‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 207 sur 358 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

là-dessus des idées très-nettes et très-arrêtées. II entendait que dans sa famille on servit la patrie sans rien demander, sans rien attendre d'elle que l'honneur de lui donner son sang. A ses yeux, la récompense était tout entière dans le devoir obscur, simplement accompli. En outre, il consiiérait l'armée comme un apprentissage des vertus nécessaires, comme le complément de toute éducation virile : il estimait que c'est là que se trempent les âmes. Le fils fit la guerre en Afrique, se battit comme un lion, et, comme son père, revint simple soldat. A dix-huit ans, j'ai fait comme avaient fait mon grand-père et mon père ; mes frères ont fait comme moi, et nos fils feront comme nous.

HORTEXSE.

Que c'est étrange ! Ainsi, monsieur, dans votre famille, vous êtes tous nourris de père en fils dans l'amour de la patrie?

JEAN, s'asseyaut.

Vous l'avez dit, madame.

HORTEXSE.

Mais madame votre mère? Toute sa jeunesse s'est donc écoulée loin du monde, dans cette solitude qui parfois doit être bien austère!

JEA?l.

Le monde et la solitude n'ont jamais existé pour elle, madame. L'amour désintéressé n'était pas rare quand mon père rencontra celle qui devait être un jour la compagne du reste de sa vie. Elle était pauvre, il était maître de son patrimoine, et, pouvant disposer de lui-même à son gré, il épousa la jeune fille qu'il aimait. L'un et l'autre n'avaient consulté que leur inclination mutuelle; ni l'un ni l'autre n'eurent sujet de s'en repentir. Ma mère pourrait vous dire en quelques mots toute l'histoire de sa vie : elle a été l'unique amour d'un honnête homme qu'elle a uniquement aimé.

320 JEAN DE THOMMERAY.

HORTENSE

Je crois rêver I Vous m'ouvrez un monde nouveau et que personne ne m'avait jamais fait entrevoir... Je suis émue...

fse levant.) Que j'ai donc bien fait de venir!

JEAN

Puis-je espérer, madame, que vous resterez encore quelques jours dans nos campagnes?

HORTENSE

Une semaine, plus ou moins; j'ai quelques affaires à régler avec mes fermiers.

JEAN

Vous ne connaissez pas nos paysans bretons: vous en avez pour plus d'un mois à traiter avec eux; et permettezmoi de m'en réjouir. J'aurai peut-être le bonheur de vous rencontrer quelquefois sur la lande.

HORTENSE

Pourquoi sur la lande? Je serai charmée de vous recevoir.

JEAN

Prenez garde ! Je suis homme à me le tenir pour dit.

HORTENSE

Je l'entends bien ainsi. Qui vient là? Monsieur votre père?

Oui, madame.

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