SCÈNE IV. — GÉRARD, JOSSE, PANTHALÉONÉ, AGNÈS, LE GENTILHOMME JULIEN
Tenez bien, je les voy venir.
Ceux-là qui veulent maintenir Que tu l'as voulu suborner.
207 LES ESB4HJS
JOSSE
Par Dieu, j'en feray ordonner En plain parquet du Parlement.
Panthaléoné Escoutez-moy premièrement.
JOSSE
Non, il me coustra tout mon bien Pour te faire apprendre combien Ta meschanceté descouverte T'apporte de mal et de perte; Tenons bien, mon père Gérard !
Agnes
Monsieur, voyez vous ce vieillard Qui parle si hault, et s'efforce De tenir cet homme? c'est Josse, C'est celuy que j'ay espousé.
Le Gentilhomme
Desjà je l'a vois avisé
Et le pensoy bien recognoistre.
Julien [à part.]
Voicy, je les lay comparoistre Çà, dame Agnès; çà cy, Monsieur.
Nostre dame, j'ay eu grand' peur; Par Dieu ! j'ay pensé perdre l'âme :
Je pensoy que ce fust ma femme.
C'est elle vrayment.
GÉRARD
Qu'avez- vous ?
Vous changez couleur à tous coups.
Le Gentilhomme
A cause qu'il est de la feste, Il n'ha que rompement de teste, Qui empesche qu'il ne peult bien Monstrer l'accoustumé maintien.
Mais, hau sire Josse, approchez :
La recognoissez-vous?
Panthaléonê
Laschez Ceste Dame, elle m'appartient.
Le Gentilhomme
Ha coion, qu'est-ce qui me tient Que je ne t'assomme?
Panthaléonê
Par dieu !
Elle est à moy.
Le Gentilhomme
Vuidez le lieu, Ou vous taisez, car je proteste Qu'il n'y aura si belle teste Que ne face voler en bas.
Ha, vous ne vous contentez pas?
Panthaléonê
J'implore la faveur du Prince Sommes-nous en une province Où la rigueur ha plus de lieu Que la justice?
Le Gentilhomme
Vertu Dieu !
Pensez vous donc avoir affaire.
A celuy qui vous veult complaire?
LUS ESBAHIS
JOSSE
Ha ! tout cecy sur moy redonde.
Car je voy bien que tout le monde En a faict ses choux gras, et puis Pauvre malheureux que je suis, J'auray leur demourant.
Panthalêonê
Monsieur, Délaissez là toute faveur; Quand vous m'aurez bien escouté, Je sçay que serez dégousté De dépendre son droict, et croy Que si vous aviez comme moy Autant pris de peine pour elle.
Julien [à part.]
Ha vrayment, si elle estoit belle.
Il y auroit meurtre; mais quoy?
Toute la beauté que j'y voy Ne peult faire dresser l'oreille A mon courtault. ^*
Le Gentilhomme
Je m'esmerveille D'entre vous, colons effrénez !
Pensez-vous nous rendre estonnez Par une langue déceptive, Comme si la nostre captive Ne pouvoit respondre un seul mot?
Pensez-vous le François si sot Qu'il n'égalle bien en jDarolle Toute l'apparence frivolie De vostre langue effœminée.
Qui, comme une espesse fumée,
Nous donnant au commencement Un effroyable estonnement, A la parfin s'esvanouit Avecque le vent qui la suit?
•Nostre France est trop abbruvée De vostre feinte controuvée Et déceptive intention.
Panthaléonê
Je l'ay nourrie dans Lyon Desjà l'espace de trois ans; Et puis à grand' peine et despens Conduicte jusque en ceste ville.
Julien [à pari.]
Ce temps pendant, cinquante mille Coups de fesses : et hault le corps Contre les foibles et les fors, Et pensez-vous quel appétit, Essayant du grand, du petit :
Car on dit que le changement, Au jeu de l'amoureux tourment.
Ne fait qu'aiguiser le courage Pour rentrer en nouvelle rage, Et rallumer le feu d'amour.
GÉRARD
Comment compère? est-ce le tour D'un homme de bien? vous sçavez.
En premier lieu, que vous avez Encof' vostre femme vivante, Qui s'offre à vous, et est contente De rentrer en premier mesnage.
Et vous voulez en mariage En prendre une aultre? et, attendu Que de droict il est deffendu
LES ESDAHIS
De dissouldre ce sainct lien, Vous avez cherché le moyen De me tromper; regardez bien ; Car il me coustra tout mon bien, Pour faire punir un tel vice.
Agnès
J'en advertiray la justice.
Et si je te feray porter Deux quenouilles, pour attester A tout le monde ton meffaict.
Julien [à part.]
Ha vrayment, ce n'est pas malfaict, ;
Elle le tanse la première;
Et voylà, voylà la manière
De rentrer, se sentant coulpable.
JossE
Et va meschante, misérable, Après qu'avec un rufiien. Puis avec un Italien, Mesmement le premier venu, Tant l'estranger que l'incognu.
Les palfreniers et les coquins.
Tu as joué des manequins.
Tu veux rentrer avecque moy.
Agnès
Que fait une femme avec toy, De qui la force et la puissance Prend de jour en jour décroissance?
Vrayment il y a de l'acquest.
Julien [à part.]
Il luy faudrait quelque nacquet*^ Comme moy, pour le nacqueter
Dedans son jeu, et l'acquiter Des arriérages qu'il feroit, Et faire ce qu'il ne pourroit.
JOSSE
Moy? j'aimeroy mieux estre mort Que d'endurer ainsi le tort Que ceste meschante m'a faict.
Le Gentilhomme
Et par dieu donc, pour le meffaict.
J'en advertiray la justice.
GÉRARD
Il n'est chose que je ne feisse Pour en éviter le scandale.
Agnès
Non, non, en belle pleine halle Je te feray pilorier Pour t' estre voulu marier A deux femmes, je t'en asseure.
JossE
Messieurs, vous voyez quelle injure Je vous en prens tous à tesmoins.
Agnès
Si je lève une fois les poings Sur toy, meschant !
Julien [à part.]
Quelle diablesse !
A la voir, elle est donc maistresse?
Vrayment, je m'esbahy pas S'elle meist en vente son bas.
LES ESBAHIS
GERARD
Sçavez vous bien que c'est, compère?
Vous voyez combien cest affaire
Vous touche, il vaut doncque bien mieux.
Pour l'honneur et profit des deux,
En eschapper, c'est vostre femme.
Encore n'avons-nous qu'une âme
A sauver ou damner, voyez.
Fussions-nous les plus des voyez,
Si faut-il toujours revenir.
Nous avons beau entretenir
Haine et rancune l'un sur l'autre.
Son honneur doit estre le vostre.
Et tout vostre proffit le sien :
Puisque Dieu vous a faict ce bien.
D'avoir vescu jusqu'au] ourd'huy,
Laissez-moy là tout cest ennuy,
Geenant vostre âme tormentée :
Car là où la chèvre est liée
Il fault qu'elle broute.
JOSSE
Mais quoy?
Pourroy-je voir avecque moy Celle qui m'a faict un tel tort?
J'endureroy plustost la mort.
Le Gentilhomme Considérez le déshonneur Que vous aurez, si ce malheur Vient une fois à la notice De la rigoureuse justice.
JOSSE
Je l'entens ; et la paix est faicte.
Par tel si, qu'Agnès me promette Que jamais n'y retournera.
Le Gentilhomme
Et vrayment, elle le fera.
Agnès
Je le feray, mais quand-et-quand Qu'il me promette qu'oravant Il ne sera plus si fascheux.
JOSSE
Et, par sainct Jacques, je le veux; Et touchez là.
Agnès
Et hay!«« avant!
JOSSE
Je VOUS remercy' grandement.
Monsieur, de vostre bon vouloir.
GÉRARD
Si est-ce ([u'il me fault sçavoir Qui me remboursera mes frais.
Le Gentilhomme
Or sus doncques, ma dame Agnès Là, caressez le sire Josse.
Agnes
Anenda, ^^ Monsieur, je m'efforce De faire le mieux que pourray.
Panthaléoné
Et moy cependant je seray Mis en oubly?
Le Gentilhomme
Contentez-vous, Autrement vous aurez des coups
LES ESBAHJS
Pour plus parfaicte récompense :
Saçvez-vous pas que la despense Qu'elle a faict. estoit de l'argent De son mari?
GÉRARD
Tost, un sergent, Pour prendre ce coquin au corp-s.
Lequel a mis tous ses efforts, Sous faux habits du sire Josse, De prendre Madalêne à force !
Çà ! mes serviteurs, sortez tous.
Le Gentilhomme
Vous voyez que c'est : sauvez vous Devant plus grand' noise.
GÉRARD
Prenez.
Panthaléoné
Par ma ioy, vous ne m'y tenez
Ny vous, ny tous vos beaux sergens.
[// s'enfuît.] Le Gentilhomme i^
Sire Gérard, entrons dedans, Et vous sçaurez la vériré De tout.
GÉRARD
Je suis fort tormenté De ce meschant, et je promets Que, si je le trouve jamais...
Le Gentilhomme
Toy, Julien, en ce pendant Que je seroy cy attendant Va faire venir le cousin.
JACQUES GRÉVIN 2l6
Julien Il sera faict.
GÉRARD
Et vous voisin Touchant le reste de l'affaire?
JOSSE
Tout ce que monsieur vouldra faire Je le tien pour faict.
GÉRARD
Je le veux.
[Ils sortent.']
Julien
Hé dieu, comment nostre amoureux Se mettra dessus le hault bout, Mais qu'il entende comme tout S'est si bien manié par moy.
Il me semble que je le voy, Pour un si grand contentement, Au milieu d'un esbatement Kire et saulter, jouer, danser, Et puis en un coup m' embrasser Pour estre cause de son bien :
Encor quand je pense combien La nouvelle de mon message Lui augmentera le courage. Mon cueur et mon âme sau telle.
Au moins il aura sa Cruelle A ceste fois, et la langueur Sortira de son pauvre cueur :
Ainsi que pour sa fermeté, Il a jà longtemps mérité.
Et vous, messieurs, que le séjour
217 LES ESBAIIIS
Parlant de ce foUastre amour
Ne peult fascher, si son ardeur
A quelque fois en vostre cueur
Monstre quelle estoit sa puissance,
Ou si de présent l'espérance
Renouvelle nostre blessure,
Monstrez vous fermes; je m'asseure
Que cest amour vous fera estre
Encor plus heureux que mon maistre :
Et si vous ne trouvez moyen
De venir à bout, Julien
S'estimera toujours contant.
Et bien heureux d'en faire autant.
Mais cependant, ne laissez pas,
Si voulez, de haster le pas. ^'