SCÈNE II. — CONSTANTE, RICHARD, BONIFACE
Constante
Richard mon amy, dictes luy Que j'en endure autant d'ennuy Qu'il m'est possible, et que j'espère, Mais qu'il soit parti, si bien faire Qu'il sera content du devoir Que j'en feray.
Boniface [à part.]
Il fault sçavoir Que veult ce doux contentement.
Richard
Vous n'en voulez foy ne serment, Mais il vous aime de tel cueur.
Que desjà son amour vainqueur L'a presque mis au désespoir.
Constante
Las, Richard, il ha tout pouvoir Sur moy qui suis sienne, et j'espère, S'il me survient en mon affaire, Le recognoistre tant que l'âme Me batte au corps.
Boniface [à part.]
La pauvre femme Ne se donne qu'à ses amis :
J'enten bien tout, ell'a commis Quelque petite portion De l'amoureuse affection Sur la bource d'un amoureux.
Richard
Ma damoiselle, il est heureux De ce qu'il vous plaîst demander La chose qu'il peult accorder.
Constante
Et bien, Richard, vous luy direz Que je suis sienne, et le prirez De ce dont je vous ay parlé.
Boniface [à part.]
Voylà le pacquet emmalé24,
Mon maistre peult bien dire à Dieu.
Richard
Je ne puis plus estre en ce lieu, Je vay quérir l'autre quictance.
Boniface [à part.}
Si est-ce que j'ay espérance D'émoucher quelque argent de vous.
Constante
Hault, Boniface, un peu plus doux, Quelqu'un vous fait-il desplaisir?
Boniface [à pari] Il la Jault avoir à loisir.
[â Constante] Ha, ma damoiselle Constante.
Constante
Quel est l'ennuy qui vous tormente?
N'y sçauroit-on bien tost prévoir?
Il est grand seigneur, qui peult voir Monseigneur le Protenotaire.
Boniface
Il est empesché d'un affaire Qui est de bien grand'importance, En quoy il a bonne espérance De parvenir à grand honneur.
Constante
Et bien, bien, ce sera monsieur, Il ne vouldra plus regarder Ses amis.
Boniface [à part.]
Tant ell'sçait farder Et emmieller son langage !
Constante
Bon Dieu, que vous este sauvage Depuis un peu !
BONIFACE
C'est que je pense A une bonne récompense Qu'on donne pour son bénéfice, Si quelcun veult faire un service De luy prester deux cens escus.
Constante Ne luy en fauldroit-il non plus?
Boniface Non.
Constante
N'ha-il point quelque amitié Dedans Paris, pour la moytié?
Boniface Non du tout, ouy bien pour cinquante.
Constante
Ha, vrayment je suis très contente
De lui prester le demourant,
Du bon du cueur, en m'asseurant.
Boniface
Ma damoiselle, le plaisir Sera selon vostre désir Honnestement récompense.
Constante A son vouloir.
Boniface
J'ay avancé Ma langue, sans son mandement.
75 LA TRÉSORIÈKE
Constante
Vous le pouvez honnestement :
Car je suis si bien son amie, Que s'il me demandoit la vie Je luy départirois mon âme,
Boniface
Tant le bon vouloir d'une dame Peult aider l'ami au besoing.
Constante
Boniface, j'ay plus de soing De l'avancement de son bien Et honneur, que non pas du mien, Encore que j'en soy reprise; Mais je suis tellement esprise De son amour, que j'ay grand peur Que ce soit mon dernier malheur.
Au pis aller, je suis heureuse Que ceste estincelle amoureuse A touché sa perfection.
Ce n'est qu'a bonne intention Ma damoiselle, et le tonnent Se finira heureusement.
Constante
Je pry Dieu qu'il vous veuille ouïr.
Boniface
Et allez vous pourrez jouir, Vous sçavez quoy.
Constante
Ha I Boniface.
BONIFACE
Ma damoiselle, vostre grâce, Et vostre parfaicte beauté Seule vainquit sa liberté :
Car plus il vit en ce martyre, Tant plus constamment il aspire A faire chose qui contente Le seul désir de sa Constante.
Constante
Escoutez, je vous veux prier, A cause que le Trésorier S'appreste pour tantost partir, D'en vouloir Monsieur advertir, Qu'il soit un peu plus diligent :
Et cependant, voylà l'argent, II m'en fera recognoissance Quand il viendra.
Boniface
J'ay espérance Qu'avant qu'il soit une bonne heure Il sera dans vostre demeure.
[A part.] Vive, vive l'invention Pour bien faire ma faction :
Il en fault bien faire la croix En nostre âtre : ils sont tous de poix, 2"' Je les ay eus tous pour le pris Que ceste dame les a pris.
Je recognoy bien cestuy-ci,' Et ce double ducat aussi, Un noble, un angelot 2 6 encor :
C'estoit pour des brasselets d'or Que Monsieur luy donna un jour.
Ce demourant vient de l'amour
Des bonnes gens de son quartier.
A tous les diables le mestier, Oui ne nourrit et entretient Le compaignon qui le maintient, Et ne fust qu'un peigne de buys.
Constante [à part.]
Au moins si le seigneur Loys Me faict ce bien, dont je le prie, Ma bource sera bien remplie De l'argent que j'ay débourcé.