‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 95 sur 113 · LES PASTEURS · texte numérisé non relu

LES PASTEURS

COLLIN JAQUET TENOT

Desjà l'Aube du jour rayoit sur les montagnes, Laissant derrière soy les humides campagnes Du vieillard Océan : jà ses rayons receus Dévaloyent peu-à-peu les haux tertres bossus : Quand Jaquet, tout pensif, au travers d'une prée Ou encor' reluisoit une fresche rousée, Jaquet, pauvre berger, chassoit quatre brebis, Regardant ça et là, au milieu des herbis, S'il pourroit aviser quelque nouvelle plante, Oui peust heureusement servir à son attente, Car Jaquet, curieux, se trouvant de loisir, Pour en fin parvenir au but de son désir Et d'un meilleur estât servir à son village, Cherchoit diligemment la nature et l'usage Des herbes, et si bien s'estoit exercité, Que l'on pouvoit juger qu'il avoit profité. Ainsi donc attentif au creux de ceste plaine, Et tantost sur les bords d'une claire fontaine, Or' il coupoit une herbe, et or' il l'arrachoit, La froissant dans sa main, ores il la maschoit : Puis en se renfrognant d'une face sévère Subit la recrachoit, s'il la trouvait amère.

Ores, il se courboit au travers d'un ruisseau, Embrassant d'un costé le prochain arbrisseau, Pour jusque en l'autre bord, avecque sa houlette, Desraciner une herbe au fond de l'ondelette. Jà son petit troupeau s'estoit mis dans un pré. Où, marchant pas à pas, il avoit rencontré Les chèvres de Collin, qui aussi tout resvant Dès le bout du valon luy venoit au devant : Car il l'avoit jà veu descendant en la plaine Ainsi qu'il remarquoit l'herbe de la fontaine : Et voyant que Jaquet, attentif et soigneux, Ne l'avoit avisé, luy fait jaillir aux yeux De l'eau du ruisselet, en jettant une motte, Et avecque le coup luy dict en ceste sorte :

Collin

Jusques à quand, Jaquet, jusques à quand veux-tu, Songeant et curieux, esplucher la vertu De ces Simples divers, dont la longue science Ne rapporte à la fin que froide récompense? Il vaudroit mieux, Jaquet, avecque ces rouseaux, Que tu tiens en ta main, faire des chalumeaux, Pour résonant l'amour, addoucir ta Rebelle, Que vieillir plus long temps en misère immortelle : Il vaudroit beaucoup mieux accorder la grandeur De Pan, que se meurtrir et le corps et le cueur, A chercher les secrets de l'occulte nature, Pour passer seulement ce qui si peu nous dure. Il vaudroit beaucoup mieux, pour quelque temps florir, Et joyeux et gaillard que longuement mourir : Tu ne te fais qu'ourdir une longue misère, En vivant une vie et pauvre et cazanière. Il fault prendre le temps ainsi comme il nous vient Sans tourmenter le corps : souvent il nous advient Un bien moins attendu. Jaquet, Jaquet, la vie En la fin des travaux nous est souvent ravie, Et lors que nous pensons recevoir les bien-faicts

De nos labeurs, c'est lors que nous sommes desfaicts. Il vault donc mieux, joyeux, avecque nos musettes, Raisonner par les bois les douces chansonnettes, Et faire retentir les antres et les monts, Respondant mot-à-mot au murmur de nos sons, Que d'un soin si rongeart avancer la querelle Du discord espiant nostre fin naturelle.

Jaquet

Mais, Collin, depuis quand ce soing t'est-il venu? Quel est ce dieu nouveau qui t'a si bien esmeu? Comment as-tu laissé tes traicts et ta peinture, Pour chercher maintenant la nouvelle avanture? T'es-tu si bien trouvé d'avoir premièrement Dessus un chalumeau entrepoussé le vent, Ou bien, pour le proffit de ceux de ton village, Tasché de recouvrer l'ancien pasturage, Que le bien-faict receu d'un si juste devoir Face encor' une fois esprouver ton vouloir? Je ne voy point, Collin, que, pour la récompanse, Tu doives derechef tromper ton espérance, Car pour tous les labeurs dont tu t'es tourmenté, Je ne voy ton troupeau estre en rien augmenté. Desjà, desjà le poil grisonne sur ta teste, Desjà l'aage courbée entreprent sa conqueste, Elle presse tes pas, et si je pense bien Qu'avecque sa foiblesse ell' ne t'apporte rien. La Loure, le Bourdon, 72 l'Anche de ta musette, Ny tous les doux accords de quelque chansonnette, Ne te viendront aider ; ains en ce long tourment Tu maudiras le jour auquel premièrement, Embouchant le flageol au beau de ta jeunesse, Tu ne voulus prévoir au danger de vieillesse. Et qui plus est, Collin, ces bavars estrangers Sont venus augmenter le nombre des bergers : Si bien que maintenant le meilleur pasturage (Qui de droict nous est deu) leur est comme héritage :

Et or' que le profiit que l'on en a receu

Ne fust autre jamais que s'estre veu deceu,

Si est-ce que tousjours, tousjours on leur avance,

Et nous en recevons la froide récompanse.

Voylà, voylà que c'est de ceux qui maintenant

Tiennent les grans troupeaux en leur gouvernement :

S'ils ont un serviteur qui leur face service,

La grâce qu'il reçoit en faisant son office

S'évanouit au vent : mais or' qu'un estranger

Soit trompeux évident, ne le veulent changer,

Ains sera préféré au berger plus fidelle,

Sous l'ombre seulement d'une mine nouvelle.

Voylà pourquoy, Collin, je cherche le moyen,

Par un meilleur estât de m'acquérir du bien,

A fin que, quelque jour, la subite venue

Et le faible pouvoir de mon aage chenue

Xe me face povret au double chanceler.

J'aperçoy mon printemps si subit escouler,

Que s'il m'eschappe un jour sans apprendre une chose

Qui soit à mon profit, de cinq je ne repose.

Or te soit maintenant ce travail entrepris,

Autant que tu voudras qu'il te soit en mespris :

Si est-ce que le temps te donra cognoissance,

Que ce n'est point en vain que j'ay ceste espérance :

Car le gain que j'atten, Collin, est aussi bon,

Que celuy qui provient d'entonner un bourdon.

Collin

Je sçay bien que tu has, si Ion te veult reprendre, Mille belles raisons pour ton vouloir défendre, Je sçay bien que j'y pers les parolles, aussi Ce n'est pas, mon Jaquet, ce qui m'ameine ici : Je vien tant seulement te dire qu'au village On fait courir le bruict de quelque mariage, Et dit-on que desjà le dieu Pan a promis Son aisnée à Phlippot, l'un de ses grans amis : Et qu'il ne soit ainsi, desjà par la campagne

Lon voit mille troupeaux de la France et d'Espagne : D'avantage, Philbert, berger Savoisien, Est conjoinct à Margot par un mesme lien.

Jaquet

Ha Dieu ! qu'est-ce que j'oy ! quelle heureuse nouvelle ! Heureux sont les bergers, et leur joye éternelle, Leur repos éternel, et leur séjour heureux ! Heureuses les brebis, les chèvres et les bœufs, Qui, sans craincte, vivront au milieu des herbages, Ou bien au chault du jour sous les espez fueillages Des chesnes et fouteaux,73 ne craignans les excez Des meurtriers ennemis, prendront l'ombrage frais, Remaschotant leur foing, tant que la doulce alaine D'un Zéphire amoureux ventile sur la plaine ! Et nous en ce pendant au gazoullis des eaux, Couchez de nostre long, auprès des arbrisseaux, Pourrons plus asseurez essayer le doux somme, Qui distillant son miel dedans le cueur de l'homme. Nous représente aux yeux mille et mille plaisirs, Accordans les hazards de nos douteux désirs. Et croy moy, mon Collin, encor' que n'eusse envie De remettre aux pipeaux mon anche jà moisie, Or' qu'eusse renoncé le bourdon et flageol. Si veux- je bien chanter le berger Espagnol Et le Savoysien, qui par leur alliance Font par tout estre Espagne et Savoye et la France, • France, Savoye, Espagne, et leurs riches troupeaux Esgayer doucement sous les mesmes pipeaux.

C'est ores qu'il te fault ma petite languette, C'est ores qu'il te fault emparler ma musette, C'est ores qu'il te fault aux roches et aux bois Faire entendre le son de ta gentille voix, C'est ores qu'il te fault, ma musette engourdie, C'est ores (si jamais) qu'il fault estre hardie, Et toy Collin aussi, monstre aujourdhuy combien Les sons ont de vertu quand tu y mets du tien.

Laisse, laisse plus tost le pourtraict de M' amie, Et tire de ton col ta douce chalemic : 7* Quand nous aurons chanté le bon-heur de ce jour, Tu le pourras parfaire, et contenter l'Amour.

Collin

Pren courage, Jaquet; reprenons la musette Et le flageol : tousjours Apollon ne sagette Ses fiâmes et ses trets dedans les froides nues Pour gresler sur les flancs des montaignes cornues, Tousjours le marinier n'est au danger du vent : Il arrive à son port; Fortune plus souvent Nous départit ses biens contre tout' nostre attente, Et tousjours le beau temps succède à la tourmente. Chantons donc, mon Jaquet : tu diras l'Espagnol Sur ta douce musette, et moy, sur mon flageol. Gaillard, je chanteray le berger de Savoye. Le Ciel nous favorise, et prodigue il envoyé Ce Zéphyre amoureux, qui s'csgayant par l'air Anime nos pipeaux, et jà les fait parler. J'en tien un qui murmure et s'efforce de dire, Et eut desjà sonné, si n'eust esté la cire Qui estoupe le trou et empesche le vent Qui vollete à l'entour, d'y entrer plus avant : J'oy bien le nom de Pan, et celuy de la Belle, Qui s'escoule par l'anche, et comme on oit l'abeille Desgoiser sur le thym sa jasarde chanson, Ainsi dans ce flageol j'oy murmurer le son

Jaquet

Collin j'ay deux pipeaux dedans ma panetière, L'anche de l'un des deux est encor' toute entière, Mais, malheur! elF ne sçait qu'une Olimpe et l'Amour; J'ay beau la remboucher cent et cent fois le jour, Si est-ce qu'ell' larmoyé une vaine complaincte, Et semble que dans luy ma honte soit emprainte :

L'autre moins tourmenté desgoisa quelque-fois Le mariage heureux du Roy des Escossois : Et depuis il reprit son vent à la venue De la Paix qui du ciel est ici descendue, Après avoir chanté le bon-heur et mal-heur, Et le discours douteux de Charles Empereur. Mai je juray Paies et Denis76 le bon père, Et le dieu Pan aussi, que je le feroy taire, Et comme despité je le laissay moisir, Prenant tant seullement sur l'autre mon plaisir, Que je veux esprouver : car possible il se change, Sentant qu'il fault chanter de nos dieux la louange.

Ainsi ces deux bergers s'entr'incitoyent, d'autant Que si l'un le vouloit, l'autre estoit plus contant : Lors Collin, tout joyeux, s'assit près la fontaine Qui faisoit plusieurs tours au travers de la plaine, Aussi comme un serpent cent fois entrelassé Redouble ses replis s'il se sent offensé : Et puis il mit dessous sa teste descouverte, A l'ombre des fouteaux, un gazon d'herbe verte, Couché tout de son long, près le cours de cest'eau, Il meit, auprès de soy, d'un costé son chapeau, De l'autre sa houlette, avec sa panetière, Tout auprès de son chien, couché sur la louvière 76.

Jaquet avoit desjà trouvé place assez près, Sous les saules branchus, rendant un ombre frais Tout au long de la berge, essayant sa musette, Avec un avant jeu, sur l'herbe nouvelette, Quand près de la fontaine il entendit le son De Collin qui desjà commençoit sa chanson.

Collin

Espan sur nous, belle Aurore, Belle Aurore au char doré,

JACQUES GRËVIN 228

Espan tes fleurs, et redore

Le beau Matin coloré :

Verse des Hz à poignée

Sur la campagne mouillée

De cest humeur, que par l'air

Le May nous fait escouler.

Vien belle Aurore, et resveillc

Le Matin qui, foible et lent

Et trop paresseux, sommeille

Comme Céphale dolent :

Apparoy sur les montagnes,

Et bigarre nos campagnes

D'œillets, de liz, et de fleurs

Différentes en couleurs.

Vien, embelly la journée,

Embelly l'heureux séjour,

Où cest heureux Hyménée

Veult favoriser l'amour De Margot, dont le mérite Me point, m'esmeut, et m'incite De lever les mains, les yeux, Au secours de tous les dieux.

Comme une flâme absopie Couve sa plus grand' chaleur Dessous la cendre amortie Au défault de sa vigueur, Puis tout en un coup sa force Se décèle et se renforce, Desserrant de toutes pars Le chault de ses trets espars :

Ou comme l'arc, quand on tire, Se laisse à demi voulter, Puis soudain contre la vire ,7 Nous le sentons despiter, Monstrant sa force augmentée, Qui au paravant voultée, Laissoit affoiblir son fort

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