SCÈNE I. — JOSSE, seul
Jamais je ne m'eusse pensé
Estre en la fin récompensé
Si pauvrement comme je fuz :
Perdre ma femme et mes escuz,
Et, qui plus est, la chalandise
De ma meilleure marchandise.
Mais ce n'est que le temps qui court :
Tous] ours, tousjours ces gens de court
Nous payent en telle monnoye.
Et ne s'en vont jamais sans proye, î N'estimant l'homme vertueux 1 Qui ne desrobe ainsi comme eux.
Cependant, pauvres que nous sommes,
Nous endurons ces gentilshommes,
Depuis le matin jusque au soir, ■ Se deviser sur un contoir
Avec nos femmes, et je pense
Qu'au millieu de telle licence
Ils parlent d'enchérir le pain,
Et que pouvons le lendemain
Dormir la grasse matinée :
Car nostre besongne ordonnée.
Par ces galans est mieux parfaicte,
Que si nous-mesmes l'avions faicte;
Et puis je vous laisse à penser
Comme ils sçavent récompenser
Un si charitable service.
Hé dieu ! cependant la justice
Ferme l'oreille, et s'il advient
Que le compagnon qui détient
Nos femmes ainsi abusées
LES ESnAHIS
Soit descouvert, quelles risées
En fera ce sot populaire !
Mais pourtant le jeu ne peult plaire
A ceux qui, pour ce bel ouvrage,
Reçoyvent premiers le dommage :
Et n'est si bon entendement
Qui peult endurer ce torment
Sans y perdre la patience :
Ceux qui en font l'expérience
Le peuvent seulement sçavoir,
Et n'ont le moyen d'y prévoir. :
Car, plus leur pensez vous defïendre,
Tant plus tachent ils d'entreprendre
Effrontément quelque moyen
Pour sortir de vostre lien.
Tant plus la chose est deiïendue.
Tant plus est elle prétendue;
Et ne s'y fault rompre la teste :
Car une femme est tous] ours preste.
Depuis qu'elle a franchi le sault.
D'endurer vaillamment l'assault.
Et feroit grande conscience
De refuser la jouissance
De ce qu'elle estime le mieux,
A quelque pauvre langoureux.
Voylà comment ceste méchante, Dont ores plus je me tor mente Que je n'ay point encore faict, Esprouva son premier meffaict :
Car depuis qu'elle eut commencé Ce beau train, et qu'elle eut laissé Attaindre le chat au fromage.
Laissant le profit du mesnage.
Sans me doubter de traïson.
Elle introduit dans ma maison Son rufïien, qui sceut fort bien Faire son profit de mon bien.
Et, se voyant l'heure opportune, Sous l'ombre de maie fortune, Et faignant de prendre le soing De m'aider en un tel besoing.
Il se montra trop diligent De sauver ma femme et l'argent, Et tout le meilleur de mes biens.
Comme s'ils eussent esté siens.
Mais contre fortune bon cueur :
Je suis sage par mon malheur; Encore m'estimoy-je heureux De rencontrer possible mieux Que je n'eusse jamais pensé.
On est plus souvent avancé, Après la fortune endurée, A la richesse inespérée.
Par le moyen des bons amis.
Le voisin Gérard m'a promis Que l'alliance commencée De Madelon, ma fiancée.
Se parfera l'un de ces jours; Mais je pense, moy, que tousjours Elle aura quelque fer qui loche; 2' Il semble à voir que l'on l'escorche Depuis qu'on luy parle du jour Des espousailles. Si l'amour Dont je l'aime ne m' est oit plus A espérer que les escuz Que mon beau-père m'a promis, Jamais ne me fusse entremis D'en faire porter la parolle.
Mais elle est encor toute folle.
Et si je pense fermement Qu'eir ne sçait que c'est du torment D'amour, et que la seule honte Luy en fait tenir peu de compte.
Elle est encor toute tendrette,
LES ESDAHIS
Elle est encor toute jeunette.
Et par dieu tout considéré.
Tout le torment qu'ay enduré Ne m'est rien, depuis que je pense Au soûlas de ma jouissance, Dont amour tousjours se renforce.