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ACTE PREMIER

CÉLIE

Ne parlez pas ainsi, clier frère, je vous aime.

HORACE

Mais pourquoi renoncer à vivre pour toi-même?

FABRICE

Je n'en vaux plus la peine, et d'ailleurs c'est trop tard.

HORACE

Il faut te marier!

FABRICE

Je suis las du hasard !

En outre, je ferais un mari détestable, Un père médiocre et peu recommandable.

Tandis que je pourrai, si ma sœur y consent, Fournir à mes neveux un oncle fort décent. — A propos de neveux, parbleu ! je me rappelle Qu'en entrant je n'ai pas dérangé de querelle, Ou bien vous en étiez au raccommodement. A quand le mariage?

HORACE

A quand?

CÉLIE

Hélas!

FABRICE

Comment?

Notre amour serait-il traversé?

Par mon père!

FABRICE

Il refuse pour bru la fille de son frère''

18^2 L'AVENTURIERE.

La îrouve-t-il trop pauvre ou de sang roturier?

HORACE

Non, mais mon oncle est près de se remarier.

FABRICE

Mon père?

HORACE

Lui-même, oui.

FABRICE

Quelle plaisanterie t

CÉLI E

Hélas! rien n'est plus vrai!

FABRICE

Mon père se marie ï — Il ne va pas, j'espère, épouser un tendron?

HORACE

Sa femme peut avoir vingt-cinq ans environ.

C'est une veuve?

CÉLIE

Non.

FABRICE

Peste! une demoiselle?

HORACE

Encar moins !

FABRICE

Et quoi donc alors?

ACTK Pli EM 1ER. 183

HORACE

Une donzellc!

Elle vient de Madrid avee un spadassin. Qui lui sert à sun choix de frère ou de cousin. Il se donne le don cl fuit le gentilhomme. Ils ont tous deux si bien travaillé le bonhomme. Si bien circonvenu, si bien entortillé, Qu'avec tous ses amis pour eux il s'est brouillé. Mon père furieux me refuse Célie, Tant que le sien sera coiffé de sa folie, Et celui-ci piqué me bannit de ces lieux.

CÉLIE

Ce que vous avez vu n'était (}ue des adieux.

FABRICE

Ah! mille millions de diables à mes trousses! Moi qui venais chercher des émotions douces, L'édification, la règle, le repos...

Certe, il faut convenir que j'arrive à propos ! Il est beau le foyer paternel, et ce temple Que je me figurais est d'un touchant exemple! Pourquoi suis-je venu, morbleu!

CÉLIE

Pour nous sauver.

Vous seul de ce malheur pouvez nous préserver. Vous êtes maintenant le chef de la famille.

FABRICE

Ah! ce mot me rappelle! Oui, te voilà ma fille! Le ciel, que j'accusais, surpasse mon espoir : Je ne cherchais que l'ordre, et trouve le devoir! Allons, voilà qui vaut la peine que l'on vive! D'ailleurs, c'est moi l'auteur de ce qui nous arrive :

J'ai laissé le champ libre aux intrus. Mais, morbleu!

Me voilà de retour, nous allons voir beau jeu.

Donzelle et spadassin? Bon! d'estoc et de taille

J'ai beaucoup fréquenté parmi cette canaille,

Et je rachèterai mes désordres anciens,

En mettant leurs leçons au service des miens.

n OR ACE.

Mon oncle t'aime au fond ; il suffit qu'il te voie Pour que son cœur se fonde en paternelle joie; Profitons du moment pour frapper les grands coups; Pendant qu'il est ému, tombons à ses genoux... J'y suis déjà tombé tout à l'heure, n'importe! Montrons-lui quel désordre ici Glorinde apporte, Que sa famille en souffre et que lui-même y perd Le bonheur du seul rôle à la vieillesse offert; Ajoutons le tableau, si j'épouse Célie, D'adorables marmots barbouillés de bouillie Qui lui tirent la barbe en bégayant son nom, Et parbleu! la Glorinde est perdue!

FABRICE

Hélas, non!

Avec tous ses amis, s'il s'est brouillé pour elle, Voudra-t-il écouter la voix d'un hls rebelle? Contre ces passions, d'ailleurs, rien n'est puissant, Ni liens d'amitié, ni même ceux du sang. L'amour chez les vieillards a d'étranges racines, Et trouve, comme un lierre aux fentes des ruines, Dans ces cœurs ravagés par le temps et les maux, Cent brèches où pousser ses tenaces rameaux.

HORACE

A ce compte, je vois peu de chances qu'il rompe.

FABRICE

La seule est de prouver au vieillard (ju'on le trompe,

ACTK l>n E.MIKIl. 1.S5

Ou'on n'a d'amour pour lui qu'à cause de sou bien ; Mais ce n'est pas l'acile, à ne vous cacher rien.

HOR.vr. K.

La drùlesse est habile et sait bien se conduire.

FABRICE

L'important est d'abord ici de m'introduire, Afin d'étudier notre intrigante à fond.

HORACE

Pourquoi ne pas venir simplement...

FABRICE

Sous mon nom?

Parce que, si je viens sous mon nom, la gaillarde Voyant mon intérêt va se tenir en garde.

Rien de plus simple : prends ie premier nom venu.

FABRICE

Et de mon père alors si je suis reconnu?

HORACE

Bah! ton portrait que j'ai recueilli dans ma chambre Te ressemble à présent comme avril à septembre. Ton père n'y voit plus, d'ailleurs, à quatre pas.

FABRICE

A la bonne heure; mais il reste un embarras : Comment me faire admettre à moins d'être Fabrice?

HORACE

Ah! c'est juste!

CÉLIE

Il faudrait trouver un artifice...

186 L'AVENTUIllÈUE.

FABRICE

Si je me présentais au nom...

HORACE

Oui, c'est cela.

FABRICE

Au nom de qui, nigaud?

Ah! de qui?

FABRICE

M'y voilà!

J'ai notre affaire; viens, qu'ici l'on ne me voie. Je t'expliquerai tout. — Enfants, soyez en joie!

Us sortent tous deux par la porte du fond, Célie par celle de gauche.

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