‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 41 sur 113 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

Calpurnie

Las! qu'ay-je souspeçonné ! Nourrice, qu'ay-je veu ! Quel malheur poursuyvant ay-je aujourdhuy pré veu

De perdre mon César ! Qu'un autre le menace ! Qu'il soit cruellement meurtri devant ma face ! Tué entre mes bras ! las ! je sens eslancer Pesle-mesle une peur au fond de mon penser. Las ! le cueur me défault, et je sen dans mes veines Le poison englacé dont elles sont jà pleines : L'air m'est tout ennuyeux, et ne puis retirer Le vent en l'estomac pour me faire parler : Je sen partout le corps mes forces amoindries, Serve, trop serve, hélas ! des craintes ennemies.

O vous dieux familiers, si quelque soing vous tient, Et si quelque amitié des hommes vous détient, Ou vous peult inciter à estre favorables Pour le secours heureux des pauvres misérables : Ne permettez, bons dieux, que le jour resemblant Soit en nostre malheur à ce songe sanglant. Ne permettez, bons dieux, en luy quelque puissance, Et que de l'advenir il face démonstrance. Le cueur, hélas ! me tremble, et la froide sueur, Qui coule de mon cueur me fait naistre une horreur, Quand je me resouvien de ce qu'ay veu en songe. Je sen dans ma poictrine un' humeur qui se plonge Aux mouelles de mes os, et puis s en va glissant, Tout ainsi qu'un serpent, par le corps pallisant : Et ne sçay souspeçonner quel malheur plus estrange Mon esprit me prédit. Hé ! quel destin se range A lencontre de moy ! Hé ! pauvrette, je suis Femme du grand César, et vivre je ne puis Libre des passions, libre de toute crainte, Qui me détient ainsi qu'une geenne contraincte.

Heureux et plus heureux l'homme qui est content D'un petit bien acquis, et qui n'en veult qu'autant Que son train le requiert : las ! il vit à sa table Toujours accompagné d'un repos désirable : Il n'ha soucy d'autruy, l'espoir des grans trésors, Ne luy va martelant ny l'âme ny le corps : Il se rit des plus grans, et leurs maux il escoute.

II n'est crainct de personne, et personne il ne doute Il voit les grans seigneurs, et contemplant de loing Il rit leur convoitise et leurs maux et leur soing, Il rit les vains honneurs qu'ils bastissent en teste, Dont les premiers de tous ils sentent la tempeste, Si le Ciel murmurant les voit d'un mauvais oeil Accablant tout d'un coup le bonheur et l'orgueil : Comme je prévoy bien nostre proche ruine, Si le peuple Romain une fois se mutine.

La Nourrice

Comment, mon cher esmoy, que veult ce nouveau deuil? Que veulent tant de pleurs escoulans de vostre oeil? Quelle subite peur vous surprend et martire? Quelle frayeur, hélas ! vostre beau teinct empire? Que peult-il advenir, pour lamenter si fort, A la femme de cil qui gouverne le sort?

Calpurnie

Nourrice, je ne sçay quel destin me menace : Mais une peur tremblante en ma poitrine efface : Tous les plaisirs passez, et ce subit effroy Semble quelque malheur prédire contre moi.

La Nourrice

Mais, pourquoy craignez vous? N'estes vous pas aimée De vostre grand César, dont la puissance armée Fait craindre Rome mesme, et qui ha sous sa main Paisible gouverné tout ce peuple Romain L'espace de quatre ans?

Calpurnie

Je n'en suis plus heureuse Nourrice, car la crainte est plus impérieuse, ^^àtû ~

Que le pouvoir d'un Roy.

La Nourrice

Vous sçavez que la peur Ne trouva jamais lieu sinon en petit cueur. Si donc vous ressentez un feu de vostre ancestre, Ne la laissez paoureuse en vostre cueur renaistre : Mais dites, je vous pry, qui vous cause ces pleurs?

Calpurnie

Tant seulement un songe enaigrit mes douleurs.

Desjà sur nostre pol ceste estoille argentine, Qui annonce le jour, entroit dans la courtine, Dont se distille en nous le somme qui la suit, Et jà s'estoyent passez les deux tiers de la nuict, Quand je senty couler au plus creux de mes mouelles Le somne gracieux, flatant de ces deux aelles Le plus fort de mon soing, et voyci, ô bons dieux ! Un estrange malheur présent devant mes yeux. Nourrice, tenez moy, la force me délaisse, Je sen mon cueur estrainct ainsi qu'en une presse.

La Nourrice

Madame, reprenez le courage laissé,

Et suivez le propos comme avez commencé.

Calpurnie

Voyci entre mes bras, hélas ! le cueur me tremble, Mon César massacré, ainsi comme il me semble, Le sang en toutes pars lui couloit de son corps, Ne luy restant sinon la place entre les mors : Je m'esveille en sursault, et or' que je le touche, Si ne croy-je pourtant qu'il soit dedans la couche : Je luy taste le bras, la poictrine et le flanc, Et semble que tousjours je me mouille en son sang : Je regarde entour moy, et ce qui plus m'estonne. Je voy ma chambre ouverte où il n'y a personne. Nourrice de ceci que pourrois-je penser, Sinon que quelque mal nous veuille devancer?

La Nourrice

Laissez cela, Madame, et pensez que la craincte

Ne se doit appuyer sur une chose feincte :

Le songe est un menteur, tout prest pour tormenter

Cil qui facilement se laisse espouvanter.

Et quand il seroit vray ce qu'il vous représente,

Si est-ce qu'il ne fault s'en montrer mal contente.

Les dieux souventes fois nous veulent advertir

De ce qui nous menace, et y fault consentir,

Plustost que desdaigner leur divine puissance.

Il vauldroit beaucoup mieux par une obéissance

Appaiser leur couroux, que plorer plus long temps :

Se présenter à eux, et avecque l'encens,

Parfumer les autels des temples honorables :

Car, Madame, les dieux ne sont inexorables.

Non, que je soy' de ceux qui ont opinion

Que vérité s'assemble avec la fiction.

Et qu'on doive penser estre une chose vraye,

Ce qui en songes vains plus souvent nous effraye,

Et quand est de l'effroy qu'en songeant avez eu,

Comme vous racomptez, moins doit-il estre creu :

Car qui est celuy là qui porteroit envie

Au père tant humain de toute la patrie?

Mais qui est celuy là, fust-il audacieux

Ainsi que les Géans, prest d'escheler les Cieux,

Lui est-il celuy là qui osast entreprendre

Q'affronter corps-à-corps le second Alexandre?

Daissez donc là ces pleurs, et comme un vent léger

Mettez esvanouir tous vos songes en l'air.

Calpurnie

Dieu veuille qu'ainsi soit, ma fidèle nourrice. Mais si fault-il pourtant, qu'aujourdhuy je jouisse Du don que je demande, et dont je l'ay prié : Toutesfois il se rend tant serrement lié

Au profit du pays, qu'ores que je le prie,

Si ne veult-il pourtant contregarder sa vie.

Je luy ay racompté ce qui m'est advenu,

Mais sans en faire cas, il se sent plus tenu

Aux Romains qu'à soy-mesme, et, chétive, je doubte

Que le trop grand amour qu'il leur porte, ne couste

La vie à mon César. Mais ne le voy-je pas?

Si est-ce qu'il me fault l'arrester de ce pas.

Mes prières, hélas ! n'ont elles la puissance

De vous tenir un jour?

Que je mette asseurance En ces songes menteurs? non, de César le cueur Ne sera vainement arresté par la peur.

Calpurnie

Aumoins si ne voulez asseurer vostre vie, Faites à tout le moins pour celle qui vous prie. Mettez devant vos yeux les présages certains, Qui sont depuis n'aguère apparus aux Romains, La teste de Capys, et les chevaux sansbrides Plongez incessament en leurs plainctes humides.18

César

Bien, puis que je ne puis appaiser autrement Le vouloir obstiné de ce fascheux torment. Laissons pour ce jourdhuy nos desseins à parfaire : Prenez que je luy donne un jour pour luy complaire.

D. Brute

Magnanime César, vous est-il advenu Ores d'estre dompté? vous qui avez tenu Les guerres par dix ans contre l'audace fière D'un Barbare estranger, et or' par la prière Qu'une femme vous fait, je vous voy surmonté ! Chose estrange ! de voir César qui a domté

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