‹ Théâtre complet et poésies choises. Avec notice et notesChapitre 74 sur 117 · SCÈNE II. ~ MARION, JOSSE · texte numérisé non relu

SCÈNE II. ~ MARION, JOSSE

Marion, [seule].

Da^*, depuis que le sire Josse Est fiancé à Madelon, Il est devenu plus félon, Plus bragard^* et plus glorieux Que s'il estoit venu des cieux.

Par devant il estoit plus sale, Plus froissé qu'une vieille maie, Plus marmiteux et plus crotté :

Les joues de chaque costé Luy pendoyent d'un pied et demi, Tant il sembloit à l'Ennemi :

Car, à le voir si laid et ord *<*, On l'eust pris pour un homme mort; L'amour luy estoit interdit.

Mais depuis que l'on luy eut dict Que sa pauvre femme estoit morte.

Il devint bien d'un autre sorte; Vrayment il changea bien de peau :

Chassant l'ennuy de son cerveau.

Il fut plus serf de Madelon Qu'un cheval n'est à l'esperon; Mais qu'il tourne ailleurs sa pensée :

Encore qu'il l'ait fiancée.

Par ma foy, ce n'est pas pour luy; Je lui veux tailler aujourdhuy De la besongne, et qu'il ne pense

Recevoir ceste récompense

Qu'un autre a bien mieux méritée :

Elle est à autre sainct vouée;

J'en aymeroy bien la couleur,

Qu'un autre chassast pour Monsieur.

Mais si auray-je cependant

Le chaperon, en attendant

De recevoir encore mieux

De cest autre jeune amoureux :

Il ne fault s'oublier derrière.

JossE, [à part.]

N'est ce pas cy ma lavandière?

Ouy, par Sainct Jean, c'est elle mesme.

Marion, [à part.]

Voici Josse, qui est plus blesme Qu'un trespassé de quinze jours.

Quel vray champion en amours.

Qui se mesle encore d'aimer !

[ Il serviroit bien d'allumer Un feu qu'il ne pourroit estaindre; Encore pense-il bien attaindre A l'endroit auquel il prétend; Mais il en sera mal content :

Qu'il en torche hardiment sa bouche.

Mettez-moy ceste vieille souche Auprès d'un feu si bien espris, Où les plus huppez seroient pris.

JossE

Et bien, Marion, ma succrée.

Mon bien, ma vie et mieux aimée, Mon tout, qui mon cœur réconforte.

Je te prie, comment se porte Ma Madelon,

LES ESUAHIS

Marion Le mieux du monde.

JOSSE

Je l'aime tant !

Marion Eir vous seconde.

JOSSE

Ha ! Marion, je l'aime tant, Que jamais je ne suis content, Sinon quand j'ay de ses nouvelles.

Marion

Vrayment c'est bien une des belles De ce quartier.

JossE

Si est, si est.

Marion

Mais une chose luy desplaist Que n'avez un habillement Faict un petit plus proprement. Vous portez cy une fourreure, Et si encore la froidure N'est point à craindre.

JOSSE

Je me serre Pour la descente d'un caterre Qui me chet dessus la poictrine.

Il fault tenir nostre cuisine Plus chaudement que de coustume.

Encor avec cela, un rume,

Et une toux toutes les nuicts, Entre autres, me faict tant d'ennuis Que presque j'en ay rendu l'âme.

Marion

{ Et puis vous pensez qu'une femme j Se trouve bien avecque vous?

JOSSE

Marion, je croy que ma toux Se transportera autre part.

Marion

Ma foy, c'est la toux du renard*^; C'est le plus beau de tous voz biens.

JOSSE

Il n'est chasse que de vieux chiens; Et puis vrayment quant tout est dict,.

Je ne suis pas si vieil qu'on dict; Je ne suis qu'en fleur de mon aage.

Vrayment, j'ay encbr du courage.

A toy mesme je m'en raporte :

Tu sçais que derrière la porte Où je te feis gaigner la bource, Voulant recommencer la course.

Tu me dis que j'estois trop chaut De vouloir redoubler le sault, Estant assez pour une fois.

Marion

Sainct Pierre, ce que j'en disois N'estoit que pour vous soulager; Car vous n'eussiez sceu déloger A vostre honneur, de la seconde.

LES ESDAHIS

JOSSE

Encor' n'y a-il homme au monde Qui en face mieux son devoir.

Marion

Vous le feistes bien à sçavoir, Vous estes brave avanturier.

JOSSE

Et voyre assez bon escuyer

Pour, prenant gayment mon délict.

Servir ma Madelon au lict.

Marion

Il est bon à voir, à voz yeux, Encore qu'ils soient chassieux, Qu'estes d'une bonne deffaicte.

JOSSE

J'ay encor' la verte braiette, Et nonobstant que je soy blesme Si ay-je mon outil de mesme, D'un aussi gaillard entretien.

Que tu sçaurais avoir le tien,

Marion

Vous estes de ces grands parleurs,

Et aussi des petits faiseurs;

Vous estes trop beau pour bien mordre.

JOSSE

Si donneray-je si bon ordre

A l'affaire, que pour le moins,

Nous vuiderons les plus grands poincts;

Car je suis de si bonne sorte,

Qu'à cheval qui volontiers trotte

Il ne fault donner l'esperon.

Marion

Mais parlez-moy du chaperon Que m'avez si long temps promis.

JOSSE

Marion, tu as des amis En moy et au sire Gérard, Et croys que tu auras ta part.

Attendu que, par ton moyen, Je seray jouissant du bien Que j'ay prétendu si long temps.

Enfin, nous serons tous contens.

Ne te soucie.

Mais au poinct :

Ce chaperon l'auray-je poinct?

Ne vous en souviendroit-il plus?

JOSSE

Marion, voilà deux escuz; Achette ce que bon te semble.

Marion

Comment cela? La main vous tremble Este vous en amour parjure?

JOSSE

Vrayment, Marion, je m'asseure Que, quand tu faudras par le bec.

On ira dans Seine à pied sec :

Tu as toujours le mot de gueuUe.

Marion

Pourquoy non? suis-je toute seule Qui prend aujour-dhuy du bon temps?

LES ESBAHIS

Miche*-, si mes désii^s contens P'ont à ma vie bonne escorte, Je vivray; quand je seray morte, Ung chascun sera mors pour moy.

JOSSE

Et moy, je feray comme toy :

Car Madelon, comme je pense, Ne demande qu'esjouissance.

Et moy, de rire c'est mon tout.

EU' vous mettra sus le haut bout; Eir ne prent pas mélancolie; Eir vous fera durer la vie Dix ans d'avantage, et si j'ose Vous bien avertir d'une chose, Qu'eir entend que c'est du mesnage.

JOSSE

Et voylà pourquoy d'avantage Je me suis mis en mon devoir De chercher moyen de l'avoir.

N'ayant grand esgard au douaire, Afin de plustost me complaire; Voylà pourquoy, quoyque ce soit.

Marion

Qui bon l'afthètc, bon le boit.

JossE

Mais, Marion, allons la voir :

Car j'ay envie de sçavoir Comment il va de sa santé, Et ne puis estre contante Si moy-mesme je ne la voy.

Marion Fiez- VOUS, hardiment en moy :

Vous ne le debvez pour cet' heure.

JossE

Faudra il donc que je demeure Si long temps sans parler à elle?

Marion Je vous en apporte nouvelle.

Suffise vous, et quand à moy Je vous veux mettre hors d'esmoy : Car mesme j'ay plus grand'envie De vous voir avec vostre amie Que vous, par manière de dire, Et d'autant que je le désire, Je vous pry' de vous contenter.

Vous savez qu'il fault supporter La jeune fille à marier.

Or' elle m' envoyé prier Ses compagnes, pour avecque elles Deviser de quelques nouvelles.

Et banqueter toutes ensemble.

Pour dire le vray, il me semble Qu'il vault beaucoup mieux les laisser A leur privé, ores danser Sur les chansons, ore à loisir Mille et mille propos choisir, Pour en devisant de l'amour Passer le demourant du jour.

JOSSE

Je le veux bien, et cependant Que je suis le jour attendant Des nopces, je me recommande A Madelon, et qu'ell' s'attende De bien trouver à qui parler»

LES ESBAirîIS

Marion Il vous fault apprendre à baller" En ce pendant, car il ne fault Qu'à ce jour il y ait defïault D'esbatement.

JOSSE

Cela s'entend; Et croy que Madelon s'attend De monstrer ce qu'elle sçait faire.

Et tout cela pour vous complaire; Mais vous en payerez bien l'escot.

Adieu donc, Sire Josse.

JOSSE

Un mot.

Marion Et bien que me voulez- vous dire?

JossE Je ne me puis tenir de rire :

Fay mes recommandations.

[// sort.]

Marion

Si feray. Les intentions Et fins du repos tourmenté t)e ce vieil renard édenté Seront par moy mis à néant.

Qu'il soit tant qu'il voudra béant, Si n'aura-il pas la béquée.

La marchandise est jà troquée A un marchant qui prend le tout; Il en à beau chercher le bout.

Si est-il jà tout arresté

Qu'il sera par moy débouté. **

Mais pensez qu'il feroit bon veoir Un tel compagnon recevoir Le bien qu'un aultre a mieux gaigné.

Ce vieil fantasme renfroigné, Ce loup, ce hibou, ceste Lerne, ^^, Qui pourroit servir de lanterne S'il avoit un feu dans le corps, Le mesme espou vantail des mors.

Encore faict-il l'amoureux, Tout morveux et tout chassieux Qu'il est. Ha ! par la mercy dieu, Jamais je ne sorte du heu Pour m'en aller en aultre part, Si son père, sire Gérard, N'en debvroit rougir de grand honte D'en tenir un si peu de compte; Et si je veux bien qu'il le sache :

Il semble, à veoir à vieille vache, Qu'oncques génisse ne besa.

Maudict qui premier s'advisa De brasser un tel mariage, Dont il faudra que le mesnage Soit faict la fable au populaire.

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