‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 142 sur 311 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

JEAN

... Pauvre enfant !

LUCIENNE

Oui, pauvre enfant!... Il y a deux ans, Paul de Maucour parla de m'épouser... Puis, il disparut subitement et revint, marié avec Alice. Plus tard, j'ai appris pourquoi...

JEAN

Le nom de votre mère?...

LUCIENNE

Eh ! il s'agit bien de son nom, c'est sous un pseudonyme qu'elle était connue. D'ailleurs, ma fortune avait aidé la famille de M. de Maucour à tout ignorer. Mais quelqu'un — le docteur La Relieuse — qui avait intérêt à rompre ce mariage, a sans doute parlé, au nom de la science. On a peur que je lui ressemble tout à fait, comprenez-vous?... Et, au fond, je crains qu'on ait raison. Devinez-vous, alors, avec quelle avidité j'écoute depuis quatre ans les conversations de mon oncle sur l'hérédité, l'implacable hérédité, comme il dit... Avec quelle passion j'ai lu et relu ses livres, vous le comprenez, n'est-ce pas? Il y a des moments, cependant, où je me demande s'ils ont raison avec toute leur science... car, dans les bals, dans les flirts, plus d'une fois, j'ai senti en moi monter une révolte, une indignation... Ça m'écœurait, ce qu'ils appellent l'amour... Mais je pensais que, vraiment, ce n'était pas à moi de faire la prude et je m'appliquais à surmonter mes répugnances .. J'y suis parvenue... et tout à l'heure, là, en souriant, j'ai écouté des paroles qui, jadis, m'eussent soulevé le cœur...

Lucienncl...

LUCIENNE

J'avais rêvé autre chose, en effet... Je pensais que mon bonheur, plus tard, serait de me dévouer à un être aimé...

pour lequel j'aurais eu les tendresses qu'on a pour les petits enfants, car dans mon idée, il était faible...

JEAN, qui l'a écoutée avec la plus grande émotion, s'asseyant tout près d'elle.

Malheureux?...

LUCIENNE

Oui.

JEAN

Comme moi, Lucienne?

LUCIENNE

C'est cela... Il aurait eu besoin d'être protégé et d'être plus doucement chéri que tout autre!

JEAN, mettant sa main devant ses yeuoi.

Lucienne! Lucienne!

LUCIENNE

Jean !

JEAN

Je souiTre les mêmes souffrances que vous, je vous l'ai dit... Quand mon père s'est suicidé, j'avais trois ans...

LUCIENNE

J'ayais trois ans quand ma mère est morte.

JEAN

J'ai lu, moi aussi, tous les livres du docteur Bertry, et comme vous, Lucienne, je suis un désespéré... Nos malheurs sont le même malheur.

LUCIENNE

Nos malheurs sont le même malheur.

JEAN

Ma vie est perdue 1

LUCIENNE

Ma vie est perdue!

JEAN

J'aspire à la mort libératrice.

Page 1