‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 44 sur 113 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

Marc Brute.

Le Tyran est tué, la liberté remise, Et Rome a regaigné sa première franchise. Ce Tyran, ce César, ennemi du Sénat, Oppresseur du pays, qui de son Consulat Avoir faict héritage, et de la République Une commune vente en sa seule pratique, Ce bourreau d'innocens, ruine de nos loix,

La terreur des Romains, et le poison des droicts,

Ambitieux d'honneur, qui monstrant son envie

S'estoict faict appeler Père de la Patrie,

Et Consul à jamais, à jamais Dictateur,

Et pour comble de tout, du surnom d'Empereur.

Il est mort ce meschant, qui décelant sa rage

Se feit impudemment eslever un image

Entre les Rois, aussi il a eu le loyer

Par une mesme main qu'eut Tarquin le dernier.

Respire donc à l'aise, ô liberté Romaine,

Respire librement sans la craincte inhumaine

D'un Tyran convoiteux. Voylà, voylà la main,

Dont ore est affranchi tout le peuple Romain.

Cassius

Citoyens, voyez cy ceste dague sanglante, C'est elle, Citoyens, c'est elle qui se vante Avoir faict son devoir, puisqu'elle a massacré Celuy qui mesprisoit l'Aruspice sacré, Se vantant qu'il pouvoit, malgré tous les plus sages, Changer à son vouloir les asseurez présages. Nous avons accompli massacrant ce félon, Ce que le grand Hercul' accomplit au lyon, Au sanglier d'Erymante, et en l'hydre obstinée Monstre sept fois testu, et vangeance ordonnée Par Junon sa marastre. Allez donc, Citoyens, Reprendre maintenant tous vos droicts anciens.

D. Brute

Puissent pour tout jamais ainsi perdre la vie

Ceux qui trop convoiteux couveront une envie

Pareille à celle là : puissent pour tout jamais

Perdre d'un pareil coup leur gloire et leurs beaux faicts.

Ainsi, ainsi mourront, non de mort naturelle,

Ceux qui voudront bastir leur puissance nouvelle

Dessus la liberté : car ainsi les tirans

Finent le plus souvent le dessein de leurs ans.

Cassius

jouissance.

Cassius

Allons au Capitule, allons en diligence, Et premiers en prenons l'entière jouisse

M. Antoine

J'invoque des Fureurs la plus grande fureur. 17 J'invoque le Chaos de l'éternelle horreur, J'invoque l'Achéron, le Styx et le Cochyte, Et si quelque aultre Dieu sous les enfers habite, Juste vangeur des maux, je les invoque tous, Homicides cruels, pour se vanger de vous. Hé, Traistres ! est-ce donc l'amitié ordonnée De desrober la vie à qui vous l'a donnée? Avez vous sceu si bien espier la saison Pour mettre en son effect la feincte trahison Conceue dès long temps dedans vostre poictrine Seule qui nous enfante une orgueilleuse Erynne ! J'atteste icy le Ciel, seul juste balanceur De tout nostre fortune et libéral donneur, Des victoires, des biens, de l'heur, et de la vie, Qu'ainsi ne demourra ceste faulte impunie. Tant qu'Antoine sera non moins juste que fort.

Et vous, braves soldats, voyez, voyez quel tort On vous a faict, voyez, ceste robbe sanglante C'est celle de César qu'ores je vous présente : C'est celle de César magnanime Empereur, Vray guerrier entre tous, César qui d'un grand cueur S'acquit avecque vous l'entière jouissance Du monde : maintenant a perdu sa puissance, Et gist mort estendu, massacré pauvrement Par l'homicide Brute.

Le Premier soldat

Armons nous sur ce traistre, Armes, armes, soldats, mourrons pour notre maistre,

Si jamais nous avons croisez les ennemis Aux froissis des harnois, si nous nous sommes mis Quelquefois au danger d'une trenchente espée, Lors que nous poursuyvions la route de Pompée, C'est maintenant soldats qu'il nous fault hazarder, Voire plus promptement que n'est le commander.

M. Antoine

Sus donques, suyvez moy et donnez tesmoignage

De vostre naturel et de vostre courage

Pour César, ne craignans de tomber au danger

De vostre propre mort pour la sienne vanger.

Moy, je vay remonstrer à ce peuple de Rome

Quels malheurs nous promet la perte d'un tel homme.

Si elle n'est vangée ainsi qu'il appartient.

Le Premier

Voyez vous bien soldats, encor' il me souvient De nos propos tenus qui comme un seur présage Et certain messager d'un évident naufrage, Nous ont prédict au vray l'homicide commis, De long temps machiné par ses propres amis Au moins qu'il pensoit siens.

Le Second

Ceste mort est fatale Aux nouveaux inventeurs de puissance Royale.18

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