'une grève à jamais désolée, Rien que des murs déserts, dont la pierre écroulée Roule au bord, où l'oreille aujourd'hui n'entend plus Que la plainte sans fm du flux et du reflux!

Pourquoi cet abandon? Pourquoi cette ruine?

Pensif, j'interrogeais de ma pitié chagrine

Les vieux toits crevassés et le rivage en deuil;

Je plongeais au hasard et partout un coup d'œil.

Quand une vieille femme, au pied d'un mur assise.

Fixa subitement ma paupière indécise.

Jaune de fièvre, l'œil dans l'orbite plongé,

Les cheveux où déjà le temps avait neigé,

Et de haillons épars honteusement vêtue,

De la maigre famine elle était la statue.

Par elle, j'ai tout su : j'ai su que, dès longtemps.

Un troupeau destructeur d'avides exploitants

Était venu jeter le long de nos rivages

Des filets odieux, instruments do ravages.

362 LES POËMES DE LA M Lit.

Et que de ces engins les criminels réseaux Avaient stérilisé les opulentes eaux.

« Oh! malédiction sur cette race impie,

Disait la vieille femme à mes pieds accroupie.

La misère, la faim, l'épuisement hideux,

Le blasphème et la mort, tout nous est venu d'eux.

Enfin, las de sonder, pour la seule fatigue,

Les réservoirs d'un golfe autrefois si prodigue,

Les patrons, les anciens ont dit à la tribu :

( Plus de ce désespoir! nous en avons trop bu!

( Puisqu'enfm cette mer, pour longtemps dépeuplée,

< Ne nous donne plus rien... qu'un verre d'eau salée; ( Puisque nos concurrents, déprédateurs des flots,

( Ont tout pris, jusqu'au germe, avant qu'il fût éclos, ( Quittons ces bords, fuyons à jamais une rive ( Impuissante à nourrir sa famille adoptive.

< Cherchons ailleurs : allons voir si nous trouverons ( Le pain que Dieu promet à la sueur des fronts !

( Fils de la Catalogne, allons voir si ses côtes

( Recevront des enfants humbles comme des hôtes;

( Et, fallût-il périr sur des rocs inconnus,

( Ne mourons pas du moins ici, fiévreux et nus! »

Et puis, un soir d'automne, au signal tous fidèles,

LES pftCHEUUS. :!6:!

Ils sont partis, oui, tous, comme un vol (riiii'ondclles; Et moi, je les ai vus, du seuil de ma maison, Voo'ucr et dans la nuit se perdre à l'horizon.

(. — Pauvre femme ! pourquoi, seule, êtes-vous restée ? » Lui dis-je. Elle montra la plaine dévastée, Et dit : « C'est que j'ai là, dans un enclos bénit, Un cher enfant qui dort et m'attend à son nid... » Je quittai, l'o'il en pleurs, cette âme infortunée, Et ne veux plus revoir la côte abandonnée. 0 de mes jours heureux compagnons si connus, 0 mes chers Catalans, qu'ètcs-vous devenus?

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