MADAME MARGUERITE DE FRANCE DUCHESSE DE SAVOIE
Le Poète et la Muse ont le soin de chanter
Les hommes et les dieux : elle afin de vanter
La force et la grandeur de ceux qui ont puissance
De manier du Ciel éternelle accordance :
Et luy, en eschangeant le labeur de ses mains
{Ainsi que troc pour troc) aux hien-faicts des htimaine,
Pour chanter en ses vers leurs vertus et leur gloire,
Et pour les bienheurer d'une longue mémoire :
Car la Muse divine ha le ciel immortel,
Le Poète qui est homme ha son subject mortel.
S'il est doncques ainsi, ny l'immortelle Muse
Ny le Poète mortel ne trouveront excuse
Qui les puisse exempter de s'employer tous deux.
Pour raconter le loz des hommes et des Dieux.
La Muse te dit a la Françoise Minerve Sous qui le faux Erreur et V Ignorance serve Furent jadis bannis d^avecque les François, Et renvoyez au sein des plus barbares Rois : Le Poète te dira sa seure sauvegarde Sa targue^ ^ qui défend une langue jazarde Qui d*un parler moqueur le pensoit effrayer'^^. Il dira qtie tu peux sous ta Gorgon muer Ceux qui effrontément sont venus, à V exemple Des corbeaux enrouez, croacer dans ton temple.
Cest pourquoy maintenant en ton nom immortel, Ma Princesse, je viens appendre à ton autel Du fruict de mon printemps, à celle fin qu'il dure Encontre les efforts d'une mordante injure : Car seule tu le peux, or' qu'il deusse moiirir. Des envieux, du Temps, et de Mort secourir.
LES PASTEURS »i
COLLIN JAQUET TENOT
Desjà l'Aube du jour rayoit sur les montagnes, Laissant derrière soy les humides campagnes Du vieillard Océan : jà ses rayons receus Dévaloyent peu-à-peu les haux tertres bossus : Quand Jaquet, tout pensif, au travers d'une prée Ou encor' reluisoit une fresche rousée, Jaquet, pauvre berger, chassoit quatre brebis, Regardant ça et là, au milieu des herbis. S'il pourroit aviser quelque nouvelle plante, Qui peust heureusement servir à son attente. Car Jaquet, curieux, se trouvant de loisir, Pour en fin parvenir au but de son désir Et d'un meilleur estât servir à son village, Cherchoit diligemment la nature et l'usage Des herbes, et si bien s'estoit exercité. Que l'on pouvoit juger qu'il avoit profité. Ainsi donc attentif au creux de ceste plaine. Et tantost sur les bords d'une claire fontaine. Or' il coupoit une herbe, et or' il l'arrachoit, La froissant dans sa main, ores il la maschoit : Puis en se renfrognant d'une face sévère Subit la recrachoit, s'il la trouvait amère.
Ores, il se courboit au travers d'un ruisseau, Embrassant d'un costé le prochain arbrisseau, Pour jusque en l'autre bord, avecque sa houlette, Desraciner une herbe au fond de l'ondelette. Jà son petit troupeau s'estoit mis dans un pré. Où, marchant pcis à pas, il a voit rencontré Les chèvres de CoUin, qui aussi tout resvant Dès le bout du valon luy venoit au devant : Car il l'avoit jà veu descendant en la plaine Ainsi qu'il remarquoit l'herbe de la fontaine : Et voyant que Jaquet, attentif et soigneux, Ne l'avoit avisé, luy fait jaillir aux yeux De l'eau du ruisselet, en jettant une motte. Et avecque le coup luy dict en ceste sorte :
COLLIN
Jusques à quand, Jaquet, jusques à quand veux-tu, Songeant et curieux, esplucher la vertu De ces Simples divers, dont la longue science Ne rapporte à la fin que froide récompense? Il vaudroit mieux, Jaquet, avecque ces rouseaux, Que tu tiens en ta main, faire des chalumeaux, Pour résonant l'amour, addoucir ta Rebelle, Que vieillir plus long temps en misère immortelle : Il vaudroit beaucoup mieux accorder la grandeur De Pan, que se meurtrir et le corps et le cueur, A chercher les secrets de l'occulte nature. Pour passer seulement ce qui si peu nous dure. Il vaudroit beaucoup mieux, pour quelque temps florir, Et joyeux et gaillard que longuement mourir : Tu ne te fais qu'ourdir une longue misère, En vivant une vie et pauvre et cazanière. Il fault prendre le temps ainsi comme il nous vient Sans tourmenter le corps : souvent il nous advient Un bien moins attendu. Jaquet, Jaquet, la vie En la fin des travaux nous est souvent ravie. Et lors que nous pensons recevoir les bien-faicts
De nos labeurs, c'est lors que nous sommes desfaicts. Il vault donc mieux, joyeux, avecque nos musettes, Raisonner par les bois les douces chansonnettes. Et faire retentir les antres et les monts, Respondant mot-à-mot au murmur de nos sons. Que d'un soin si rongeart avancer la querelle Du discord espiant nostre fin naturelle.
Jaquet
Mais, CoUin, depuis quand ce soing t'est-il venu? Quel est ce dieu nouveau qui t'a si bien esmeu? Comment as-tu laissé tes traicts et ta peinture. Pour chercher maintenant la nouvelle avanture? T'es-tu si bien trouvé d'avoir premièrement Dessus un chalumeau entrepoussé le vent, Ou bien, pour le prof&t de ceux de ton village, Tasché de recouvrer l'ancien pasturage, Que le bien-faict receu d'un si juste devoir Face encor* une fois esprouver ton vouloir? Je ne voy point, Collin, que, pour la récompanse, Tu doives derechef tromper ton espérance. Car pour tous les labeurs dont tu t'es tourmenté, Je ne voy ton troupeau estre en rien augmenté. Desjà, desjà le poil grisonne sur ta teste, Desjà l'aage courbée entreprent sa conqueste, Elle presse tes pas, et si je pense bien Qu'avecque sa foiblesse ell' ne t'apporte rien. La Loure, le Bourdon, '^ l'Anche de ta musette, Ny tous les doux accords de quelque chansonnette. Ne te viendront aider : ains en ce long tourment Tu maudiras le jour auquel premièrement. Embouchant le flageol au beau de ta jeunesse, Tu ne voulus prévoir au danger de vieillesse. Et qui plus est, Collin, ces bavars estrangers Sont venus augmenter le nombre des bergers : Si bien que maintenant le meilleur pasturage (Qui de droict nous est deu) leur est comme héritage :
Et or' que le proffit que l'on en a receu
Ne fust autre jamais que s'estre veu deceu,
Si est-ce que tousjours, tous jours on leur avance,
Et nous en recevons la froide récompanse.
Voylà, voylà que c'est de ceux qui maintenant
Tiennent les grans troupeaux en leur gouvernement :
S'ils ont un serviteur qui leur face service,
La grâce qu'il reçoit en faisant son office
S'évanouit au vent : mais or' qu'un estranger
Soit trompeux évident, ne le veulent changer,
Ains sera préféré au berger plus fidelle,
Sous l'ombre seulement d'une mine nouvelle.
Voylà pourquoy, CoUin, je cherche le moyen.
Par un meilleur estât de m'acquérir du bien,
A fin que, quelque jour, la subite venue
Et le faible pouvoir de mon aage chenue
Ne me face povret au double chanceler.
J'ap^rçoy mon printemps si subit escouler,
Que s'il m'eschappe un jour sans apprendre une chose
Qui soit à mon profit, de cinq je ne repose.
Or te soit maintenant ce travail entrepris,
Autant que tu voudras qu'il te soit en mespris :
Si est-ce que le temps te donra cognoissance,
Que ce n'est point en vain que j'ay ceste espérance :
Car le gain que j'atten, CoUin, est aussi bon,
Que celuy qui provient d'entonner un bourdon.
COLLIN
Je sçay bien que tu has, si Ion te veult reprendre, Mille belles raisons pour ton vouloir défendre, Je sçay bien que j'y pers les paroUes, aussi Ce n'est pas, mon Jaquet, ce qui m'ameine ici : Je vien tant seulement te dire qu'au village On fait courir le bruict de quelque mariage. Et dit-on que desjà le dieu Pan a promis Son aisnée à Phlippot, l'un de ses grans amis : Et qu'il ne soit ainsi, desjà par la campagne
Lon voit mille troupeaux de la l'^ancc et d'Espagne : D'avantage, Pliilbert, berger Savoisien, Est conjoinct à Margot par un mesme lien.
Jaquet
Ha Dieu ! qu'est-ce que j'oy ! quelle heureuse nouvelle I Heureux sont les bergers, et leur joye éternelle. Leur repos éternel, et leur séjour heureux ! Heureuses les brebis, les chèvres et les bœufs. Qui, sans craincte, vivront au milieu des herbages, Ou bien au chault du jour sous les espez fueillages Des chesnes et fouteaux,'^ ne craignans les excez Des meurtriers ennemis, prendront l'ombrage frais, Remaschotant leur foing, tant que la doulce alaine D'un Zéphire amoureux ventile sur la plaine ! Et nous en ce pendant au gazouUis des eaux. Couchez de nostre long, auprès des arbrisseaux, Pourrons plus asseurez essayer le doux somme, Qui distillant son miel dedans le cueur de l'homme. Nous représente aux yeux mille et mille plaisirs, Accordans les hazards de nos douteux désirs. Et croy moy, mon Collin, encor' que n'eusse envie De remettre aux pipeaux mon anche jà moisie, Or' qu'eusse renoncé le bourdon et flageol, Si veux-je bien chanter le berger Espagnol Et le Savoysien, qui par leur alliance Font par tout estre Espagne et Savoye et la France, France, Savoye, Espagne, et leurs riches troupeaux Esgayer doucement sous les mesmes pipeaux.
C'est ores qu'il te fault ma petite languette, C'est ores qu'il te fault emparler ma musette. C'est ores qu'il te fault aux roches et aux bois Faire entendre le son de ta gentille voix, C'est ores qu'il te fault, ma musette engourdie, C'est ores (si jamais) qu'il fault estre hardie, Et toy Collin aussi, monstre aujourdhuy combien Les sons ont de vertu quand tu y mets du tien.
JACQUES GRÊVIN ;
Laisse, laisse plus tost le pourtraict de M'amie, Et tire de ton col ta douce chalemie : '* Quand nous aurons chanté le bon-heur de ce jour, Tu le pourras parfaire, et contenter l'Amour.
COLLIN
Pren courage, Jaquet; reprenons la musette Et le flageol : tousjours Apollon ne sagette Ses fiâmes et ses trets dedans les froides nues Pour gresler sur les flancs des montaignes cornues, Tousjours le marinier n'est au danger du vent : Il arrive à son port; Fortune plus souvent Nous départit ses biens contre tout' nostre attente. Et tousjours le beau temps succède à la tourmente. Chantons donc, mon Jaquet : tu diras l'Espagnol Sur ta douce musette, et moy, sur mon flageol. Gaillard, je chanteray le berger de Savoye. Le Ciel nous favorise, et prodigue il envoyé Ce Zéphyre amoureux, qui s'esgayant par l'air Anime nos pipeaux, et jà les fait parler. J'en tien un qui murmure et s'efforce de dire. Et eut desjà sonné, si n'eust esté la cire Qui estoupe le trou et empesche le vent Qui vollete à l'entour, d'y entrer plus avant : J'oy bien le nom de Pan, et celuy de la Belle, Qui s'escoule par l'anche, et comme on oit l'abeille. Desgoiser sur le thym sa jasarde chanson. Ainsi dans ce flageol j'oy murmurer le son
Jaquet
Collin j'ay deux pipeaux dedans ma panetière, L'anche de l'un des deux est encor* toute entière, Mais, malheur! ell' ne sçait qu'une Olimpe et l'Amour j J'ay beau la remboucher cent et cent fois le jour. Si est-ce qu'ell' larmoyé une vaine complaincte. Et semble que dans luy ma honte soit emprainte :
^^l pastorale
L'autre moins tourmenté desgoisa quelque-fois Le mariage heureux du Roy des Escossois ; Et depuis il reprit son vent à la venue De la Paix qui du ciel est ici descendue, Après avoir chanté le bon-heur et mal-heur, Et le discours douteux de Charles Empereur, Mai je juray Paies et Denis '^ le bon père, Et le dieu Pan aussi, que je le feroy taire. Et comme despité je le laissay moisir.
Prenant tant seullement sur l'autre mon plaisir. Que je veux esprouver : car possible il se change, Sentant qu'il fault chanter de nos dieux la louange.
Ainsi ces deux bergers s'entr'incitoyent, d'autant Que si l'un le vouloit, l'autre estoit plus contant : Lors CoUin, tout joyeux, s'assit près la fontaine Qui faisoit plusieurs tours au travers de la plaine, Aussi comme un serpent cent fois entrelassé Redouble ses replis s'il se sent offensé : Et puis il mit dessous sa teste descouverte, A l'ombre des fouteaux, un gazon d'herbe verte, Couché tout de son long, près le cours de ces t' eau. Il meit, auprès de soy, d'un costé son chapeau. De l'autre sa houlette, avec sa panetière. Tout auprès de son chien, couché sur la louvière '".
Jaquet avoit desjà trouvé place assez près. Sous les saules branchus, rendant un ombre frais Tout au long de la berge, essayant sa musette, Avec un avant jeu, sur l'herbe nouvelette, Quand près de la fontaine il entendit le son De Collin qui desjà commençoit sa chanson.
COLLIN
Espan sur nous, belle Aurore, Belle Aurore au char doré,
Espan tes fleurs, et redore Le beau Matin coloré :
'Verse des liz à poignée Sur la campagne moiiillée De cest humeur, que par l'air Le May nous fait escouler.
Vien belle Aurore, et resveille Le Matin qui, foible et lent Et trop paresseux, sommeille Comme Céphale dolent :
Apparoy sur les montagnes, Et bigarre nos campagnes D'oeillets, de liz, et de fleurs Différentes en couleurs.
Vien, embelly la journée, Embelly l'heureux séjour, Où cest heureux Hyménée Veult favoriser l'amour De Margot, dont le mérite Me point, m'esmeut, et m'incite De lever les mains, les yeux, Au secours de tous les dieux.
Comme une flâme absopie Couve sa plus grand' chaleur Dessous la cendre amortie Au défault de sa vigueur.
Puis tout en un coup sa force Se décèle et se renforce, Desserrant de toutes pars Le chault de ses trets espars :
Ou comme l'arc, quand on tire, Se laisse à demi voulter.
Puis soudain contre la vire " Kous le sentons despiter, Monstrant sa force augmentée, Qui au paravant voultée, Laissoit affoiblir son fort
Pour mieux vendre son effort :
Ainsi la flâme amoureuse Du berger Savoysien, Qu'une guerre trop douteuse Enserroit sous son bien, Ores se fait à cognoistre A Margot, la sachant estre Seule qui mérite avoir Ce bien de le recevoir.
Ainsi l'amitié entière De la sœur du Dieu berger.
Gardant sa force première Ne se peut oncque changer, Et or' se fait à cognoistre A Philbert, le sachant estre Digne, qui mérite avoir Ce bien de la recevoir.
Jaquet
Comme les Alpes chenues, Qui bornent le parc François, Poulsent leurs pointes cornues - Par dessus les plus haults bois, Et semble que leur audace La terre et le ciel menace Tant ells' eslèvent le front Par dessus le plus hault mont i
Comme Vesper argentine, Qui brille premier aux cieux. Embellit la grand' courtine Plus que tous les autres feux Qui, d'une pointe dorée, Dedans ceste arche azurée, A l'accord d'un bransle doux, Jettent leur clarté sur nous :
Ainsi nous voyons paroistre Par dessus tous les bergers,
JACQUES G RÉ VIN 23c
Phlippot qui or' nous fait estrô Asseurez des estrangers, Luy qui prend en mariage La plus riche du village, Et qui n'eut sceu mieux choisir Au désir de son plaisir.
Ainsi entre les bergères Nous voyons nostre Ysabeau, Comme parmi les fougères Les fleurs du printemps nouveau, Eir qui prend en mariage Le maistre d'un pasturage, Elle qui prend pour espoux Le meilleur Berger de tous.
Comme parmi les fleurettes, Descloses au chault du jour, Un essaim de mille avettes '^ Fait son plus heureux séjour, Suçant la liqueur bénigne, Que la nature divine Prend en partie des cieux, Faisant le miel doucereux :
Tout ainsi sa lèvre est pleine Des grâces, qui à l'odeur D'une soupirante haleine Se plaisent en la douceur D'une douce mignardise.
Ou bien qu'elle devise.
Ou que d'un ris addouci Elle chasse le souci.
Nous avons dans le village.
Pour l'exemple de beauté, Trois cens bergères d'une aage.
Qui aiment la chasteté.
Et dont la beauté prisée.
De plus en plus désirée, Pourroit contenter les yeu?t
Du maistre de tous les dieux :
Encor' n'y a -il pucelle, Qui se puisse accomparer Avec la beauté de celle Qui or' nous fait espérer :
Nous y trouvons à redire, Trois cens ne peuvent suffire Pour parangonner leur beau A la bergère Ysabeau.
Comme l'Aube renaissante Déchasse une obscure nuict, Quand de la mer rougissante Tire le char qui la suit :
Comme la longue froidure Ou une pluye qui dure Se départ quand le Soleil Nous monstre son œil vermeil :
Ainsi la seule présence ,
D'Ysabeau, peult effacer Les beautez de tout' la France :
Aussi eir peult surpasser, Soit que d'un Hz, d'une rose.
D'un œillet elle compose Un beau chappelet de fleurs, Pour couronner se«i deux Sœurs '*,
Ou bien soit qu'elle façonne De ses doits industrieux Un bouquet, ou qu'elle ordonne Un ouvrage ingénieux Sur la toille bigarrée D*une soye coulourée.
Comme nous voyons les champs A l'entrée du Printemps.
Jaquet avoit mis fin à sa chanson première. Quand le chien de CoUin délaissant la louvière'*
Ou il estoit couché, s'en alla au devant D'un berger qui venoit du costé du Levant, Et cheminoit desjà au travers de la plaine. Délaissant à costé la rivière de Seine; Lors CoUin, regardant à ses pieds un barbet Qui luy saultoit au col, dict ainsi à Jaquet :
COLLIN
Vois- tu bien cestuy-là, qui à une verseine ^^ Vient ensuyvant le cours de la belle fontaine? Jaquet, le vois-tu bien? c'est un berger qui peult Nous aider de beaucoup, et avancer s'il veult : Le vois-tu bien songeart murmurer quelque chose? Le vois- tu bien, Jaquet? c'est celuy lequel j'ose Vanter entre tous ceux qui jouent du flageol : Vois- tu bien un bourdon qui luy i>end à son col? C'est celuy dont sans fin il chante les louanges Des ancestres de Pan, et qui jusque aux estranges A envoyé le loz de la sage Margot, Et sur tout la bonté du bon pasteur Chariot.
Jaquet
C'est Tenot, ce me semble, à voir sa peau louvine; C'est Tenot, c'est luy-mesme, encor' plus il chemine Le sentier droict à nous, allons premiers à luy Luy donner le bon jour : Pan nous monstre aujourdhu; Qu'il a soing de nos parcs et de nos brebiettes, Et qu'il a pris à gré le son de nos musettes.
Tenot
Que faites vous garsons? estes vous paresseux Sous ces bois cheveleux, maintenant que nos dieux Nous veulent tant de bien, et qu'après une guerre. Qui malheureusement moissonnoit nostre terre. Or' ont tant faict pour nous, que nous sommes remis, Sans crainte de l'effort des soldars ennemis, Chacun en sa maison, chacun en son village^
^iS PASTORALE
Pour jouir plus heureux de nostre pasturage? Et pour perpétuer ce tant heureux lien Le berger Espagnol, et le Savoysien Donnent en nostre terre éternelle alliance : Cestuy-ci prend Margot, la plus sage de France, L'autre prend Ysabeau, l'eslite de beauté, De grâce, de maintien, d'amour, de chasteté.
Passant dedans la ville auprès la grand' Eglise, J'ay veu un eschaffault que tout le monde prise. Pour l'ouvrage excellent : à tous les deux costez Il y a de grans arcs en bosse revoultez, Faicts de mille tortis de lauriers et de l'hierre. Qui de cest eschaffault tout le pourpris^^ enserre : A chasque entrelasseure on voit pendre de front D'une suyte allongée un beau cercle tout rond : Là de mille croissants la voulture cornue, Claire comme l'argent, dans ce fueillage est veûe : Là Ion voit deux-à-deux les riches escussons L'un l'autre s'accoler comme frères bessons. Et promettre (ce semble) une ferme alliance De la race Espagnole avec le liz de France.
Comme l'on voit au bois d'un l'hierre tortu Un grand chesne ridé tout entour revestu, Qui semble avoir produict ce verdoyant fueillage, Or' qu'il soit deséché et pourri de vieil aage : Ainsi ce verd laurier est tellement enté. Et si bien composé sur ce bois charpenté. Que plusieurs ont pensé que mesme la nature Avoit sur l'eschaffault produict ceste verdure.
COLLIN
Allons doncque. Berger, allons voir le plaisir; Nous ne sçaurions jamais meilleure heure choisir.
Jaquet
Allons, j'en suis content, je pourray par la voye. Rencontrer mon Olimpe, et d'un cordon de soye
Que Thoinon me donna luy faire le présent : Tenot avecque nous s'en viendra devisant Du surplus qu'il a veu : il prendra bien la peine, Le chemin n'est pas long, il n'y a que la plaine A passer au travers. Je crois, moy, qu'Apollon Me favorise tant, qu'encore Madelon (Madelon que Margot aime autant que soy-mesme) Pourra prendre de moy un fromage de cresme, Qui est dans ma Cahute : elle sçait mon pouvoir. Elle en a bien voulu quelque-fois recevoir, Et pris à gré le son de quelque chansonnette. Alors que j'embouchay ma première musette.
Tenot
Allons, et ce pendant pour remerquer ce jour A jamais d'un bonheur, et pour le ferme amour Que joyeux je prenoy à tousjours pardurable, Monstrez à tout le moins qu'Apollon favorable Vous nourrit quelque-fois au giron de ses Sœurs; Monstrez qu'estes au rang des poètes pasteurs.
Tenot parloit ainsi, quand laissants leur louvières, '•^ Leur guestres, leur chapeaux, avec leur panetières, Prindrent leur beaux bonnets et leur rouges cordons, Et le ruban lié au hault de leurs bourdons. Pour mieux se souvenir de l'amour des bergères, Auxquelles paravant ils servoyent de jartières : Puis CoUin trépignant commença la chanson. Accordant mot-à-mot ses pas avec le son :
COLLIN
Vous qui, sur les rives molles De Seine aux plis argentez.
Arrondissez les caroUes Au son d'un Lut enchantée :
Chantez à ceste journée :
Hymen, hymen, hyménée !
Au murmur de ceste eau vive, Qui bégayante vous suit De course lente et tardive.
Accordant son petit bruit Au son de l'anche entonnée :
Hymen, hymen, hyménée !
Que l'air partout en résonne, Et que le sein jaunissant De la terre qu'on moissonne, Contre le sault bondissant Responde tout' ceste année :
Hymen, hymen, hyménée !
Tout cest an, que la musette Du poëte pastoureau Ne dise autre chansonnette Que pour la belle Ysabeau, Du grand Dieu Pan fille aisnée Hymen, hymen, hyménée !
Celle qui eut en partage Des neuf Muses la faveur, Et de qui ores nostre aage Dore son antique honneur, C'est de Pan la Sœur aimée :
Hymen, hymen, hyménée !
Pour perpétuer sa gloire, Que Ion esleve un autel.
Et qu'on face à la Mémoire Un sacrifice annuel Sous une verte ramée :
Hymen, hymen, hyménée !
Ou les poètes des provinces, Tout au plus hault de son front, Eslèveront de leurs Princes, Par leur style plus fécond, La bonté accoustumée :
Hymen, hymen, hyménée !
C'est la françoise Minerve, Des bons esprits le support, Sous qui l'ignorance serve, Avec l'oubly de la mort.
Fut sous la tombe enserrée :
Hymen, hymen, hyménée !
Et si je suis bon prophète, Elle seule nous donra A chascun une musette.
Qui son loz eslèvera Jusque à la voulte estoilée :
Hymen, hymen, hyménée !
Et ores que la Savoye La retire de nos yeux, Et que la pénible voye Des mons eslevez aux cieux La rende plus esloignée :
Hymen, hymen, hyménée !
Si ay-je ferme asseurance Que l'amour et la faveur, Qu'eir porte aux bergers de France.
Enracinée en son cueur.
Ne sera diminuée :
Hymen, hymen, hyménée !
O Savoye bien-heureuse.
Et ton Prince bien-heureux.
Dont l'estincelle amoureuse A rencontré sous les cieux Une si digne espousée :
Hymen, hymen, hyménée !
Bienheureuse Marguerite, D'avoir trouvé tel espoux.
Un èspoux qui seul mérite De t' emmener d'avec nous En sa terre fortunée :
Hymen, hymen, hyménée !
Passez ensemble votre aage Bien-heureuse, et du lien De ce tant sainct mariage Puissions nous tous voir le bien D'une éternelle lignée :
Hymen, hymen, hyménée !
Tenot
Enfans, hastez le pas, j'oy dans la ville un bruit De tabours et clairons, et du peuple qui suit Pesle-mesle le son d'une douce harmonie : Double le pas, Jaquet, si tu veux voir t'amie.