ACTE PREMIER
à terre un gros caillou, pas brillant du tout, noir et laid. Un ami, qui avait travaillé dans les mines en Australie, est devenu tout pâle en le voyant et m'a dit : « C'est de l'or! » J'ai acheté le champ, et puis le champ d'à coté, et puis celui d'à côté encore... Dans ce champ-là y a-t-il de l'or? Je n'en sais rien. C'est fort possible, après tout. Mais sans perdre leur temps à s'en assurer, des Anglais ont émis des actions, ils m'en ont donne beaucoup, les actions ont monté, et voilà comment Valentin Salviat, l'ancien va-nu-piods, est devenu cent fois millionnaire. C'est à la portée de tout le monde.
LXNDREGY.
C'est merveilleux. Ainsi, ces mines sont tellement riches...
VALENTIN SALVIAT.
Ah! ça, si les mines sont riches, je l'ignore absolument. On lo saura plus tard, quand on les exploitera... si on les exploite jamais... (Riant.) Mon or n'e^t pas de l'or d'Afrique,' beau-frère... c'est de l'or européen, français, l'or national l beaucoup plus faîile à extraire que l'autre.
LANDRECY.
Mais vos actionnaires perdront leur capital.
VALENTIN SALVIAT.
Ce n'est pas absolument certain... Il est au contraire très possible qu'ils aient fait une bonne affaire. Ainsi, moi qui vous parle, j'en ai gardé de nos actions...
PAULINE
Et c'est aussi facilement que tu as amassé une pareille fortune ?
VALENTIN SALVIAT.
Je reconnais moi-même qu'elle dépasse mes mérites. Je n'ai commencé à me prendre en considération qu'en revenant, lorsque j'ai vu, sur le batoau, l'admiration que j'inspirais... A Dakar, une Anglaise m'a fait demander
si je permettais que ses filles vinssent me regarder... Je me suis laissé regarder... pour rien; mais si j'avais consenti à mettre un tourniquet à la porte de l'hôtel, à Bordeaux, j'aurais fait recette. Ah! ah! ah! (H rit.) T'epuis deux jours que je suis à Paris, on m'a déjà demandé trois fois ma fortune. Pour ne pas faire de jaloux, je n'ai rien donné à personne.
LANDRECY.
Vous arrivez tout droit de là-bas?
VALENTIN SALVtAT.
Pas du tout. J'ai tenu à revoir la maison où j'ai laissé maman en larmes, le soir où je suis parti... Tu te rappelles ?
PAULINE
Oui... Tu lui as fait beaucoup de chagrin.
VALENTIN sALviAT, le mentou et les mains sur le dossier de la chaise où il est assis à califourchon.
Pauvre maman!... Si seulement elle vivait encore !... J'ai demandé à visiter notre maison... 11 y avait là une vieille qui m'a d'abord pris pour un voleur... J'ai reconnu un tas de choses... la fenêtre d'où j'étais tombé en voulant dénicher des hirondelles... La vieille ressemblait presque à la mienne... Alors, j'ai eu une idée : je l'ai embrassée sous son grand bonnet, et je lui ai donné mille francs en or.
PAULINE
Tu es bon.
VALENTIN SALVIAT.
Moi?... Pas du tout. C'était pour voir la tête qu'elle ferait. {Il rit.) Elle m'a encore pris pour un voleur ! J'ai dû aller chez le maire avec elle pour la décider à accepter... Je suis parti tout de suite, parce que j'ttais gêné de la voir si contente pour si peu... Puis, j'ai attendu à Paris qu'on m'ait trouvé ton adresse.
Ce n'était pas facile, en effet.
VALEN'TIN SALVIAT.
Oh ! quand on le veut, on arrive à tout. Pendant ce temps-là, on a voulu me marier. Tu vois, ma chère Pauline, un homme qui peut choisir parmi toutes les jeunes filles de France. (Mouvement de Georgette.) A quelques exceptions près... Enfin, j'ai su dans quel trou de province tu vivais et j'ai pris le train, après t'avoir dit ma fortune et prévenue de mon arrivée. Tout le long du chemin, je pensais à toi et à ton mari. Je savais que vous n'étiez pas riches, et je me disais : « ')oivent-ils faire des rêves, tous les deux ! Je suis sûr que, cette nuit, ils n'ont pas dormi... Je leur apporte la réalisation des désirs de toute leur vie... Qu'est-ce qu'ils vont bien me demander ? » Et je souhaitais que ce fût beaucoup pour vous dire d'abord que c'était impossible et vous le donner après... Je pensais que la maison devait être en fête et qu'on m'attendait avec impatience... J'ai été un peu déconcerté. Je vous raconte tout cela parce que je suis très franc. La franchise est une vertu que la richesse seule permet. J'ai été surpris, en arrivant à la gare, de n'y trouver personne... Enfin, je vous le dis en bon garçon que je suis, j'espérais plus d'empressement.
PADLINE.
Ta lettre venait d'arriver...
VALENTIN SALVIAT.
Oui, ton mari m'a raconté... D'ailleurs je n'ai pas de rancune... [Changeant de ton.) Ah ! maintenant que je ne vous ai pas caché ce que j'avais sur le cœur, à votre tour de me parler franchement. De quoi avez-vous besoin ?
PAULINE
De quoi nous avons besoin ?
PAULINE
LANDREGY.
GEORGETTE
De rien.
De rien.
De rien.
VALENTIN SALVIAT.
Ah! Ah I...Ce que je viens de vous dire vous a blessés?... Oublions cela, et causons comme de bons amis... Je t'assure, Pauline, que là-bas, tout là-bas, je pensais à toi, lorsque s'amassaient les premiers millions, et je riais, en pensant à la surprime que tu aurais en me voyant revenir aussi riche. J'étais certain que tu ne le croirais pas; c'est pourquoi je t'ai envoyé le Figaro. Parlons sérieusement. Comment puis-je vous être agréable?
PAULINE, riant.
Nous sommes, je t'assure, très touchés et très émus par ta bonté... Plus que je ne puis te dire... Mais, je te dis, nous n'avons besoin de rien.
VALENTIN SALVIAT,
C'est une plaisanterie.
LANDREGY, riant.
Pas du tout.
VALENTIN SALVIAT.
Je ne comprends pas. Je me suis peut-être mal expliqué. Appelons les choses par leur nom : j'ai de l'argent, j'en ai trop, et je vous dis sans phrases, en parlant comme un frère à sa sœur. Combien voulez-vous ?
PAULINE
Piien. Je t'en prie, n'insiste pas. Nous te sommes très reconnaissants, tu comprends bien...
VALENTIN SALVIAT.
Ça vous gêne de fixer un chifTre? Dans ce cas, nous arrangerons cela tous les deux, beau-frère.