‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 43 sur 113 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

Calpurnie

Mais dont me peult venir ce subit tremblement, Cest effroy redoublé, et cest estonnement?

Le Messagier

Quel tourbillonne vent me ravira de terre? Quelle espesse nuée, et quel aspre tonnerre

Me toucheront d'un coup et l'oreille et les yeux, Pour ne voir ny ouïr un faict si malheureux? O trop cruel destin! horribile, détestable; O maison de César et pauvre et misérable !

Calpurnie Hé ! nourrice, il est mort.

La Nourrice

Elle est esvanouye.

Prestez icy la main;

Calpurnie O désastre inhumain !

La Nourrice Ne craignez rien, Madame, il est encor' en vie.

Calpurnie

Ne me celez plus rien, aussi bien ay-je envie De m'en aller après : messagier, poursuyvez A racompter ces maux ainsi que les sçavez.

Le Messagier

Hé! faut-il que je sois d'un malheur tant estrange Le rapporteur? Je sen une voix qui se change Trembloyante en ma bouche, ainsi qu'on voit souvent Les roseaux se ployer sous le souspir du vent.

Mais puisqu'il est ainsi, et que la mort celée N'est que pour enaigrir une fureur meslée Avecque le souspeçon, je diray ce qu'ay veu :

Vostre César sortant d'avec vous a receu Un livre pour présent, avecque la prière De le lire sur l'heure, ô l'asseurance entière ! Il n'en a faict grand compte : et en ce mesme estât Sans faire sacrifice est entré au Sénat : Là tousjours importun Cimber Tulle s'oppose

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A son chemin, feignant luy vouloir quelque chose,

Luy présente un placet, et tousjours le poursuit,

Tout ainsi qu'un poullain quand la poutre s'enfuit.

Or le pressant ainsi en sa requeste feincte,

Vostre César a dict, c'est bien plus tost contraincte

Que prière, et alors Casca tout furieux,

La dague dans la main, la fureur dans les yeux

Qu'il rouilloit çà et là, luy a ceste meurtrière

Caché dedans la gorge et d'audace plus fière

Brute le secondant la d'un coup arresté,

Luy faisant esprouver la mesme cruauté :

Mais le pauvre César voyant la résistance

Ne luy pouvoir servir contre telle puissance,

S'est caché de sa robbe, et en ce grief tonnent

A prins garde surtout de choir honnestement. u

Calpurnie

O changement estrange ! ô cruelle journée ! O songe, non plus songe, ains vérité donnée Trop véritablement ! Que mon César soit mort Par le glaive de Brute ! O misérable sort ! Est-ce ainsi que le ciel nos fortunes balance? Est-ce ainsi qu'un bien-faict le bienfaict récompense? Ceux qu'il a maintenus, ceux qu'il a eslevez, Ausquels il s'est fié, sont les premiers trouvez Coulpables de sa mort. Que maintenant la terre Se départisse en deux, à fin qu'elle m'enserre Au plu« creux de son ventre, et qu'en un mesme jour Le gendre de Cérès nous voye en son séjour. Venez doncques à moy, venez, faux homicides, Destramper vostre rage en mes veines humides; Vien, vien d'un mesme fer percer mon pauvre cueur, Brute : car autrement tu ne seras vainqueur De mon mari César, j'en suis une partie Qui reste encor' vivante : arrache donc ma vie, Coronnant ton mesfaict, puisqu'une mesme main A massacré celuy qui te fut tant humain :

Ne refuse la mort : fais, hélas ! que je meure, Afin que plus long temps pauvre je ne demeure Entre mille malheurs, que desjà je prévoy En mille et mille pars s'eslever contre moy.

La Nourrice

Madame, entrons dedans, craignant que la furie N'enaigrisse tousjours leur audace ennemie Contre vostre maison : n'arrestons plus icy

Calpurnie

Je veux bien que la mort arreste mon souci : Car aussi bien la mort seulement me contente, Puisque César mourant tient en soy mon attente, Et mon espoir heureux.

Le Messagier

C'est or', c'est or' qu'il fault Que les cercles dorez qui tournoyent là hault Sur les pivots du monde, et tout ce que la terre Douce mère de tous en son giron enserre, Plore dessus la mort de ce grand Empereur, Portant que ce désastre est un commun malheur.

Et toy, Flambeau des jours, compasseur des années, Retien pour quelque temps tes flammes ordonnées, Et ne les fouille ainsi, couvre d'obscurité Les rays estincellans de la belle clarté. - Et vous, traistres, ingrats, vous, ennemis publiques, Vous qui resuscitez les pauvretez antiques, Puissiez-vous à jamais déchassez d'un chascun, Mendians de secours, estre argument commun De toute impiété : puissiez vous par le monde Vivre piteusement la vie vagabonde :

Puisse ceste fureur qui arma les Thébains Vous mettre derechef le glaive dans les mains Pour vous entretuer : qu'il ne se treuve Prince Qui vous vueille endurer vivre dans sa province :

Que le pouvoir des dieux, et leur juste courroux, Pour un si grand mesfaict, redouble contre vous. En puissiez vous chanter la victoire Cadmée, Captifs en la parfin d'une plus forte armée.

La Troupe Le Premier soldat

Quand je remets devant mes yeux

L'estat des hommes soucieux,

Et qu'il fault après tant de peines,

Tant de destresses inhumaines

Laisser couler le plus souvent

La vie, ainsi comme un grand vent

Se laisse choir, si quelque nue

Distille la pluye menue :

Quand je voy qu'après tant de maux,

Il fault aller gouster les eaux,

Qui d'une inégalle cadence

Roulent au fleuve d'oublianc,

Je sens une pitié dans moy,

Qui redouble un fascheux esmoy

Jusques au plus creux de mes mouelles.

Le Troisième

C'est le sort des choses mortelles, Et qui plus est, de prendre fin Incontinent que le Destin Les tient au hault de l'espérance :

Telle est la divine ordonnance, Et avons ces malheurs receus Dès l'heure que fusmes conceus.

Le Quatrième

Nous avons beau nous en débattre :

Car la nature est plus marastre Aux hommes, qu'aux aultre'animaux Et semble que par les travaux

Nous payons assez la raison Qu'elle nous donna.

Le Second

La saison Où nous sommes nous en fait sages :

Et en voyons bien les présages En. ceux qui sont les gouverneurs Du peuple et qui ont les honneurs.

Le Troisième

Tant seulement pour ceste gloire Ils sont jaloux delà victoire, Mais le soldat est plus heureux Encor' qu'il ne soit glorieux :

Plus content il quiert la fortune, Et n'est subject à la commune, Si Testât n'est bien gouverné.

Le Quatrième

Ainsi le ciel a ordonné Et ne trouvons nous guère Prince Qui au plus beau de sa province, Et lors qu'il se pense asseuré N'aist la mesme mort enduré.

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