‹ Théâtre completChapitre 93 sur 287 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

L'histoire de Clorinde est courte; la voici... Et je n'avance rien que je n'aie éclairci : J'ai vu tous ses papiers de laniille... Son père. Hidalgo de Burgcs, mourut dans la misère-, Alors don Annibal (c'est son frère..,)

■JARIO.

Oui, je sais.

Je viens de l'euirevoir, sa mine en dit assez ! i

Il a l'air...

MONTE-PRADE

Il a l'air d'un soldat de fortune.

D'un soudard, si le mot sert mieux votre rancune; Mais est-ce le premier hidalgo que les camps Aient déshabitué des maintiens élégants?

Vous en avez connu de ces hommes d'épée A mine de pillage et de franche lippée, Qui faisaient bon marché de tout, hors de l'honneur, Plus fermes sur ce point, certes, que maint seigneur : Par exemple Annibal... ne haussez pas l'épaule! Vous verrez comme il prend au sérieux son rôle De frère; quel respect il a pour cette sœur Dont il est devenu l'unique défenseur; Et de quel air pileux tout à la fois et rogue Il se tait devant elle, attentif comme un dogue Que l'enfant de son maître a pris pour oreiller, Et qui n'ose souffler de peur de l'éveiller.

DARIO

Comment est-il ici ce petit saint en niche?

MONTE-PRADE

Il allait demander du service à l'Autriche, Et conduisait sa sœur, comptant auparavant La placer près de lui dans un pauvre couvent. Jusqu'à la paix du moins. Il fut malade en route,

Ce qui mit son petit viatique en déroute ;

Et le défaut d'argent les retenait ici

Quand je les ai tous deux rencontrés, Dieu merci!

Vous voyez que l'histoire est simple.

DARIO

Par le diable!

Un mensonge bien fait doit être vraisemblable, Et {)our duper les gens ce sont les maladroits Qui mentent sans mesure et par-dessus les toits.

MONTE-PRADE

Enlin vous avouez qu'il n'est rien d'impossible Dans l'histoire que fait Clorinde?

Elle est plausible; Même je la croirais presque vraie au besoin.

MOXTE-PRADE.

S'il est ainsi, pourquoi ne la croyez-vous point?

DARIO

Pourquoi? Parce qu'elle est fausse d'un bout à l'autre»

MONTE-PRADE

Par ma foi, mon esprit rend les armes au vôtre. Je ne vous comprends plus.

DARIO

Je parle de bon sens :

Tout cela serait vrai, dit par d'honnêtes gens; Par des fripons, c'est faux.

MONTE-PRADE

Mais mordieu!... car j'enrage De vous voir raisonner de la sorte à votre âge. Où diable prenez-vous que ce soient des fripons?

ACTi: l'KEMlIili. 169

DAUIO.

Sur lamour que la sfpur feint pour vous, j'en réponds.

MONTE-PIIADE.

Elle feinl, dites-vous?

DARIO

Hélas ! mon pauvre frère, Vous croyez-vous vraiment encore fait pour plaire? Vos soixante ans passés ont-ils de tels appâts...

MOME-PIIADE.

J'ai soixante ans passés, je ne l'i^niore pas;

Mais, comme j'ai vécu do ma vie économe,

J'ai l'ài^e d'un vieillard et le sang d'un jeune homme.

Les rides de mon front n'ont pas atteint mon cœur;

Poudreux est le flacon, mais vive est la liqueur,

Et qu'il passe un rayon à travers la bouteille,

Elle redevient jeune aussitôt et vermeille.

Pour l'homme c'est l'amour, ce pur rayon qui rend

L'intérieur visible et le corps transparent.

DARIO

L'admirable pathos chez un se\;i2fénaire!

M ON TE- PUA DE

Si vous n'y voyez rien, tant pis pour vous, mon frère.

DARIO

Ainsi, c'est résolu : vos amis, vos parents. Vous sacrifiez tout... et jusqu'à vos enfants!

MONTE-PRADE

Mes enfants, dites-vous? Je n'ai plus qu'une fille; Mon fils est dès longtemps sorti de ma famille.

Le jour qu'il a voulu prendre sa liberté. Il m'a rendu la mienne et s'est déshérité.

C'est votre sang pourtant et le devoir réclame...

MONTE-PRADE

Oh! ne m'alléguez pas mon (ils contre ma femme, Car de son abandon mon hymen est le fruit. Et je prétends par là me consoler de lui.

DARIO

Mais votre fille, au moins? Elle vous idolâtre Et n'a pas mérité d'avoir une marâtre.

MONTE-PRADE

C'est une mère aussi que je vais lui donner; Clorinde l'aime autant qu'il peut s'imaginer.

DARIO

Je n'entreprendrai pas de vous faire comprendre Quel compte on doit tenir d'une amitié si tendre. Pour vous ouvrir les yeux j'ai dit ce que j'ai pu; Puisque c'est en vain, tout entre nous est lompu.

MONTE-PRADE, ému.

Notre vieille amitié?...

DARIO

Parbleu, que vous importe?

Sur moi, sur vos enfants, une intruse l'emporte.

MONTE-PRADE

Une intruse

DARIO

Je romps tout commerce avec vous.

Page 1