ACTE QUATRIEME
SAINTE-AGATHE, souriant.
Vous supposez bien.
d'estrigaud.
Ces billets vous mettent tout simplement à mou service.
SAINTE-AGATHE
Expliquez-vous.
d'eSTRIGAUD, s'asseyaût près de la table.
Vous avez une créance de huit cent mille francs sur votre serviteur, n'est-ce pas? Créance véreuse en l'état, vous n'en doutez pas, mais qui deviendra de l'or en barres Je jour où j'épouserai mademoiselle de Birague. Par conséquent, vous êtes obligé de servir mon mariage.
SAINTE-AGATHE
Avec quelle prestesse vous retournez une situation ! Quel précieux auxiliaire pour Adhémar!
d'estrigaud.
Vous n'avez donc pas saisi mon raisonnement?
SAINTE-AGATHE
Parfaitement. Mais il pèche par un point qui vous échappe : c'est que mes commettants sont personnellement d'un désintéressement absolu. L'argentpour eux n'est qu'un moyen d'action; qu'il soit dans leurs mains ou dans celles de leurs créatures, peu leur importe; et ils n'auront garde de troquer une force de neuf millions contre une force de huit cent mille francs .
d'estrigaud.
Même s'il y avait cent mille francs pour vous?
SAINTE-AGATHE
A quoi me serviraient-ils? Regardez-moi donc! Ne devinez-vous pas que j'ai dû m'habituer de longue main au mépris de tout ce qui est de faste ou de sensualité?
d'eSTRIGAUD, se levant.
Expliquez-vous donc à votre tour, car du diable si je devine à quel mobile vous obéissez !
SAINTE -AGATHE, toujours assis.
A une passion que vous ne soupçonnez pas, vous autre? les voluptueux, les heureux du monde' A une passion qu. sèche toutes les autres... celle de la domination. Que pourrais-je,moichétif, avec ma volonté individuelle? Je l'ai abdiquée pour épouser une volonté collective et la servir aveuglément. Pauvre et ignoré, que m'importe ! J'immole mon esprit et ma chair à l'omnipotence de l'ordre, qui est mon assouvissement ; et, quand on me portera en terre après une vie d'obscurité et de privations, le monde ne se doutera pas que ce cadavre sans nom a fait des orgies de pouvoir, qu'il a senti passer dans ses os les plus âeres voluptés du despotisme !
d'estrigaud.
Voilà un grand déploiement d'énergie pour aboutir à un dénoûment de vaudeville, au mariage d'Alfred et d'Ernestine. A votre place, je serais humilié d'être employé à si mince besogne.
SAINTE-AGATHE
Bah! aujourd'hui une dot de neuf millions, demain un testament de trois sous! Les ruisseaux font les rivières! Il n'y a pas de mince besogne dans une grande œuvre. d'estrigaud.
Où prenez-vous la grande oeuvre?
SAINTE-AGATHE
Aveugle et ingrat ! Qui dispute le terrain pied à pied? qui est depuis trois cents ans l'âme et le nerf de la résisiance? qui soutient dans leurs défaillances les dépositaires mêmes de l'immuable vérité? qui leur impose l'obstination et l'énergie dans leur lutte contre les idées nouvelles? est-ce vous?