‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 198 sur 358 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

LE COMTE

Et pourquoi m'inquiéterait-il? Il nous est revenu avec une santé de fer ; il marche comme un Basque et j'ai peine à le suivre; à cheval, c'est un centaure; il a matin et soir un appétit de loup, et la nuit il dort comme un loir. Ces sympiùmes n'ont rien d'alarmant.

LA COMTESSE

La santé du corps ne suffit point; il faut encore y joindre celle du cœur et de l'esprit.

LE COMTE-

Jean n'a-t-il pas le cœur et l'esprit sains ?

LA COMTESSE

Vous n'êtes pas frappé du changement de son humeur ?

LE COMTE

Non, ma foi !

LA COMTESSE

Vous ne remarquez pas que, depuis quelque temps, il est distrait, songeur, parfois même un peu triste ?

LE COMTE

Je n'ai pas remarqué; mais quand cela serait, je ne m'en inquiéterais guère. Jean est ici dans une situation délicate. Je me mets à sa place. Si j'avais été votre fiancé pendant un long temps, vivant près de vous, sous le même toit, vous voyant tous les jours, à toute heure, ainsi qu'il fait avec Marie, dame ! je l'avoue, les jours m'auraient semblé longs.

LA COMTESSE

Eh bien, mon ami, ne pourriez-vous pas rapprocher l'époque de leur mariage ?

LE COMTE

J'y ai pensé plus d'une fois; je le voudrais, et je ne le puis. Marie m'a été léguée par son père ; elle a grandi sous

306 JEAN DE THOMMERAY.

notre toit. Dans huit mois, elle sera majeure; attendons jusque-là.'Je ne doute pas de son affection pour Jean, je crois a la solidité de leur tendresse mutuelle; mais je suis encorp le tuteur de Marie. Elle est plus riche que mon fils, j'entends qu'elle dispose librement de sa main; je veux que 'ean tienne sa femme d'elle-même plutôt que de moi.

LA COMTESSE

Ne craignez-vous pas, mon ami, que ces scrupules ne soient un peu exagérés peut-être ?

LE COMTE

Croyez-moi, les scrupules sontl'avant-garde de l'honneur, et lorsqu'ils tombent l'honneur reste à découvert!

LA COMTESSE

C'est que Marie parait s'alarmer, elle aussi. La nouvelle attitude de Jean, son air distrait, ses longs silences, la troublent et la préoccupent. Elle n'est pas dans le secret de l'ennui qu'il laisse voir; elle en cherche la cause, et l'autre Jour je l'ai surprise qui pleurait.

Marie n'est qu'une enfant, vous la rassurerez. Dans tout cela je ne vois rien de grave, et huit mois sont bientôt passés. Mais voici votre rêveur!

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