ACTE PREMIER
JEAN
C'est que moi, moi aussi, je suis voué au malheur et non par ma faute.
LUCIENNE
J'ai reçu en naissant un héritage fatal.
JEAN
Je suis écrasé, moi aussi, pat* un héritage fatal, comme vous dites. Mon père m'a transmis, avec l'existence, la mélancolie dont toute sa vie avait été empoisonnée. Ah ! Lucienne, dites-moi vos peines; nul, nul inieux que moi ne peut les comprendre.
LUCIENNE
Je porte le poids des fautes de ma mère. J'ai lu — oh! malgré lui — les oeuvres du docteur Bertry, mon oncle... De plus, il n'a pu surveiller constamment ses paroles. J'en ai assez lu et assez entendu pour savoir que ma mère m'a transmis, avec l'existence, toutes les tristesses de sa vie... non, je me trompe, elle m'a transmis la honte de ses joies, car sa vie fut heureuse, et c'est moi qui suis punie de ses fautes.
JEAN
Ne parlez pas ainsi de votre mère, Lucienne. ,,
LUCIENNE, se levant.
Ah! oui... La convention du respect filial! C'est que, voyez-vous, on ne me l'a pas apprise... Mon père m'aime à sa façon, il fait ce qu'il peut. Ce n'est pas sa faute si Ses plaisirs lui ont toujours pris le meilleur do son temps. Il m'a reconnue, c'est vrai, mais il s'est empressé de se décharger sur son frère des soucis de mon éducation. Quant à ma mère, je vous ai laissé deviner ce qu'elle fut. — Le respect familial ! Croyez que je suis un monstre, si vous le voulez, mais j'ai beau iouiUcr les derniers replis de mon cœur... ce rcspect-là, je ne l'y trouve pas!
JEAN
... Je n'ose... Je ne puis vous demander de vous expliquer.
LUCIENNE
Il me suffira, pour tout vous faire comprendre, de vous dire le nom de ma mère,- car son nom est célèbre. Les journaux mondains l'ont mille fois répété, il y a vin^tciaq ans, et même, au moment de sa mort, on a publié des brochures, où toute sa vie est racontée... De lire cela, j'aurai rougi, même si elle m'avait été étrangère. Ma mère s'appelait Sophie Claret; je lui ressemble; j'ai ses gestes, ses intonations de voix... Un vieil ami de mon père me l'a dit... Et j'ai son âme aussi.
JEAN
... Comment avez-vous appris tout cela?
LUCIENNE
Il y a longtemps. J'ai été chassée d'un couvent huit jours après y avoir été admise... On a donné un prétexte, mais une petite amie qui ne comprenait pas ce qu'elle disait me répéta qu'on me renvoyait parce que j'étais la fille de Sophie Claret. Vous savez ce" que c'est quand on est jeune. Je fus d'abord très surprise, puis j'oubliai. Cependant, je pressentais déjà que j'étais une exception. Souvent, mon oncle arrêtait mon père qui me réprimandait. 11 lui disait : « Laisse-la donc tranquille, cotte petite; tu ne la referas pas, elle a ça dans le sang. » Je me rappelle encore... J'avais dix-sept ans, je pense, lorsque j'ai saisi ce bout de conversation entre deux petits jeunes gens : « Lucienne Bertry... Avec celle-là, rien à craindre... On n'est pas forcé d'épouser... » Je n'entendis "de la suite que le nom de ma mère. Enfin, il y a quatre ans, en ouvrant un journal où je ne sais plus qui racontait ses souvenirs, ce même nom me sauta aux yeux... Cette fois, je voulus savoir... A l'aide de quels efforts, de quelles ruses, je ne puis vous le dire, mais je fus édifiée...