‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 42 sur 358 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

Je sais que ce n'est pas toujours une raison Et que plus d'un ménage a l'air d'une prison : Mais c'est quand on s'épouse avant de se connaître Et qu'on prend au hasard sa compagne et son maître. Nous, c'est bien différent, Léa, vous le savez : Par un père commun l'un pour l'autre élevés, Fiancés en silence et n'attendant que l'âge, Nous nous aimions longtemps avant le mariage, Et notre amour n'a fait que changer à l'autel Son nom fragile et doux pour son nom éternel.

LÉA

Il t'aimait... depuis quand?

CAMILLE

Depuis toujours, je pense.

Est-ce qu'on sait comment et quand cela commence?

LÉA

Donc, tu crois qu'en ouvrant ce cœur qui t'appartient, On n'y trouverait pas d'autre nom que le tien ? Jusque dans le passé sûre de sa tendresse...

CAMILLE

Je ne dis pas qu'il n'ait jamais eu de... maîtresse; Je n'en sais rien, cela ne me regarde pas, Et je n'en serais point jalouse en tous les cas.

LÉA

Tu méprises donc bien tes rivales vaincues ?

CAMILLE

Mon Dieu, non ! Elles sont pour moi non avenues. Tout'leur rôle consiste, autant que j'ai compris, A donner patience à nos futurs maris ; On dit que c'est dans l'ordre et que jamais l'épouse N'y perd rien dont elle ait sujet d'être jalouse.

LÉA

Et qui t'a dit cela? monsieur Paul?

CAMILLE

Ail bien, oui !

Je n'en aurais rien cru, si c'avait été lui : Il eût trop clairement plaidé sa propre cause ; Mais sans gêne à présent devant moi chacun cause : De ce que dit chacun, moi, je fais mon profit, Et pour tout deviner souvent un mot suffit... Je sais ainsi combien le lot de la maîtresse Est difi"érent du nôtre et peu nous intéresse ; Que l'orageux passé dont on s'alarme tant N'effleure pas le coin du cœur qui nous attend. Et qu'avec le dégoût de l'ivresse grossière La soif du vrai bonheur vient à nous tout entière. — N'est-ce pas votre avis ?

LÉA

Oui... l'ivresse des sens Qui de la passion emprunte les accents, La volupté qui feint d'être le cri de l'àme Et d'immortalité parle à la pauvre femme, Égoïsme et mensonge, oui, c'est tout !... Et pourquoi Un homme mettrait-il la moindre bonne foi Dans son commerce avec la folle créature Qui s'est donnée à lui sans bail ni signature? L'amour comme la guerre a sa chair à canon ! Femme galante ou femme adultère, le nom N'y fait rien, c'est toujours une femme perdue A qui pour tout loyer l'ingratitude est due! Dévorez-lui le cœur pour tromper votre faim ! Dupez-la !... Ce n'est pas agir en aigrefin, C'est dans l'ordre ! il faut bien gagner le mariage Et charmer de son mieux les ennuis du voyage. On n'en est pas jalouse... et comme on a raison! L'auberge porte-t-elle ombrage à la maison ?

CAMILLE^ i-egartiant Lùa, étonuée.

C'est ce que je me dis.

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