CES. 4 R
Les plus braves du monde, estre serf d'une femme.
Ce n'est plus ce César, qui d'une plus grand' âme Foula dessous ses pieds et la gloire et l'honneur Des sept bouches du Nil, et qui domta l'honneur Des nourrissons du Rhin et de ceste grand' plaine Qui suit l'eau doux-coulante au gravier de la Seine,
Les peuples ennemis pourront en ce pendant Despiter les Romains à leur aise, attendant Les songes plus heureux d'une femme paoureuse. On dit, on dit bien vray, la femme impérieuse Fait plus avec les pleurs, qu'un guerrier furieux Depuis qu'elle a caché un venin en ses yeux.
Je me sens agité, ainsi qu'on voit au vent
Un navire forcé, que le North va suyvant :
Madame d'un costé me retient, et me prie
Que j'évite aujourdhuy le hazard de ma vie :
Brute d'autre costé me propose l'honneur :
Et je sen dedans moy un magnanime cueur,
Qui m'empesche de croire aux songes d'une femme.
Mais j'aime mieux la mort qu'endurer un tel blasme. Croire en un songe vain ! qu'il me soit reproché Que j'aye, trop paoureux, dedans mon cueur caché Un vouloir affoibli ! non pas tant que je vive, Le Tybre ne verra César dessus sa rive Amoindri de courage, et si j'aime bien mieux Mourrir tout en-un-coup, qu'estre tousjours paoureux : Ne m'en parlez donc plus, et pensez que la vie Ne m'est tant que l'honneur.
Calpurnle
Hé ! pauvre Calpurnie !
Tu dois bien maintenant levant les mains aux cieux Appuyer ton secours sur la pitié des dieux, Puis qu'il n'en reste aucun en tes humbles prières.
La Nourrice
Non non, si le pouvoir des nations plus fières Ne l'ont sceu estonner, ne pensez pas qu'il soit Facile d'empescher les desseins qu'il conçoit.
Calpurnie
Hélas ! je le sçay bien : mais allons, ma nourrice. Pour appaiser les dieux par un humble service.
La Troupe Le Premier soldat
Soldats, j'ay encor' souvenance Qu'avez parlé de l'inconstance De la déesse aux yeux bandez :
Mais, je vous prie, regardez S'il est possible qu'elle face Tomber sur César son audace :
Luy qui n'eut jamais un haineur Qui n'aist esprouvé sa fureur.
Vous veistes de quelle puissance Il s'est acquis la jouissance De ce grand empire Romain :
Puis vous le veistes plus humain Redonner librement la vie A tout'ceste troupe bannie, Qui avoit mis tout son effort Pour luy faire sentir la mort.
Le Second
Mais j'ay souvent entendu dire
Que cil qui arrache un empire
D'entre les mains de liberté.
Se voit en la fin tormenté :
Et que tousjours la mort sanglante
Suit une force renaissante.
Le Premier
Tousjours, tousjours Testât des Rois Est plein de périls et d'effrois, De meurtres, de sang et querelle, Et jamais de mort naturelle Ils n'allèrent paisiblement Dans le ventre d'un monument; Soldats, tout ce que je propose Ne se dit point pour autre chose, Sinon que je sçay de long temps, Que quelques-uns sont aspirans A une franchise première :
Et cela me donne matière De souspçonner quelques malheurs, Considérant aussi les pleurs Et la crainte de Calpurnie.
Le Second
La pauvrette craint que la vie Ne luy soit inhumainement Avecque le gouvernement En un mesme jour arrachée.
Le Premier
Elle s'en va toute faschée Tordant ses bras, la larme à l'œil, Et demeine un estrange deuil De ce qu'il ne l'a voulu croire.
Le Quatrième
Si j'ay encor' bonne mémoire, J'ay entendu que les Troyens Ne feirent compte des moyens Dont les advertissoit Cassandre, Pour ne se voir réduicts en cendre, Dont les menaçoyent les Grégeois.
Le Second
Ceste prophète quelquefois S'en courut toute eschevelée, Et d'une fureur esbranlée Prédisoit à tout son pais, Que la ravie de Paris Portoit une commune playe Pour toute la ville de Troye.
Le Premier
EU' ne fut creue, et sur leur port Ils veirent le prochain effort De toute l'Europe embrasée, Leur ville tout soudain rasée, Les palais, les murs, et les forts Proye des plus cruels efforts De mille dévorantes fiâmes.
Le Quatrième
Et puis on pense que les femmes Ne soyent pourveues de conseil, Et je crain qu'un mesme soleil Ne l'aist veue un malheur prédire Et qu'il ne voye ceste empire Cruellement ensanglanté Sous l'ombre d'une liberté.