‹ Théâtre complet et poésies choises. Avec notice et notesChapitre 75 sur 117 · SCÈNE III. — ANTHOINE, MARION · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — ANTHOINE, MARION

Anthoine, [seul].

Et, par Dieu, je ne m'en puis taire:

Depuis que ce badin, mon maistre, Est amoureux, on ne peult estre En repos dedans la maison; Ily a toujours à foison Assez de matière nouvelle Pour abestir une cervelle.

LES ESBAHIS

Jouant tout seul son personnage.

Où il devise du mesnage Qu'il doibt tenir cy en après; Et mesme, il n'est pas des retraits Qu'il ne leur ordonne leur place.

Maintenant il lave sa face, Maintenant frizant ses cheveux.

Il vous contrefaict l'amoureux Avec une petite chatte.

Que par paroUes il afaate Ainsi qu'une jeune tendrette; Or il dict ; Voylà la chambrette Où Madelon sçaura comment On l'engendra premièrement; Puis tout en un coup furieux, Grinsant les dens, rouUant les yeux, Criant si haut que tout en tremble.

Il nous faict venir tous ensemble :

Guillaume, viens cy me pigner, Toy, va-ten chez le cuisinier, loy, va-ten chez le porte chappe, Et toy, va-t'en voir si ma cappe, Mon grand saie et mon viel pourpoinct Sont racoustrez à mon apoinct*^.

Quand à moy, comme plus fidelle.

Je sers de porter la nouvelle De son estât à Madalêne; Et la nouvelle plus certaine.

Comme je puis apercevoir, Est qu'elle ne le veult avoir, Selon sa manière de faire.

Et de cela je m'en veux taire; J'entens un petit mieux mon cas.

Car vrayment je ne seroy pas Le bienvenu par ce moyen.

Devant l'huis, un Italien j Prend plaisir d'estre regardé, ■

Avec son lut mal acordé,

Et ne pouvez faillir l'y voir

Depuis qu'il approche le soir;

Ceste chose luy est commune.

Il y en a un autre jeune

De bonnet rond, qui a la mine

D'aussi tost baiser sa voisine

Que quelque estrange, c'est tout un :

Et si le bruit est tout commun

Que ce n'est d'enhuy qu'il commance

A luy demander jouissance

De son travail; puis la prière

Adressée à la Lavandière,

A grand peine se fera-il

Que par quelque moyen subtil

Il ne guarisse son esmoy.

Et si je pense, par ma foy.

Ou le commun proverbe ment.

Qu'il ne se peult faire aultrement

Que Madeleine ne le face.

Car elle tient cela de race;

Et puis la fille volontier-^

Est toujours suivant les sentiers

De la mère, ainsi comme il fault.

Marion [à part].

Qui est-ce qui parle si hault?

C'est Anthoine, le serviteur Du sire Josse, et tant meilleur.

Ores je luy pourray tirer Les vers du nez, et l'attirer De nostre part, s'il se peult faire.

Anthoine [à part].

C'est Marion. Il ine lault taire Pour sçavoir, si je pourray point

LES ES n A lus

Entendre d'elle quelque point.

Si m'en fault-il sçavoir la fin.

Marion

Ha, par ma foy, fin contre fin, Ne vault rien à faire doubleure.

Et pour autant que je m'asseuie Qu'il vient icy pour espier S'il ne nous pourroit point lier Par noz parolles, je feray Si finement que je sçauray, lout le but auquel il prétend.

Anthoïne Je croy que Marion m'attend.

Marion Eh bien! Anthoine, où allez-vous?

[Anthoïne

Sçavez-vous pas bien qu'à tous coups 11 nous faulr courir ça et là?

Marion Pour vostre amoureux?

Anthoïne

C'est cela.

Il est bien homme plus estrange.

Que, si bien-tost il ne se change.

Il nous fera tous enrager.

Mais j'ay bon espoir de vanger j

Sa folie, s'il se peut faire. ^

Ma foy, je n'ay la teste entière, Et luy n'a pas langue à moitié Pour sa vie.

Marion

C'est l'amitié Qui luy faict faire ce qu'il fait;

Anthoine

Tant que son vouloir soit parfaict.

Nous n'en verrons point aultre chose; Au diable l'un qui se repose De cinq serviteurs que nous sommes.

Et croy moy que les Gentils-hommes Ne furent onc si difficilles Comme ces Mercadans de villes.

Ces benetz, coquarts*', glorieux, Soubz l'ombre qu'ils sont amoureux.

Marion

Anthoine, qui auroit affaire

De vostre ayde en ce mien affaire.

En pourroit-on finir à l'aise?

Anthoine

Il n'y a rien qui plus me plaise Que de m'employer pour l'amour De vous, et, s'il fault faire un tour, Il n'y a pas homme en ce monde Qui plustost que moy vous seconde.

Marion

C'est assez, je n'en veux pas plus; Aussi n'est-il pas de refus Quand tout est dict, et au besoing Cognoist-on l'amy,

Anthoine

N'ayez soin g;

LES ESBAHIS

Et ne fust que pour i'amour d'elle.

Vous me trouverez plus fidèle.

C'est assez dict. Croyez la foy.

Marion

Aussi le pouvez-vous de moy.

Où allez- vous si vitement?

Anthoine

Je vais querre un habillement Chez le tailleur, et au retour Nous deviserons.

Marion

Le séjour N'est des meilleurs en cest affaire :

Si est-ce qu'U me fault tant faire, Que j'advertisse de cecy Monsieur, qui en est en soucy.

[Elle sort.]

Anthoine

Par Dieu, j'estime une grand' beste Celluy-là qui met en sa teste, Et qui arreste en son courage, Prendre une femme en mariage, Car il ne délibère poinct Chose qui soit à son apoinct.

S'il la prend avecque richesse, Il espousera sa maistresse; S'il la prend pauvre, quel mal-heur !

Il faudra qu'estant serviteur.

Au lieu qu'il vivoit trop heureux.

Pour un il en nourrisse deux; Et s'il la veult laide choisir, Il n'en aura aucun plaisir;

Si elle est belle, un coqûage Compagnera son mariage; Tousjours en un coin; à l'escart, Le voisin en aura sa part.

Ainsi, qui s'y veult arrester, Celuy-là ne peult éviter Le joug de la trop sotte loy Qu'une femme porte avec soy; Joinct que l'homme qui se marie, Ressemble à un mulet qu'on lie L'espace d'un jour tout entier, Sans foin, béant au râtelier

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